Justice politique

Luis Inacio Lula da Silva, l’ancien président du Brésil qui « menaçait » de le redevenir en 2018, a été emprisonné samedi à Curitiba dans une cellule de trois mètres sur cinq. Trois jours plus tôt, il avait perdu un recours en habeas corpus auprès du plus haut tribunal du pays, ce qui ouvrait la voie à son arrestation.

De prime abord, si on ne regarde pas trop les détails, l’emprisonnement d’un ancien chef d’État dans une cause de corruption peut donner une bonne impression. Égalité devant la justice, non-impunité à l’heure où de nombreux corrompus politiques, aux quatre coins du monde, s’en tirent trop souvent et continuent de gouverner tout en s’enrichissant.

« Não à impunidade. » Le slogan, encore scandé samedi soir à Curitiba par une foule hargneuse envers l’ancien président (2003-2010), idole des pauvres mais incarnation du Mal pour les riches et les classes moyennes… ce slogan est pourtant trompeur.


 

Lula a été condamné en première et en deuxième instance dans une affaire d’appartement (à Guaruja, État de São Paulo) qu’on lui aurait offert — ou, à tout le moins, rénové — en échange de faveurs politiques dans l’octroi de contrats autour de la compagnie Petrobras.

La grande société nationale des hydrocarbures est, depuis quatre ans au Brésil, au coeur d’un immense scandale de trafic d’influence et de détournements de fonds qui a éclaboussé des centaines de politiciens et politiciennes de tous les partis ou presque…

L’ex-président a toujours répété qu’il n’y avait pas — dans cette affaire précise — de preuves tangibles ; qu’il n’a jamais occupé ni possédé ce fameux appartement pour lequel il n’existe aucun document incriminant ; que les juges n’ont fait, en réalité, que croire sur parole un accusateur unique… lui-même corrupteur « repenti » qui s’est mis à table avec des délations en série.

Lula a encore des recours. Mais il devra, désormais, les invoquer depuis la prison. On a engagé contre lui d’autres procédures dans d’autres histoires, mais les dossiers n’avancent pas. Ce qui fait qu’une sombre affaire d’appartement rénové, qui se chiffre tout au plus à quelques centaines de milliers de dollars, prend toute la place alors que le scandale Petrobras dans son ensemble représente, au bas mot, un milliard de dollars de fonds publics détournés.

Le zèle déployé dans l’affaire de l’appartement de Guaruja, à commencer par celui du juge Sergio Moro (qui dirige l’enquête « Lava Jato » sur le scandale Petrobras), laisse penser que la mobilisation actuelle — judiciaire, médiatique — sur le grand thème de « l’impunité »… cache peut-être en réalité une vendetta spécifique contre la gauche. La gauche de Lula, puis celle de Dilma Rousseff, qui a exercé le pouvoir au Brésil pendant 13 ans.

Un règne interrompu par l’impeachment de Mme Rousseff en août 2016, voté par un Sénat peuplé de corrompus notoires… alors qu’on n’a jamais pu imputer à l’ancienne présidente un seul sou volé qu’elle aurait mis dans sa poche.


 

Justice politique ? La corruption au Brésil, depuis un quart de siècle, a éclaboussé tous les partis… y compris, après sa prise du pouvoir, le Parti des travailleurs (PT) né des luttes ouvrières des années 1960 et 1970 sous la houlette du syndicaliste Lula.

Mais… additionnées les unes aux autres, les « affaires » mises au jour dans le sillage de « Lava Jato » — et dans la décennie précédente — mettent en cause un nombre disproportionné de caciques des formations de droite : PSDB, PMDB… Ce dernier, véritable pivot du « système » de l’argent sale et des contrats publics, est le parti du président Michel Temer.

Tout cela, alors que de nombreux suspects — pas tous — échappent à la justice, ou ont réussi à retarder indéfiniment les procédures…

Ce qui fait que l’ex-candidat malheureux contre Dilma Rousseff en 2014, Aécio Neves, ou encore Michel Temer lui-même sont toujours en liberté alors que pèsent contre eux des accusations (voire des condamnations) sans commune mesure avec une sombre affaire d’appartement rénové pour un ex-ouvrier analphabète qui avait osé devenir président.

Lula, à presque 40 % d’intentions de vote dans les sondages, juste avant de se « rendre » à la justice, a déclaré : « Pensez-vous qu’ils allaient me laisser gagner cette élection, deux ans après s’être débarrassés de Dilma ? » En effet…

3 commentaires
  • Jean-Pierre Grisé - Abonné 9 avril 2018 08 h 35

    La justice variable

    En Amérique du Sud comme la corruption fait partie de l'ADN de ces pays sauf en Uruguay.
    L'Argentine autour de Noël a réussi à mettre en prison, disons donc, des corrompus, sans toucher à l'ex-présidente à mon avis responsable de ce fouillis.et là fin mars la plupart a été libérée dans l'allégresse de la liberté retrouvée. J’étais là.
    M. Brousseau ,j'aimerais lire votre analyse sur cette affaire.

  • Gilles Bonin - Abonné 9 avril 2018 11 h 37

    Oui, il y a corruption.....

    Mais de qui vient-elle? Elle vient de ces partis d'extrême-droite financée par les églises évangélistes homophobes, anti-avortement, anti-progrès social. Qui achète les votes dans les favellas de Rio: l'extrême-droite utilisant des peurs irrationnelles, la dépossession de terres et les ravages de l'Amazonie. Lors des dernières élections muniicipales à Rio deJaneiro, cette extrême-droite accusait le candidat d'une gauche modérée de pratiquer le satanisme....!!?? Lula a sorti plus de 30 millions de brésiiens de la case pauvre pour qu'il se retrouvent dans la case classe moyenne avec se génial programme appelé "Bolsa familial" et Djilma Rousef poursuivait dans la même lignée. Si monsieur Grisé qui fait le commentaire précédent dit qu'il y était, je lui répondrai que son analyse est courte car moi j'y ai vécu plus de 8 ans.

  • Serge Lamarche - Abonné 9 avril 2018 20 h 53

    Commentaire général

    Que le système judiciaire préfère s'attaquer à la gauche n'est pas très surprenant. Le système judiciaire est lui-même très à droite. Un système qui donne les ordres de haut en bas.