Une nouvelle guerre froide?

L’expression est archiconnue, la métaphore est transparente et fait de bons titres : « Vivons-nous une nouvelle guerre froide ? » Ainsi posée, la question revient en force dans la presse mondiale et alimente colloques et discussions.

L’affaire Skripal, tentative d’assassinat contre un ex-agent double passé à l’ouest, n’est que le dernier de toute une série d’événements qui, depuis 10 ans, ont fait monter la tension : guerre séparatiste dans l’est de l’Ukraine, annexion par Moscou de l’Ossétie du Sud (arrachée à la Géorgie en 2008) et de la Crimée (arrachée à l’Ukraine en 2014), etc.

En Russie même, on ne s’embarrasse pas de points d’interrogation; devant cette salve d’expulsions de diplomates, la conclusion s’impose : la guerre froide est de retour.

Sergueï Lavrov, chef de la diplomatie russe, l’homme qui, avec talent, a mené en bateau ses homologues occidentaux dans la crise syrienne, déclarait il y a une semaine : « C’est le résultat d’une pression colossale, un chantage qui est le principal instrument de Washington sur la scène internationale. Personne ne peut tolérer un tel comportement. »

Quelques jours plus tôt, dans le quotidien Vedomosti, l’influent analyste Fedor Loukianov écrivait que ces expulsions sont « particulièrement destructrices […] et plongent les relations entre Moscou et les Occidentaux dans une nouvelle période de guerre froide ».

La première ministre britannique, Theresa May, a déclaré, elle, que les alliés de Londres, aujourd’hui, ne réagissent pas seulement « par solidarité avec le Royaume-Uni, mais aussi parce qu’ils reconnaissent la menace »… « Il nous faut, a-t-elle dit, trouver une réponse collective à long terme au défi posé par la Russie. »

Tous ces mots sentent la guerre froide à plein nez, tout comme cet apparent « front commun » de l’Occident face à la « menace russe ». Mais qu’en est-il vraiment ?


 

D’abord, la « menace russe » n’est plus ce qu’elle était à l’époque soviétique… même si Moscou, dans le poker stratégique international, joue avec brio une main plutôt faible.

Le PIB russe a beau ne représenter en 2018 qu’un treizième de celui des États-Unis (… et à peine quatre fois celui du Québec !), la Russie de Poutine joue dans les « grandes ligues » pour ce qui concerne les armements nucléaires tactiques, la cyberguerre ou encore l’influence militaire au Moyen-Orient.

Mais comme puissance susceptible de jouer au XXIe siècle le rôle d’« ennemi global » — politique, militaire, idéologique — de l’Occident, celui qu’avait joué l’URSS au XXe siècle, elle doit céder de plus en plus la place à la Chine, incomparablement plus puissante sur le plan économique.

Contrairement à l’URSS des années 1960, la Russie du XXIe siècle a développé, face à l’Europe, une interdépendance économique relativement nouvelle : produits manufacturés contre fournitures énergétiques. Même s’il ne s’agit que d’un atout régional et limité, Moscou le joue bien, car le boycottage économique face à Moscou ne passe pas partout en Europe, où la Russie conserve des clients et de bons amis.

Même si un grand nombre de pays ont apparemment emboîté le pas à Londres et à Washington dans la crise actuelle, il y a des exceptions notables, dont la Slovaquie, la Bulgarie, l’Autriche, la Grèce… Certains de ces pays ont une extrême droite influente — à Vienne, elle est au gouvernement — activement soutenue par le Kremlin.

En outre, de fortes divisions existent — en Allemagne, en Italie, dans l’Angleterre du Brexit — sur le bien-fondé d’une « ligne dure » face à Moscou. Ces divisions constituent une très belle cible stratégique pour le Kremlin.

« Guerre froide » ? L’expression désigne un reliquat du XXe siècle. Elle ne décrit plus que partiellement la réalité de 2018. Son usage, aujourd’hui, est plutôt flatteur pour la Russie. Il conforte le positionnement traditionnel russe — « l’Occident est contre nous » — qui profite à Vladimir Poutine, lequel peut ainsi se définir à travers cet antagonisme et se positionner en héros national…

Tout en criant au « délire antirusse », et tout en niant perversement toute responsabilité dans l’affaire Skripal, dans les crises d’Ukraine, de Crimée ou de Géorgie… Moscou jouit secrètement de toutes ces accusations, qui sont en elles-mêmes les preuves d’un pouvoir déclinant, mais toujours réel. La guerre froide a de beaux restes, surtout pour le Kremlin.

François Brousseau est chroniqueur d’information internationale à Radio-Canada.

6 commentaires
  • Françoise Labelle - Abonnée 3 avril 2018 07 h 29

    La guerre n'a jamais cessé

    D'une part, l'encerclement de la Russie s'est poursuivi.
    L'OTAN n'a pas été démantelée. En 1970, les américains espéraient que l'Afghanistan serait le Vietnam des Soviétiques et ils ont soutenu les forces régressives afghanes, les futurs talibans.
    Ils ont installé un bouclier anti-missile en Pologne au prétexte de protéger l'Europe des missiles iraniens. Le soutien américain a probablement fait basculer la Géorgie dans le conflit avec la Russie. En Ukraine, le sénateur McCain déclarait le soutien américain aux putchistes pro-occidentaux, dont des membres du parti fasciste Svoboda.
    La stratégie d'encerclement et d'isolement n'a pas cessé.

    Or, les pions russes ont gagné en Irak et en Syrie. Pour faire bonne mesure, les alliés américains accentuent la stratégie d'isolement.
    L'affaire Skripal semble claire pour vous. Or, on peut retourner votre argument: May, en difficulté, a fouetté le nationalisme britannique. Les britanniques possèdent une bonne expertise en neuro-toxines et on se souviendra qu'ils n'ont pas hésité à forger de fausses preuves pour justifier une guerre qu ia coûté 1 millions de vie. Ils ont refusé aux russes l'accès à Ioulia Skripal et aux échantillons prélevés.
    Le retrait de diplomates-espions ne fait qu'accroître la paranoïa alors que des sanctions économiques contre les oligarques auraient été plus efficaces. Pas clair du tout.

    L'objectif est toujours inlassablement le même: armons-nous au plus vite!

    • Raymond Chalifoux - Inscrit 3 avril 2018 11 h 21

      Peu importe l'évidence, vous en trouverez toujours un(e) pour la nier et la réfuter. Ici, aujourd'hui, c'est Vous.

      PS: Vous avez raison par ailleurs en soulignant que Reagan et ses ultérieurs ont floué les Russes en reniant par leurs interventions, les promesses qu'il (Reagan) avait faites à Gorbatchev. (Ne ne pas pousser les pions de L'OTAN jusqu'aux portes de Moscou.) Et ça, "Vlad" ne leurs pardonnera pas de son vivant...

    • André Joyal - Abonné 3 avril 2018 15 h 06

      @ M.Chalifoux: avec votre votre P.S.vous donnez entièrement raison à Mme Labelle,laquelle,
      effectivement a tout juste.

  • Serge Lamarche - Abonné 3 avril 2018 16 h 41

    Espionnage, pas guerre froide

    Tous les gouvernements autoritaires font dans la paranoïa, les États-Unis, l'Angleterre inclus. De l'espionnage virtuel ou avec de vrais espions, ce ne sont pas des activités appréciées. Il y aura toujours quelqu'un pour leur vouloir du mal. Un espion est tué? Un agent double en plus? On ne peut pas blâmer ceux qui l'ont attaqué. Il devrait savoir que sa vie est autant en danger qu'un délateur de la mafia. Et prendre les précautions qui s'imposent.
    Comment vont Manning et Snowden en passant? Leur créer des problèmes est plus outrageant que de tuer un espion.

  • Nadia Ghalem - Abonnée 3 avril 2018 22 h 41

    Des metastases.

    Toutes les guerres qui ont proliféré comme des métastases. à la suite des deux guerres mondiales... Du point de vue del'Europe et l'Amérique, il y a eu deux grandes guerres mondiales, mais c'est sans compter les suites, conséquentes à l'éffritement des empires automan et japonais, sans compter les guerres coloniales souvent occultées. Je ne sais pas s'il existe en anglais un ou des ouvrages semblables aux "Damnés de la terre " de Frantz Fanon. C'est le témoignage du psychiatre qui, après avoir écouté ses patients Algériens a pu élaborer une réflexion qui est toujours d'actualité, il y a aussi Albert Memmi etc
    Tant que nus n'aurons pas pu analyser quand et comment un être humain en arrive à nier l'humanité d'un autre humain (Voir Crime et chatîment de Dostoievsky, "L'étranger "de Camus et toute l'épopée des Western, lea tittératue anti-japonais o Africains etc. Je crois que l'avocat Jacques Vergès (on 'a pas besoin d'être d'accord avec lui, mais il semble avoir réfléchi à certaines causes de monstruosités de l'homme...)

  • Gilles Bonin - Abonné 4 avril 2018 07 h 38

    Bravo.

    Tracer un si juste portrait en quelques coups de crayons...