Winnie entre soleil et ombre

Je me souviens du film Winnie du Sud-Africain Darrell James Roodt qui donnait la vedette, en 2011, à Jennifer Hudson dans la peau de l’ancienne épouse de Nelson Mandela. Celle qui vient de s’éteindre lundi, à 81 ans, était à prendre avec des pincettes, en art comme dans la vie.

Winnie Mandela avait le mythe pas trop présentable, à célébrer en se pinçant le nez. Ah ! si on pouvait dessiner héros et héroïnes à sa guise, comme dans leur Olympe les dieux issus du rêve des hommes. Les icônes se ternissent au-dessus du manteau de nos cheminées. Juchées là pour avoir servi la bonne conscience collective puis renvoyées dans le tiroir de l’oubli, dépoussiérées à l’occasion, mais avec un regard de travers.

Le film, adapté d’une biographie non autorisée d’Anne Marie du Preez Bezdrob, avait soulevé l’ire de Winnie Mandela, même si le cinéaste mettait surtout l’accent sur son histoire d’amour avec le grand leader charismatique anti-apartheid et futur président de l’Afrique du Sud. Tout au long des 27 années passées derrière les barreaux pour dissidence politique, Nelson Mandela avait reçu le soutien héroïque de son épouse, qui brava mille avanies en son nom.

L’ancienne activiste avait pris en pleine poire qu’on vienne tourner dans son pays un film sur sa vie sentimentale sans lui demander son avis. Ça se conçoit sans peine. Chacun prenait des bribes de son parcours en les arrangeant à sa manière. Cette femme de feu ne se concevait guère en héroïne sentimentale, et l’amas des scènes de romance rose bonbon l’irritait au plus haut point.

Les deux acteurs principaux de Winnie, coproduction canadienne tournée en Afrique du Sud, étaient Américains (Terrence Howard jouait Nelson). Mais que diable le Canada et les États-Unis venaient-ils faire dans son histoire ? se demandait la dame en colère.

En fait, l’équipe avait besoin de têtes d’affiche pour la mise en marché. Surtout pas de l’irascible Winnie venant poser son nez sur un scénario qui ne pouvait passer sous silence ses positions de fin de vie.

Saint Nelson, Winnie la démone

Celle qui était née Winnie Madikizela sera passée chez elle de mère de la Nation à paria, enfoncée dans des positions anti-apartheid devenues violentes en fin de course. Divorcée six ans après la sortie de prison de son mari, écrouée pour son rôle dans le kidnapping d’un ado de 14 ans informateur de police retrouvé la gorge tranchée, elle avait multiplié les appels à la vengeance sanglante contre les Blancs et prôné la mort des faux jetons par le supplice du pneu enflammé autour du cou.

Winnie avait accusé Nelson Mandela, neuf mois avant sa mort, d’avoir laissé tomber les Noirs d’Afrique du Sud et traité de crétin le respecté archevêque anglican Desmond Tutu. Non grata, dites-vous ?

Le biopic sur son ex-mari, au parfum hagiographique, Mandela – Un long chemin vers la liberté, adapté de l’autobiographie du héros, avec cinéaste et acteurs britanniques (coproduction sud-africaine tout de même), allait balayer les souvenirs de ce Winnie, d’autant plus que la sortie du film sur Nelson Mandela précéda de peu sa mort en 2013.

Longs métrages et biographies constituaient des fragments de leur mosaïque de toute façon, à manipuler avec précautions, quoique devenus pour bien des gens réalité historique. Mais qui comprend vraiment les amours et les engagements des autres ? L’image de cette jeune fille de 22 ans, déjà politisée après avoir côtoyé l’injustice comme travailleuse sociale, que l’impressionnant Mandela (marié à une autre, bientôt divorcé) rencontra à un arrêt d’autobus, est si belle.

Le père du marié lui aurait murmuré avant les noces : « Si ton homme est un sorcier, deviens une sorcière. » Des mots résonnant aujourd’hui comme un appui à sa légende. Apocryphes, sans doute, et bien pratiques pour expliquer la suite des événements…

À croire qu’on a besoin de mettre les gens dans des cases rassurantes pour éviter de s’emmêler le cerveau avec trop de nuances. Juger les positions des combattants anti-apartheid semble bien facile dans le confort des foyers occidentaux.

L’auréole à l’un, la fourche à l’autre. Saint Nelson, Winnie la démone. Des étiquettes commodes pour évacuer de son esprit la complexité des êtres chauffés à bloc en des temps de discrimination hideuse. Non, la plupart des icônes ne sont pas sorties d’un conte de fées. Trop tourmentées pour garder la pose sourire aux lèvres, trop exaltées pour ne pas déraper.

« Le nom grandit quand l’homme tombe », disait Victor Hugo. Ça vaut pour la femme aussi. La mort efface d’un geste souverain bien des pas de côté. Et celle qui était devenue en fin de parcours un embarras pour le grand Nelson et l’Afrique du Sud au complet recevra tout de même des funérailles nationales. La machine à mythes a repris du service, gommant ceci, rehaussant cela.

Allez, Winnie ! On vous salue côté soleil et côté ombre aussi. Qu’avec vos cendres soient enterrés tous vos mystères, ni littéraires ni cinématographiques. Vôtres à jamais.

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2 commentaires
  • Clermont Domingue - Abonné 5 avril 2018 09 h 59

    Excellent,comme d'habitude,

    (Juger les positions des combattants anti-apartheid semble bien facile dans le confort des foyers occidentaux). Voilà une remarque qui devrait nuancer plus souvent nos jugements.

  • Geneviève Laplante - Inscrite 5 avril 2018 10 h 29

    Une erreur courante

    J’ai déjà félicité Odile Tremblay pour son style brillant et sa langue soignée. Voilà pourquoi je me permets aujourd’hui une remarque amicale. Au quatrième paragraphe de cette chronique, on peut lire « Chacun prenait des BRIDES de son parcours en les arrangeant à sa manière. » Si j’ai souvent noté cette confusion entre « bribe » et « bride », je suis fort étonnée de la trouver sous la plume de madame Tremblay. Ici, il est nettement question de BRIBES de discours.