Couleuvres et coyotes

C’était l’été. Les pompiers venaient d’arriver. Derrière chez moi, plusieurs locataires d’un plex étaient sortis sur la pelouse, rejoints assez vite par quelques curieux. En cette journée moite, le petit groupe scrutait l’herbe d’un regard oblique. L’air inquiet, ravalant leur salive, certains osaient s’avancer doucement dans l’herbe fraîche, en regardant bien où ils posaient les pieds.

« Un serpent », m’a dit tout bonnement un voisin en guise d’explication à cette agitation. En quête de sensations primitives, un original du quartier avait peut-être laissé s’échapper de son salon un python, un aimable cobra, un crotale au sourire suave ou un autre de ces pitbulls sans pattes.

Et si, me suis-je dit, ce n’était plutôt qu’une bonne vieille couleuvre, perdue au milieu d’un monde où le béton ne cesse d’avaler le paysage ? Quelqu’un en tout cas avait trouvé l’affaire assez brûlante pour appeler les pompiers.

D’un geste vif, un pompier a fini par saisir le reptile. C’était en effet une couleuvre. Une simple couleuvre. Une couleuvre rayée. Les plus communes. On en voit partout, même en ville. Mais en ville, nous oublions peut-être plus facilement qu’ailleurs qu’elles existent. Trop occupés à remplir à ras bord notre bac à recyclage d’emballages de produits qui se veulent écologiques, nous avons évacué de notre conscience tout ce que l’écologie a de troublant, à commencer par les dents, le sang, les serpents.

À bout de bras, tenue par le pompier, la petite couleuvre se tordait en sollicitant autant qu’elle le pouvait la force de ses anneaux concentriques pour se libérer. Portée à la vue de tous, elle éprouvait ce que c’est que d’être captif dans un monde qui se croit libre.

La voyant ainsi, tout à fait inoffensive, les gens faisaient tout de même la grimace, se reculant un peu, comme si ce petit reptile de rien du tout risquait soudain, par quelque enchantement, de se ruer sur eux pour les avaler en une bouchée.

Les reptiles ont une image inquiétante construite en bonne partie par l’Église afin de symboliser une menace morale. Jusqu’au Moyen Âge, serpents et couleuvres avaient connu des représentations sociales plus heureuses. Leurs mues étaient notamment associées à l’idée que la vie se renouvelle sans cesse, grâce à la toute-puissance de la nature.

Nous aimons jouer à nous faire peur, retenir notre respiration devant des dangers qui n’en sont pas. Les succès des films d’épouvante en constituent une preuve parmi d’autres. Nos peurs, projetées au grand écran de notre quotidien, cristallisent notre attention sur des rêves éveillés, au point de nous faire oublier des menaces autrement plus conséquentes. Et les paravents créés par ces peurs préfabriquées permettent par exemple de faire oublier que ce ne sont pas les petites araignées qui sucent notre sang au quotidien, mais les gros tentacules de la finance.

 

Ces derniers jours, le coyote est apparu comme l’un de ces symboles de nos peurs sociales. Notre horizon commun serait-il devenu plus sauvage et dangereux à cause de simples coyotes isolés ?

Le coyote occupe l’espace laissé vacant par la disparition du loup. En 1962, Serge Deyglun, parolier doublé d’un chroniqueur, présenté souvent comme un des pères de la conscience écologique, accuse le loup de « crime contre l’humanité ». Rien que ça. Le loup, dit Deyglun, doit mourir pour que vivent les autres animaux. Et c’est en partie à cause de son insistance, au nom d’une crainte irrationnelle, qu’on tua l’animal à l’aide de ce terrible poison qu’est la strychnine. En 1967 seulement, environ 850 loups furent tués au Québec.

Deyglun prétendait que si on ne tuait pas tous les loups, les chevreuils allaient disparaître. Les loups sont disparus. Et les chevreuils continuent de se compter par centaines le long des routes. Et peu à peu, l’espace cédé par les loups à cause de la cruauté des hommes a été regagné par les coyotes.

Parce que quelques coyotes s’aventurent en zones habitées, voici qu’on s’imagine qu’un terrible danger pèse sur l’humanité. Montréal est en émoi. On promet de tuer les coyotes au besoin. Un contrat a même été conclu par la ville avec un trappeur.

Il n’en fallait pas plus en tout cas pour claquer des dents et s’empresser de lancer « Info Coyote », une ligne téléphonique spéciale vouée à favoriser le contrôle de ces bêtes. Comme si des coyotes autrement plus dangereux n’étaient pas déjà installés depuis fort longtemps au coeur même de nos villes !

À force de se raconter des histoires vouées à se faire peur de trois fois rien, on a fini par occulter comment notre monde dévoré par des coyotes de toutes sortes s’emploie à nous faire avaler ses couleuvres.

17 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 16 avril 2018 01 h 58

    Merci, monsieur Nadeau, pour ces paroles qui nous font réfléchir. Effectivement, «ce ne sont pas les petites araignées qui sucent notre sang au quotidien, mais les gros tentacules de la finance.» Malheureusement, on n'a plus peur des vrais prédateurs qui enveniment notre vie avec impunité. On veut nous faire croire que le pipeline Kinder Morgan est absolument nécessaire à «l'intérêt national.» La santé de la terre est aussi d'intérêt national, monsieur Trudeau.

  • Gaston Bourdages - Abonné 16 avril 2018 04 h 49

    Que dire de votre....

    ....finale à elle seule ?
    Si courte et condensée conclusion d'une lecture de la société dans laquelle nous, i.e. vous, les autres et moi vivons
    .Contrairement au sentiment éprouvé par « votre » couleuvre, je ne suis pas captif dans et de ce monde qui se croit libre. Je me sais libre. Libre d'aimer, libre d'haïr, d'être indifférent, d'être ou non sensible aux autres. Libre de vivre ou du contraire. Tout un cadeau que celui de pouvoir le réaliser ! Ma liberté de couleuvre ne vient jamais seule. Un « fantôme » imperturbablement la suit sans jamais la quitter d'un seul de ses « anneaux concentriques » : fantôme appelé responsabilité. Oui, je suis libre et responsable. De ce dernier qualificatif, il m'arrive de vouloir me débarrasser tout comme ces comportements de couleuvres et coyotes entrevus à la commission Charbonneau. Comment ici conclure ? Vous parler de l'exploitation de la peur ? Il s'y trouve tellement de couleuvres et de coyotes que je n'ose m'y aventurer.
    Merci monsieur Nadeau pour cet autre fort intéressant tableau sociétal.
    Sans prétention,
    Gaston Bourdages,
    Saint-Mathieu-de-Rioux, Qc.

  • Yvon Pesant - Abonné 16 avril 2018 05 h 24

    Effectivement

    Et qu’est-ce ce que nous en avons ras le bol alimentaire de ces couleuvres qu’on cherche tant à nous faire avaler.

    Les coyotes dont il est ici question me rappelle une certaine grand-mère très peu chrétienne toute rouge devenue après avoir gobé du chaperon tant innocent qu’il n’avait pas reconnu le loup déguisé aux dents aiguisées.

    • Jean-Yves Arès - Abonné 16 avril 2018 11 h 44

      Dans le bol qui alimente les peurs utiles il faudrait pas oublier les moisissures, si bien propagées par nos médias qui ont tous traiter le sujet avec une complaisance a fin tout aussi utilitaire. Au point ou la phobie de la chose rejoint presque celle réservée à la radiocativité, et au final on a fabiquer de toutes pièces un beau prétexte a la déclaration d'obsolessence qui fait le tant bonheur des vendeurs de béton.

  • Hélène Gervais - Abonnée 16 avril 2018 06 h 38

    Je ne m'attendais pas ...

    à lire un si beau texte ce matin. Vous démontrez sans l'ombre d'un doute que nos peurs en effet sont très mal placées.

    • Jacques Lamarche - Abonné 17 avril 2018 07 h 09

      Mais si madame Gervais! Notre ¨Jean Lafontaine national¨ est bien capable de merveilleuses fables, d'allogories remplies de leçons de vie, et je m'y attends chaque fois que je le lis! Encore une fois c'est fort bien réussi!

      En effet nos peurs seraient bien mal placées! Si j'ai bien compris, les hommes craignent le loup, mais non pas celui qui, en leur prêtant de l'argent, en les divertissant par des films horrifiants ou en détruisant la nature et les champs, leur sucent le sang!

  • Raymond Chalifoux - Inscrit 16 avril 2018 06 h 49

    "... des coyotes... s'emploie(ent) à nous faire avaler (d)es couleuvres.

    Des coyotes "en spectacle", dirais-je.

    En spectacle politique, certes, mais aussi en spectacle médiatique ou (quasi) journalistique. Ils ont en commun le « staging » (ça ressemble à.. « mise en scène ») le sophisme, la demie vérité, et même... la fausseté éhontée.

    Ces spectacles sont d'une infinie variété. Certains nous présentent après les avoir longuement annoncées, des frappes aussi chirurgicales qu'hypocrites et inutiles en Syrie, tandis que d'autres affirment haut et fort devant micros et caméras, n'avoir jamais eu de rencontres d'embauche avec le Parti Libéral du Canada.

    Pour le spectateur, le divertissement n’est pas qu’immédiat. Il vient aussi en partie de la constatation plus ou moins largement ultérieure, que les acteurs, tous aussi incorrigibles les uns que les autres, encore et encore, trébuchent; incapables qu’ils semblent être d'intégrer – et pour leur propre bien d’ailleurs – le fait qu'invariablement et plus ou moins rapidement, ils contribuent chaque fois DE LEUR PROPRE PERSONNE à la farce, en tant que dindon… Car comme dirait le pas si confus « Anywaytoutfinitparsesaouaire! ».