La brèche lumineuse

Faisceau de lumière et appel spirituel dans l’œuvre «Cathédrale» de Yann Pocreau, au Musée d’art contemporain de Montréal
Photo: Musée d’art contemporain de Montréal Faisceau de lumière et appel spirituel dans l’œuvre «Cathédrale» de Yann Pocreau, au Musée d’art contemporain de Montréal

Je suis née d’une artiste, j’ai mis au monde un artiste et je vis avec un artiste. Je suis entourée d’êtres à la fois sensibles, émouvants, secrets, épris de beauté, happés par une quête qui dépasse le cycle mathématique du quotidien, qui me parlent de leur mystère au moyen de notes de musique, de lumière et d’ombres, de tubes de couleurs.

Aucun n’en fait profession, mais chacun y exprime son talent réel et pose un regard unique sur ce monde qui manque quelquefois cruellement de sens… sauf quand on aime. Dans l’amour, tous les morceaux tombent en place sous la lumière ou dans la pénombre. Et l’on désire désespérément « être vu ».

En art aussi, le sens surgit parfois lorsque la passion, la douleur ou le fleur-de-peau arrivent à se déposer aux bons endroits, aux bons moments. Cela dure un battement de cils, on l’attrape ou pas. C’est cette fragilité des êtres qui m’émeut dans leur art, quel qu’il soit, leur intimité étalée, voyez-moi, je suis comme vous, désorienté, titubant, meurtri, aveuglé, tâtonnant, proposant un chemin vers soi.

 

Récemment, au détour d’une escapade sur la côte ouest, je suis allée visiter deux musées à Los Angeles, tous deux gratuits. D’abord, le Getty, oeuvre architecturale magistrale de Richard Meier, dont nous avons fait le tour avec une artiste visuelle qui nous a expliqué la démarche à la fois instinctive et tout à fait millimétrée de l’architecte qui a mis 12 ans à parachever son ouvrage. Rien n’a été laissé au hasard, ni la nature, ni les couchers de soleil, ni même l’autoroute en contrebas, une « rivière de gens ». Les jardins ordonnés qui l’entourent participent également de la beauté de l’oeuvre d’un milliard de dollars avec un léger effluve de cannabis en sus. California baby !

Nous n’avions plus de temps pour en visiter la collection (payante), mais nous étions rassasiés, illuminés de blancheur, reconnaissants pour cette évasion hors du temps qui vous jette des horizons plein les yeux.

Le lendemain, c’est au très couru et récent musée The Broad, downtown LA, que nous avons fait la file durant une heure pour accéder à une collection d’art contemporain aussi diverse que passionnante. La beauté devrait toujours être gratuite (pas seulement un dimanche par mois), surtout pour ceux qui n’en ont pas les moyens.

Il y a une brèche en toute chose. C’est ainsi qu’entre la lumière.

 

L’art d’être fragile

Ce n’est pas donné à tout le monde que d’explorer ces zones inconfortables et si peu fréquentables, par ailleurs. Certains préfèrent s’endormir grâce à des expédients efficaces, d’autres plongent dans le chant, la peinture, la photo, le banjo, la danse, le cirque, la poésie, la création. Dans L’art d’être fragile, l’enseignant de littérature à des ados Alessandro d’Avenia nous parle du poète Giacomo Leopardi, qui, du XIXe siècle à aujourd’hui, arrive encore à sauver des vies.

Mon tendre et cher ne jure que par ce poète italien (et quelques autres), tout comme l’auteur de ce best-seller improbable traduit dans sept langues. Alessandro, à n’en pas douter, doit être un prof captivant. Il aborde beaucoup d’angles propres à l’art dans cet essai et il trace la ligne entre divertissement et hauteur. « Le divertissement divertit, décentre, éloigne, quand il faudrait au contraire se convertir, se concentrer, ramener au centre et partir du centre. On ne peut saisir la vie qu’à partir du recueillement. » Il souligne aussi que créer est un processus et non une surprise imprévue. On aime penser que la magie opère sans effort.

Photo: Josée Blanchette Le Devoir «Orange is the new black». Tableau vivant avec Antoine et Derek composé au musée The Broad devant une toile de Jean-Michel Basquiat.

Quand il ne veut pas être designer de chaussures, mon ado rêve d’être photographe et fait ses griffes sur Instagram. Quand il ne se pâme pas sur le dernier documentaire sur Louise Lecavalier, mon mec compose ou joue du Nils Frahm et a repris les cours de piano. Quand elle ne cultive pas l’art de bien vieillir, ma mère se plonge dans la lecture, la musique, va au théâtre, au musée, ou sort ses pinceaux.

En fait, nous rappelle Alessandro d’Avenia, le bonheur est la capacité de tout accueillir à travers les sens. La fragilité aussi. Et puis : « On ne désire rien que si on en éprouve le manque. C’est cela, être une graine. C’est cela, être adolescent. »

Le regretté Leonard Cohen pensait la même chose, qu’il faut demeurer un adolescent pour être poète, lui qui a composé son premier poème à la mort de son père, à neuf ans, glissant le bout de papier dans une de ses cravates et l’enterrant dans le jardin. Il venait de toucher à la spiritualité de l’acte créateur, cultivant les mots dans la terre même, l’humus qui nourrit la graine.

Dans la vie d’un homme, les moments de ravissement sont rares et essentiels

 

Donnez-moi de l’oxygène

Récemment, davantage que de coutume, j’ai ressenti une soif de buvard pour l’art, tous les arts. Comme si j’avais besoin d’arroser une plate-bande négligée ou de nourrir une âme qui n’en peut plus des réalités terrestres. Besoin de me perdre dans celle des autres. J’ai fait la grande demande sur Facebook à mes « amis » : Où situaient-ils l’art dans leur vie ? Besoin vital ? Catharsis ? Divertissement ?

J’ai été frappée par la marée de commentaires et l’universalité du message. « Donne foi en l’humain » ; « Mon safe space. Tout ce qui n’est pas lié à l’art m’angoisse » ; « Une spiritualité, une communion avec plus grand que soi » (une archiviste de l’art visuel) ; « Élève mon âme, redonne du sens » ; « Paie le loyer » (un scénariste pragmatique) ; « Quand je suis sur un projet, j’ai l’impression d’être en amour » (une fée urbaine) ; « Une ponctuation, une réconciliation, une rando dans la forêt de nos âmes » ; « Une liberté » (une artiste visuelle) ; « Vibrer plus fort » ; « Apaiser les souffrances » ; « L’art contemporain : un chaos apaisant » ; « Un miroir, une fenêtre ».

Le mot « oxygène » a bien dû revenir une dizaine de fois. Le mot « vital » aussi. En fait, l’art-thérapie devrait faire partie du programme de santé publique. Et c’est une riche idée que d’agrandir le MAC plutôt que de construire un autre hosto.

Une augmentation de 11 % en culture, monsieur Leitão ? C’est bien peu lorsqu’on s’attarde aux effets secondaires qui conjurent les conflits, la solitude, la dépression, les démons intérieurs. Certains m’ont même confié qu’ils avaient évité de justesse le suicide grâce à l’art. Et l’une m’a envoyé cette citation de Nietzsche : « L’art nous est donné pour nous empêcher de mourir de la vérité. »

À fleur de Drapeau

Je viens de terminer la lecture des trois premiers romans brefs et autofictionnels (le quatrième est en chantier, qui clôturera l’exercice) de la comédienne Sylvie Drapeau : Le fleuve, Le ciel et L’enfer (Leméac). J’ai adoré me plonger dans son univers si délicat, si lyrique et hypersensible. Elle s’y adresse à ses morts, aussi intimement qu’amoureusement. Cette artiste multidisciplinaire renoue avec un rêve de jeunesse, celui d’être écrivaine, et c’est réussi. J’ai eu le bonheur de goûter ses paroles la semaine dernière à l’émission Les grands entretiens, où elle affine sa pensée sur l’art en compagnie de Franco Nuovo. Un délice. Ah oui ! Et cette petite phrase d’un metteur en scène avant le lever de rideau qu’elle applique même à ses journées : « Well ! It’s about love. »

Dévoré et essuyé quelques larmes en lisant le livre Faire oeuvre utile. Quand l’art répare des vies de ma collègue radio Émilie Perreault. Quelle idée fabuleuse que d’avoir associé des artistes — de Marc Séguin à Anaïs Barbeau-Lavalette — à une personne dont la vie a été touchée profondément par leur démarche, un spectacle, une chanson, une oeuvre. Comme l’humoriste André Sauvé (le bien nommé), Diane Dufresne m’aura donné, durant mon enfance et mon adolescence, la permission d’être et « a sauvé une vie que je portais en dedans de moi ». Ma mère m’a d’ailleurs offert une de ses toiles, Kamikaze. Le livre d’Émilie fait parler une vingtaine d’artistes et les gens qu’ils ont « sauvés ». Un bel objet et un ouvrage intemporel à lire.

Savouré l’approche des clowns thérapeutiques du Teatro do Sopro, de Rio de Janeiro, qui communiquent avec des personnes âgées atteintes de troubles cognitifs dans cette vidéo sur Facebook (@Oldyssey). Au final, lorsque tout fout le camp, il reste la capacité d’aimer, dit l’une des artistes-clowns. Et son auguste compagnon d’ajouter que le clown est l’artiste de l’échec et de la vulnérabilité…

Pleuré en visionnant le film La Bolduc, interprété de façon magistrale par Debbie Lynch-White. Oui, c’est un film classique, mais c’est surtout l’histoire de mes grands-parents gaspésiens qui venaient chercher du boulot à Montréal avant la « Crise », c’est la musique de mon enfance, celle des violoneux et des tapeux de pieds. Les reels me traversent le palpitant et l’histoire de cette femme qui a fait vivre sa famille grâce à son art aussi. Il n’y est pas question de parité (cela prendra encore 200 ans), mais de balbutiements du féminisme, si.

4 commentaires
  • Sylvie Brousseau - Abonné 13 avril 2018 07 h 37

    Merci !

    Merci pour ce texte si lumineux, si savoureux, si touchant. Un baume sur nos plaies en ce vendredi treize.

  • François Beaulé - Abonné 13 avril 2018 08 h 09

    Sur le même thème

    Paru en 2013, l'essai « Quand la beauté nous sauve » de Charles Pépin. http://www.marabout.com/quand-la-beaute-nous-sauve

    L'auteur en parle ici : https://www.youtube.com/watch?v=Pllfltplr0Q

  • Adam Charlebois - Abonné 13 avril 2018 14 h 13

    Centre Getty

    Bonjour Mme Blanchette. Merci pour ce texte.

  • Denis Paquette - Abonné 13 avril 2018 15 h 14

    l'art une réalité a multiples facettes , parfois un paradis d'autres fois un enfer

    Combien de gens ont étés sauvés par l'art , je devrais également dire detruit par l'art car , la sensibilité peut égaleme agir dans un sens comme dans l'autre, l'art étant une aptitude pouvant nous sauver ou nous perdre, il serait intéressant de connaitre combien de gens furent sauvés par l'art,mon opinion est de croire que si l'art en a sauvé plusieurs il en a détruit plusieurs , ce qui n'enlève rien a l'art lorsqu'il reussi a rendre la vie belle