Sous la fureur de Giacometti

Ces derniers temps, j’ai couru vers Alberto Giacometti comme on entre en orbite d’une planète artistique. Et comment passer à côté de son humour comme de sa gravité ? Rattrapée au vol, la grande expo — 111 sculptures et 49 peintures — consacrée à l’artiste suisse-italien et parisien d’adoption au Musée national des beaux-arts du Québec (MNBAQ).

Vu en avant-première The Final Portrait de Stanley Tucci (en salles le 20 juin) qui lui est consacré. Geoffrey Rush est formidable dans la peau de l’artiste à Montparnasse qui fait poser sans relâche en 1964 l’écrivain James Lord (Armie Hammer, ici médiocre). Un film à forme de spirale ; les scènes quasi identiques se succédant jusqu’au vertige, afin d’exprimer l’impossibilité de capter le regard du modèle. Cette insatisfaction perpétuelle qui demeure la marque des grands artistes.

À l’expo au MNBAQ, un entretien filmé d’Ernst Scheidegger avec l’artiste en 1965 — un an avant sa mort — semble faire écho au long métrage de Tucci par son obsession de cerner l’oeil du modèle. Ce portrait sans cesse retravaillé, effacé, repris, rejeté, par miracle poussé au bout de sa quête sans la destruction d’une main rageuse, symbolise sa fureur créatrice.

« L’aventure, la grande aventure, c’est de voir surgir quelque chose d’inconnu chaque jour dans le même visage. C’est plus grand que tous les voyages du monde », confiait celui qui soupirait devant l’échec programmé de son dessein : « Il est impossible de reproduire ce que l’on voit. »

Ceux qui seront à Paris cet été pourront découvrir dès le 21 juin le fameux atelier de Montparnasse, reproduit dans son antre de la rue Hippolyte-Maindron. Parmi les oeuvres en plâtre et en terre, le mobilier et les murs peints par l’artiste, l’expo inaugurale sera consacrée aux relations entre le sculpteur de L’homme qui marche et l’écrivain insoumis Jean Genet. Deux amis, deux artistes fiévreux aux sentiments extrêmes.

L’auteur du Journal du voleur a écrit des choses magnifiques sur le peintre-sculpteur : « L’art de Giacometti me semble vouloir découvrir cette blessure secrète de tout être et même de toute chose, afin qu’elle les illumine. »

Parce que les célèbres sculptures filiformes, synthèses de distanciation, font pour la postérité de l’ombre à l’ensemble de son oeuvre, on est ravis de mieux connaître les portraits noirs de son épouse Annette et de son frère Diego, comme ses petites sculptures de têtes venues dévoiler d’autres dimensions de son être. Surréaliste dans son onirisme, naturaliste par élan spontané.

Par-delà l’immense valeur de son art, on se laisse fasciner par sa quête de ce quelque chose qui dépasse le commun des mortels mais relève d’une perfection à saisir, non par sa beauté, mais dans sa vérité immanente, afin de mieux voir. En 1948, Sartre avait signé la préface de la première exposition new-yorkaise de Giacometti, intitulée La recherche de l’absolu. Titre aussi d’un roman de Balzac témoignant d’une identique obsession de découverte jamais atteinte, quoique poursuivie jusqu’à la folie parfois.

Le mystère du génie

On dit que l’amour de la culture, en France surtout, s’appuie sur la foi aveugle dans le génie d’artistes masculins au demeurant tyranniques, parfois de purs salauds. D’où les difficultés à les juger là-bas sur leurs comportements privés, comme s’y attarde le mouvement #MoiAussi avec des raccourcis.

Reste que l’histoire de l’art passerait de la taille d’une encyclopédie à celle d’un livre de poche si on bannissait les oeuvres au nom des bonnes moeurs de leurs géniteurs. À son sommet, la création dépasse la main masculine ou féminine qui peint, compose, réalise un film ou écrit un bouquin. Les errements humains sont une chose. La valeur d’un legs, une autre.

Le mystère du talent, plus encore du génie, fait peur à nos sociétés égalitaires, qui cherchent à réduire sa portée. Par lui vient la lumière, pourtant, quelles que soient les zones d’ombre de ceux qui l’ont touché.

Même s’il fut de son vivant comblé d’honneurs — l’argent et la gloire le laissaient plutôt froid —, Giacometti avait tout de l’artiste imbuvable, instable, emporté, égocentrique, usant des autres comme d’instruments pour l’aider à traduire l’intransmissible. Criant, buvant, fumant, ordonnant, infréquentable sans doute aux yeux de plusieurs, quoiqu’ami de Genet, d’Éluard, de Beckett, de Miro, de Picasso, de Sartre et de Beauvoir, chacun se mirant dans la mise en abyme de l’autre avant de retourner à sa propre quête.

On songe à tout ça en pénétrant son théâtre de la cruauté au fil d’une expo, de l’album qui lui est consacré, d’un entretien filmé, d’un long métrage mettant sa frénésie en scène.

Giacometti fait partie des immenses artistes ayant changé notre vision du monde. Dans la rue, la démarche d’un grand efflanqué, un nez pointu, l’oeil aigu d’une inconnue nous semblent parfois livrés à travers son regard. Tiens, un Giacometti ! Vision fugitive… Le génie d’un artiste a accompli ce miracle de se poser sur nos pupilles un instant. À jamais peut-être.

1 commentaire
  • René Lord - Abonné 15 avril 2018 11 h 52

    Des antennes

    Quel beau texte, madame Tremblay ! Quelle sensibilité, sans parler de la finesse de l'écriture ! Vous savez quoi, vous, vous avez des antennes,