Deux paysages

Les concerts de Lady Gaga, d’Enrique Iglesias et de Pitbull avaient déjà été annulés. Fallait-il que s’ajoute à cette déveine Bon Jovi déclarant aussi forfait cette semaine ? À la radio, la chronique culturelle ne parlait que de cela.

Comme il y a tant à voir pour s’enchanter du monde, il devait bien y avoir matière à aller voir ailleurs. À une autre antenne, on me suggérait de courir acheter des billets pour les prochaines représentations de Saturday Night Fever, prévues pour l’été prochain. Après tout, il s’agissait, paraît-il, d’« un spectacle-événement hors du commun ». Mais qui peut dire aujourd’hui, à travers tout le boucan publicitaire, ce qui transgresse l’ordinaire ?

En prévision de la fin de semaine, j’avais aussi le choix, m’a raconté la radio, d’aller apprécier Monster Spectacular, le spectacle de camions surdimensionnés réunis au Stade olympique. Plus de 40 000 personnes célèbrent la capacité de ces mastodontes à écraser à répétition des voitures. Les autos vouées à être pulvérisées dans un grand fracas y sont préalablement peintes en blanc. Elles me font songer à ces vélos fantômes installés près des lieux où des cyclistes se sont fait tuer. Mais faut-il voir ainsi dans ce jeu de destructions ritualisées au nom de la toute-puissance des moteurs une allégorie de nos faiblesses quotidiennes ?

« Les audacieux carburent au courage. » C’est du moins ce qu’affirme une réclame pour véhicules motorisés, avec ce sens habituel des formules frelatées propres à la publicité. Est-ce à dire que le courage se mesure à la capacité de dépenser encore et toujours pour abreuver de litres d’essences un moteur à explosion ? Sachant que le gouvernement se refuse vertement à taxer davantage les gros véhicules, on risque de croiser encore longtemps de ces conducteurs qui confondent le fait de se déplacer dans une grosse cylindrée avec un gage de leur virilité, sur la foi qu’ils ont en ces voix à la Dan Bigras qui clament dans des publicités que des tas de tôle sont synonymes de « courage » et de « légende ».

Écouter la radio en auto ouvre une vaste fenêtre sur le paysage de notre monde. Mais à mesure qu’on avale les kilomètres, le régime de publicité que distille la radio finit par causer une indigestion. Au spectacle de tous les monstres sacrés qu’on venait de me désigner comme incontournables, j’ai préféré m’en aller dans une campagne tranquille.

Sur l’autoroute des Cantons-de-l’Est, passé le mont Saint-Grégoire, on trouve sur à peine quelques kilomètres une jolie rangée de peupliers. Ces arbres ont été plantés là il y a longtemps, grâce à un programme auquel aucune suite n’a été donnée. Outre qu’ils aident à combattre le vent, ces grands arbres offrent une perspective visuelle heureuse en un lieu qui, sans eux, s’avérerait triste et banal.

Au-delà du fait qu’elles permettent en principe de circuler, les autoroutes ne pourraient-elles pas devenir autre chose que les axes d’une désolation qui ouvre à grands coups de rasoir les veines du territoire ? Beaucoup pourrait être inventé — au-delà des panneaux publicitaires — pour que ces lignes droites entre deux points puissent enfin devenir un détour qui passe par la culture de l’oeil. Est-ce impensable de planter au moins des arbres ? À quand des phares nouveaux ?

Dans les années 1930, on rêvait d’un Québec envisagé selon les termes d’une vaste campagne bucolique. Appelé la Laurentie, ce pays aux contours très diffus voyait la plaine du Saint-Laurent comme son berceau. Cette adéquation du pays avec la campagne a longtemps prévalu en Occident. Au Moyen Âge, pour le dire vite, on invente les vertus des champs modelés par les paysans pour définir ce paysage dont on va tirer, on le sait, le mot pays. Bien sûr, pas de pays sans paysans.

Les paysages, à la ville comme à la campagne, sont toujours des constructions culturelles du moment. Jusqu’au XVIIIe siècle, personne ou presque ne s’intéresse aux montagnes, ces terrains alors réputés dangereux, incultivables, pleins d’animaux sauvages. Aujourd’hui, au contraire, la montagne est devenue un espace fort de notre imaginaire. Les sportifs de l’hiver l’ont magnifiée dans les reflets de leurs lunettes fumées. Les marcheurs de l’été sont devenus des mangeurs de cimes. Même des marques de bière voudraient désormais faire croire qu’elles viennent de la haute montagne, ce qui témoignerait de leur élévation, de leur pureté. Tout est question du sens culturel qu’on donne aux lieux. Car le paysage dont se repaît l’être humain ne saurait être beau que par l’intervention de l’art et de la culture qu’on lui prête.

Il sera toujours difficile d’être stimulé dans nos espérances et dans notre appétit d’un monde meilleur si nous laissons l’horizon qui s’offre à nous ne mener qu’à une suite indistincte de pays de pacotille. Partis de rien parce que nous n’étions rien d’autre, pour emprunter aux mots de Gaston Miron, il faudra bien finir un jour par nous donner la peine d’arriver quelque part.

7 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 9 avril 2018 03 h 31

    La nature un refuge du vacarme de la publicité.

    Effectivement, l'oligarchie du capitalisme débridée veut nous distraire avec leur divertissement sans cesse, à fin de nous faire oublier leurs atrocités. Se réfugier dans la beauté et le calme de la nature bucolique nous donne le sens de la paix, loin du vacarme de la publicité envahissante.

  • Jean Lacoursière - Abonné 9 avril 2018 06 h 59

    Citation

    « Dans une culture qui meurt, on dit que c'est la langue qui meurt la première. On se trompe. C'est le paysage. »
    - Pierre Foglia, La Presse (Montréal), 22 juillet 1997.

  • Irène Durand - Abonnée 9 avril 2018 08 h 26

    Pays sage

    Quel beau texte ! Hélas le pays sage n'est pas pour demain.

  • Guylaine L'heureux - Abonnée 9 avril 2018 09 h 17

    Marchandisation

    Le paysage culturel du moment – quel qu'il soit – serait surtout condamné à la seule marchandisation à tout crin. La beauté ne ferait pas partie de cette équation et ne se présenterait que par accident, semble-t-il. Quand le citoyen est surtout vu comme un client, que pourrait-on attendre de plus ? Triste constat.

  • Jacques Allard - Abonné 9 avril 2018 15 h 14

    Presque mort de rire

    Merci cher JFN pour cette réflexion conduite sur un paysage qu'avec vous on rêve de voir un jour mieux aimé, et donc mieux roulé! Quant au paysage culturel, il paraît hélas! de plus en plus désertique chez des chroniqueurs souvent plus intéressés au show et à la rigolade qu'aux livres et à la pensée. On est presque mort de rire. En vous lisant, je songe à feue la chaîne culturelle de Radio-Canada dont nous ont privé certains Lafrance et Lacroix deux beaux noms où résonnait pourtant si bien notre culture. Patronymes mal assumés! Bientôt, on ne se souviendra plus du temps où les écrivains, les artistes et les scientifiques avaient une vraie place à la radio publique. Heureusement, nous reste le Devoir et quelques plumes de votre trempe!