Bachar le chimique

L’utilisation d’armes chimiques dans les guerres et les répressions s’est revêtue, au fil des décennies, d’une aura d’atrocité qui en a fait un des grands tabous de notre temps.

Le souvenir de la Première Guerre mondiale, puis l’utilisation de l’agent Orange par l’armée américaine au Vietnam et, plus récemment, en 1988, celle du gaz moutarde par le régime de Saddam Hussein, restent des taches sombres et indélébiles dans l’histoire de l’humanité.

Au fil des ans, les États souverains et les organisations internationales ont avancé et mis en vigueur des traités, des systèmes d’interdiction et de vérification, qui ont rallié la grande majorité des gouvernements. La Convention sur l’interdiction des armes chimiques est en vigueur depuis 1997 ; elle a été ratifiée par tous les pays, sauf six.

Cette évolution s’est accompagnée, dans la majorité des consciences, d’un puissant tabou contre l’utilisation d’armes nucléaires, bactériologiques ou chimiques.

Aujourd’hui, le tabou « chimique » reste propre à soulever l’indignation d’États, d’opinions publiques et de médias par ailleurs blasés devant les images de guerre dans des contrées plus ou moins lointaines.

Massacrer des milliers de civils innocents : bof ! Mais massacrer des dizaines ou des centaines d’innocents avec du chlore ou du sarin : oh là là, ça c’est intolérable !


 

La force de ce tabou a abouti à un paradoxe frappant. L’arme chimique ne surgit que de façon exceptionnelle ; sa part est minime dans le bilan des horreurs et des victimes de la guerre.

En Syrie, quelque chose comme 98 ou 99 % des 450 000 ou 500 000 personnes tuées depuis 2011 l’ont été par des missiles, roquettes, mortiers, bombes artisanales, balles de revolvers ou d’armes automatiques, couteaux, sabres… sans oublier les privations et autres tortures en prison, méthodes dont le régime al-Assad est un fin connaisseur.

Aucune arme chimique dans tout cela.

 

Mais lorsque, contre la Ghouta rebelle le 21 août 2013, survient une attaque caractérisée au gaz sarin, attaque massive, cela devient un événement énorme, et même un tournant dans l’histoire du conflit. Le fameux tabou a été enfreint ; certains l’appellent « ligne rouge ».

Barack Obama — il le niera par la suite — avait décrété, en 2012, que l’utilisation d’armes chimiques dans la guerre de Syrie constituerait un seuil au-delà duquel les États-Unis pourraient intervenir militairement.

Après ce premier et historique massacre de la Ghouta (plus important que celui, mal éclairci, du 7 avril dernier), les États-Unis n’avaient pas bougé, au grand dam de la France et d’un bon nombre d’opposants armés qui, à tort ou à raison, attendaient là des renforts qui ne sont jamais venus.

Résultat : malgré ses effets matériels (minimes) dans l’ensemble de la guerre, l’utilisation du chimique est devenue un test politique capital : test réussi pour Damas, puisque la riposte promise n’est jamais venue. Le supposé grand arbitre américain, avec sa supposée « ligne rouge », n’était qu’un tigre de papier.

L’impunité après ce crime permettra ensuite à Bachar al-Assad de renverser la vapeur, puis, avec l’apport décisif de Téhéran et de Moscou, de reprendre l’initiative dans l’ouest du pays.

Les frappes symboliques de samedi, par des dirigeants occidentaux bombant le torse, ne sont que de petites répliques à retardement, qui tentent de façon pathétique de racheter ou de rattraper l’affaiblissement décisif de l’été 2013. Mais il est beaucoup trop tard, et les Occidentaux restent hors jeu.


 

Dernière leçon de cet épisode : malgré l’opération à grand spectacle du supposé « désarmement chimique à 100 % » de 2014, menée par Damas et Moscou, les forces syriennes détiennent toujours de telles armes.

La ratification opportuniste, à l’automne 2013 par Damas, de la fameuse Convention, et la destruction de centaines de tonnes de gaz létaux (que Bachar et ses acolytes niaient encore, l’année précédente… avoir jamais possédés !) n’ont pas changé cette réalité : on n’a pas éliminé 100 % des stocks.

Et à ceux qui demandent, naïvement : « Mais pourquoi utiliserait-on de telles armes, si elles suscitent l’indignation ? »… deux réponses.

Primo, parce que leur utilisation à un moment judicieux permet de défoncer les « lignes rouges » et d’affaiblir l’ennemi extérieur. Secundo, parce que, sur le terrain… ça marche ! C’est très précisément le samedi 7 avril que la rébellion dans la Ghouta a été anéantie et a brandi le drapeau blanc.

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