Le commerce des enfants

Gagner la bataille des mots, c’est déjà gagner la guerre. Ainsi, certaines expressions s’immiscent-elles insidieusement dans notre vocabulaire, par mimétisme, sans qu’on en ait conscience. Et voilà qu’un beau matin, on découvre qu’elles n’étaient qu’un cheval de Troie.

Il en va ainsi de ce qu’on nomme avec l’apparente froideur d’un entomologiste la « gestation pour autrui » (GPA). Remarquez d’abord le mot « gestation » qui, nous dit l’encyclopédie, s’applique indifféremment à toutes les femelles vivipares, mammifères et reptiles compris. Tout cela pour désigner l’acte suprême et mystérieux qui consiste à faire un enfant.

Remarquez ensuite ce « pour autrui » qui, malgré ses reflets altruistes, laisse penser que cette vie, jusqu’ici considérée comme le plus grand des dons, pourrait avoir un autre destinataire que l’enfant lui-même. Comme si cette vie ne lui appartenait déjà plus en propre.

Cette déshumanisation de la mère et de l’enfant n’est pas un hasard. Le philosophe Victor Klemperer comparait la novlangue du IIIe Reich à de « minuscules doses d’arsenic » dont l’effet toxique ne se faisait sentir qu’avec le temps. Avant de s’en prendre à un plus faible, mieux vaut dissimuler son humanité. À plus forte raison s’il s’agit de s’attaquer à ce qui fut jusque-là considéré comme la plus sacrée des activités humaines, donner la vie.


 

À Ottawa, où la GPA a été autorisée en 2004 en promettant qu’elle ne serait pas rémunérée, on songe maintenant à permettre la rémunération des « mères porteuses » (autre euphémisme). Comme aux États-Unis, où faire un enfant est devenu une activité commerciale comme une autre. C’est ce que le généticien Jacques Testart appelle la stratégie « des petits pas ». N’ayez crainte, on y viendra !

En France, où toute GPA est interdite, la controverse fait rage à l’occasion des États généraux de la bioéthique. Si sa légalisation n’est pas formellement proposée, elle est sous-jacente à la plupart des débats en cours. En janvier, 110 personnalités exigeaient la reconnaissance de la filiation des enfants nés par GPA à l’étranger et l’ouverture d’un débat sur sa légalisation. À l’opposé, un collectif mené par la philosophe Sylviane Agacinski réclamait l’interdiction de ce « marché procréatif mondialisé en pleine expansion ». La lettre était notamment signée par Diane Guilbault, présidente du groupe Pour les droits des femmes du Québec.

Les signataires s’étonnent avec raison qu’à une époque où l’on s’insurge contre toutes les violences faites aux femmes, on songe à légaliser une activité qui consiste ni plus ni moins qu’à « louer la vie d’une femme, jour et nuit, pendant neuf mois ». Pour eux, la GPA (rémunérée ou pas) n’est qu’une façon de mettre le doigt dans l’engrenage d’un gigantesque marché procréatif qui va de la vente de sperme à celle des ovocytes en passant par l’exploitation des plus démunies. Et ce n’est pas parce que certaines acceptent leur propre marchandisation, disent-ils, que celle-ci devrait être permise.

Mais ne faut-il pas aussi s’étonner qu’à un moment où l’enfant n’a jamais été aussi idolâtré et où l’on découvre toute la complexité de la vie intra-utérine, on accepte de fabriquer des orphelins en série ? Car c’est bien de cela qu’il s’agit. En Occident, la perte d’un père ou d’une mère a toujours été un accident lié aux aléas de la vie. Elle pourrait dorénavant être organisée à l’échelle industrielle.

Ce qui étonne toujours le plus, c’est la légèreté avec laquelle on discute de ces questions. Comme si le principe de précaution ne s’appliquait qu’à l’environnement. On voit déjà des milliers d’enfants conçus à l’aide des banques de sperme tenter désespérément de retrouver leur géniteur. On connaît des vieillards de 70 ans à la recherche de la sépulture d’un père qu’ils n’ont jamais connu. Verra-t-on demain des millions d’enfants chercher leur mère biologique ? L’enracinement est « le besoin le plus important et le plus méconnu de l’âme humaine », disait la philosophe Simone Veil. Mais on préfère ne pas l’entendre.


 

Comment imaginer de plus ce que seront les rapports au sein de ces familles pour qui la vie n’aura pas été le fruit d’un don mais d’une transaction ? Verra-t-on des enfants demander à quel prix on les a marchandés ? Exigeront-ils de lire le contrat ? Seront-ils quittes de leurs devoirs filiaux sur simple remboursement des parents ? « Familles je vous hais. » La formule d’André Gide a de l’avenir.

Les enfants de naguère qui étaient rejetés par leur mère pouvaient au moins compter sur l’État. Les voilà livrés sans défense au marché. On croyait qu’en démocratie la liberté des uns s’arrêtait là où commençait l’oppression des autres. La liberté étant devenue folle, le « droit à l’enfant » devrait dorénavant primer l’exploitation du corps des femmes et la marchandisation de l’enfant.

Peu de sujets illustrent avec autant d’évidence la barbarie dont est capable la modernité. Car, contrairement à ce que l’on se plaît à croire, la barbarie est loin d’être une histoire ancienne.

38 commentaires
  • Gaston Bourdages - Abonné 6 avril 2018 05 h 22

    Le corps de la femme comme seule et unique....

    ...fabrique ? Nous, membres de société évoluée, en sommes rendus là. Nous voulons mourir dans la dignité mais concevoir dans l'indignité. Parce que l'expression « mère porteuse » m'est synonyme de mots utilisés par monsieur Rioux : « marché, marchandisation, déshumanisation » À glacer dans le dos de lire ce que vous écrivez et décrivez avec une telle justesse: «...pour qui la vie n'a pas été un don mais le fruit d'une transaction...» - «...à quel prix on les a marchandés ? »- «...sur simple remboursement des parents ».Et si nous nous posions la question à savoir si la diignité humaine, « ça » existe ? Si oui, c'est fait de quoi ? Ça sert à quoi ? « On » la reconnaiît où et comment ?
    Je suis heureux d'avoir publié : « Consciences en santé ou malade ? »
    Sans prétention,
    Gaston Bourdages
    Saint-Mathieu-de-Rioux, Qc.

  • Nadia Alexan - Abonnée 6 avril 2018 06 h 37

    La banalisation du mal.

    Merci, Monsieur Rioux, pour un texte édifiant ce matin. On est en train de tout marchander, même la vie. On trouve toujours les moyens de banaliser le mal avec des mots doux et inoffensifs, comme "les partenariats publics/privés." Le spectre cauchemardesque de George Orwell est déjà chez nous.

    • Robert Beauchamp - Abonné 6 avril 2018 11 h 53

      Notre premier ministre ''people kind'' qui se comporte davantage en gouverneur général plus qu'en dirigent responsble ouvre les vannes toutes grandes sur le libre choix à tout crin sans jamais mesurer les impacts des orientations qu'il promeut. Contre les avis des experts il avance la liberté de cultiver du pot et d'en consommer sans avoir pris la mesure des impacts sur la santé des consommateurs et des autres partageant le même environnement. Marchander la gestation pour autrui ne démontre pas une facette immorale d'une telle décision mais ce qui est plus grave l'absence de morale donc une décision amorale. Ce prêchi-prêcheux aux propos évanescents me semble dirigé ou influencé par des idéologues manipulateurs alors que le pays est dirigé par des éminences à l'abri des regards.

  • Jean Lacoursière - Abonné 6 avril 2018 06 h 42

    Ventre à louer

    La prostitution, qui consiste dans la plupart des cas en la location d'un vagin pour une courte période de temps, est considérée à juste titre par toutes les sociétés comme un problème éthique et une marchandisation de la femme.

    Pourquoi alors la location d'un utérus durant neuf mois ne fait-elle pas l'objet de critiques encore plus virulentes sur le fond?

    Cette chronique de Rioux est l'un des meilleurs textes que j'ai lu sur les femmes porteuses.

  • Marc Therrien - Abonné 6 avril 2018 07 h 37

    Encadrer le droit au désir


    Un des grands défauts du capitalisme d’organisation mis en place par les humains, c’est qu’il valorise la liberté. Il semble que ce contexte ambiant de liberté soit le lieu idéal pour l’esprit humain, microcosme de l’univers, de se déployer sans fin tout comme le cosmos qui est en expansion, son macrocosme dont il est issu. S’il semble impossible d’arrêter l’esprit humain de penser à créer de la nouveauté, comment l’empêcher ou encore, l’amener à s’interdire lui-même, de faire ce qui est possible? C’est pas parce qu’on peut le faire qu’on doit le faire. Cette tension perpétuelle entre la raison qui crée la morale et les désirs qui repoussent les limites est ce qui anime l’humain éternellement insatisfait cherchant le progrès. C’est David Rockfeller, qui s’y connaissait un peu en capitalisme, qui disait : «Si la nécessité est la mère de l'invention, le mécontentement est le père du progrès».

    Marc Therrien

    • Gaston Bourdages - Abonné 6 avril 2018 08 h 49

      Merci monsieur Therrien pour aussi nous rappeler que la liberté existe alors que l'usage de l'expression « Je n'ai pas le choix...je n'avais pas le choix...je n'aurai pas le choix » pullule, prolifère entraînant, je dirais, dans son sillage, d'insidieux et subtils comportements de déresponsabilisation. Vous, les « autres, le monde et moi traversons une période sociétale gangrenée par la fallacieuse et perfide maladie de « La Stacause ». Oui, « Stacause de....» tout sauf de moi.
      Si le progrès est aussi celui de marchandiser son corps ?
      Que je ne veux donc pas alors m'appeler « dignité » ! Une de nos grandes si ce n'est très grande souffrante en ce moment.
      Gaston Bourdages.

  • Réjean Martin - Abonné 6 avril 2018 07 h 56

    Bataille des mots, dites-vous ?

    Bataille des mots, dites-vous ? Pensons à ce que signifie vraiment «travailleuses du sexe»...