Les leçons de Camus

De temps en temps, on tombe sur un livre qui vous bouleverse l’esprit profondément, qui vous change carrément la vie. Dans ma jeunesse, ce texte fut La peste, de Camus. L’histoire métaphorique de « l’occupation » d’Oran par un fléau meurtrier m’a secoué comme un tremblement de terre lorsque j’étais en terminale à mon lycée de la banlieue de Chicago. Tellement secoué que je me souviens toujours d’une belle journée d’été en France, à Bretignolles-sur-Mer — où j’étais en vacances chez des amis avant d’entrer à l’université —, marchant de long en large à travers le petit jardin et consignant furieusement sur de grandes feuilles mon dévouement aux pensées et aux principes de l’inlassable Docteur Rieux et de son ami Tarrou, ainsi qu’à l’idéalisme du journaliste Rambert. Jamais je ne céderais au mal, au nazisme, à la cruauté de l’occupant. Jamais je ne perdrais de vue l’obligation de défendre l’humanité contre la brutalité.

Il est facile d’être si confiant en soi à 18 ans. Évidemment, au fil de la vie, les choses se compliquent, tout comme, en temps de guerre, les motivations des nations et des politiciens. Toute une carrière dans le journalisme m’a révélé un autre « mal » puissant qui brouille les cartes et qui confond même les gens les plus honorables. Au lieu de lutter contre le « mal » camusien en noir et blanc, je me suis retrouvé souvent en combat contre la propagande « humanitaire », parfois promue par des gens bien, prônant des interventions militaires sous l’étendard du sauvetage d’innocents par centaines de milliers. C’est là que j’ai commencé à me spécialiser et que je me suis mis à contrecarrer les idées reçues sur diverses atrocités hurlées à travers les réseaux de télévision et à la une des grands journaux. Ayant acquis une expertise à Chicago sur les omissions cyniques du parquet et de la police au sujet des meurtres en série commis par John Wayne Gacy, j’ai révélé les origines du meurtre inventé des bébés au Koweït en 1990 par des soldats irakiens, contesté le faux projet de « génocide » serbe en Kosovo en 1999 et contredit le programme fabriqué de bombe atomique prétendument en cours à Bagdad en 2002-2003. Pas exactement ce que j’imaginais dans mon élan de noblesse à Bretignolles, mais le métier du journalisme honnête n’est pas pour les suivistes.

Et voilà que je viens de découvrir une fois de plus un livre bouleversant — celui-ci farouchement critique des prétextes de la guerre « humanitaire » — dont le sujet est un genre de docteur Rieux moderne. Ancien président de Médecins sans frontières, Rony Brauman a produit dans Guerres humanitaires ? Mensonges et intox, en conversation avec Régis Meyran, le texte essentiel pour comprendre à quel point le principe de la « guerre juste » contre un mal absolu, soutenu par son collègue Bernard Kouchner et par Bernard-Henri Lévy, a été tordu et déformé : « Ce qui frappe quand on regarde de près les guerres de Somalie, du Kosovo, d’Afghanistan et de Libye, c’est la force de la propagande, dès lors qu’elle s’enracine dans une matrice intellectuelle favorable…. Les « faits alternatifs » sont devenus un sujet de moquerie générale à la suite des déclarations de la conseillère de presse de Trump, mais on oublie qu’ils ont régné en maîtres pendant la guerre de Libye. » Étant donné le bombardement imaginaire par les forces de Kadhafi contre la population civile en Tripoli — un « crime » amplifié notamment par Al-Jazeera et BHL — et les « attaques systématiques et généralisées » jamais vérifiées à l’époque, il y a de quoi croire la déclaration de Brauman selon laquelle « la Libye, c’est notre guerre d’Irak à nous [les Français] ». Aujourd’hui — avec Nicolas Sarkozy mis en examen pour le possible financement de sa campagne électorale par Kadhafi en 2007 —, nous avons à nouveau de bonnes raisons de remettre en question les pieux arguments de 2011 en faveur du renversement du dictateur libyen.

Toutefois, il est moins utile de condamner tel et tel politicien sans scrupules — les deux Bush, Tony Blair, Sarkozy, le couple Clinton, Obama — que de creuser plus loin afin de comprendre que l’idéologie de l’ingérence humanitaire n’est pas vertueuse en soi, y compris en Syrie. Le fait que l’on aurait dû arrêter Hitler en 1933, en 1936 ou en 1938 — ou que l’ONU renforcée par une alliance franco-américaine aurait pu empêcher le génocide au Rwanda — n’est pas une excuse pour la corruption intellectuelle qui nous mène si rapidement à l’accusation de crimes contre l’humanité suivie d’une violence militaire. Selon Brauman, « cette reductio ad Hitlerum relève plus de la rhétorique d’intimidation morale que de l’argumentation rationnelle ».

C’est comme si le docteur Rieux était apparu dans le jardin à Bretignolles et m’avait saisi par le col : « Allez doucement, jeune homme. La “responsabilité de protéger” s’applique aussi bien à la protection de la vérité qu’à la protection des innocents. »

John R. MacArthur est éditeur de Harper’s Magazine. Sa chronique revient au début de chaque mois.

11 commentaires
  • Nadia Ghalem - Abonnée 3 avril 2018 07 h 17

    La saine vérité

    Merci pour ce texte qui remet les pendules à l'heure, oui, nous avons cru aux "vertueux" défenseurs des opprimés, mais tout de même pas trop, nous avions l'autre son de cloche . Mais, la force des propagandes mensongères d'une part et l'interdiction de penser autrement ...

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 3 avril 2018 08 h 41

    Malheureusement, les ‘Fake News’ sont partout

    La lecture du texte brillant de M. John R. MacArthur devrait être obligatoire dans toutes les salles de rédaction de la planète.

    Malheureusement, les nouvelles internationales que nous lisons ne sont plus écrites par des journalistes, mais plutôt par des tâcherons anonymes dans des agences de presse qui appartiennent totalement (agence Sputnik) ou partiellement (France Presse) à des États.

    Parce que la diminution des revenus publicitaires ont amené les journaux occidentaux à sabrer dans le nombre de leurs correspondants à l’Étranger.

    Et les seuls qui restent sont payés par des sociétés d’État. Quand je vois Marie-Êve Bédard réduite à participer à des publireportages sur les ‘libéralisation’ des femmes en Arabie saoudite par le gentil prince héritier, je sens que la corde dont elle dispose est très courte :
    https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1090004/arabie-saoudite-prince-mohammed-ben-salmane-islam-liberal-rencontre-donald-trump

    Pour éviter les frais de traduction, on se limite au Québec à France-Presse, ce qui réduit considérablement le champ de vision de nos quotidiens.

    Alors qu’on lise Le Devoir, Radio-Canada, La Presse ou même Le Monde, c’est pareil : de la vulgaire propagande occidentale.

    Mais dès qu’on jette un coup d’œil à France24 (pourtant également propriété partielle de l’Etat français), au Guardian, au Wall Street Journal, au Washington Post ou au New York Times, on rencontre des journalistes de la trempe de John R. MacArthur.

    • Nadia Alexan - Abonnée 3 avril 2018 11 h 37

      Les journalistes de la trempe de John MacArthur sont rares, surtout quand il s'agit des médias corporatistes pour lesquelles le profit et le sensationalisme sont primordiaux. Traditionnellement, les journalistes suivent la ligne directrice de leurs gouvernements au lieu de chercher la vérité. C'est plus facile de démoniser un peuple considéré l'ennemie pour justifier une guerre. On dit que la première victime de la guerre est la vérité.

    • Pierre Robineault - Abonné 3 avril 2018 17 h 57

      Je vous suggère les reportages de Arte tv/fr sur internet. Le Arte Journal quotidien fin pm ici, le presque quotidien Arte Regards, et surtout le Arte Reportage. Vous serez comblé! J'ajoute aussi dans mon cas d'abonné The NewYorker.

  • Raymond Chalifoux - Abonné 3 avril 2018 10 h 48

    Euh...

    Dans le cas du Wall Street Journal... pas si certain...

    Quant aux cas nommés Le Devoir et Radio-Canada, perso ce qui m'irrite, c'est d'y retrouver parfois mercredi, ce que j'ai lu dans NYT ou Wapo la veille ou même lundi soir...

    Mais bon... les moyens du "Dewouaire" ou de "Radiocanne" ( surtout post Stephen Harper ou malgré Maxime Bernier) ne sont pas ceux des meilleurs "US".

    Cela dit, une chose est claire - je trouve en tout cas - c'est que pour (estimer) se faire une opinion valable, il faut râtisser large en titi et se taper "des heures" tant d'écoute que de lecture. (Y compris ces ... tel que Fox News question de voir de quoi se nourrissent les 30%...).

    Mais Dieu Merci!, de nos jours cela est accessible à peu près à tout un chacun prêt à y mettre temps et énergie. (Vive la retraite!)

    • Jean-Pierre Martel - Abonné 3 avril 2018 21 h 09

      En mars 2015, le Wall Street Journal révélait que les combattants d’Al-Qaida blessés au sud-ouest de la Syrie trouvaient refuge en Israël pour y être soignés. Une fois remis sur pied, ces terroristes n’étaient pas jetés en prison en Israël, mais renvoyés en Syrie afin de poursuivre leur tâche. Cette alliance informelle entre Israël et Al-Qaïda avait indisposé quelques sénateurs américains. Ce quotidien a même publié la photo de Benyamin Netanyahou serrant la main d’un mercenaire d’Al-Qaïda sur son lit d’hôpital, en Israël.

      En mai 2017, le Wall Street Journal révélait que lors de la reconquête de Mossoul (la deuxième ville d’Irak), mille-deux-cents membres des forces spéciales françaises auraient recruté officieusement des soldats irakiens afin qu’ils traquent et exécutent les mercenaires français dotés de pouvoirs de commandement au sein de l’État islamique. Ces exécutions extrajudiciaires visaient à empêcher leur retour en France.

      Ce n’est pas le genre de chose qu’on lit dans les dépêches de France-Presse, n’est-ce pas ?

      Ceci étant dit, je vous souhaite une retraite des plus intéressantes, M. Chalifoux…. ;-)

  • Raymond Chalifoux - Abonné 3 avril 2018 11 h 23

    Vous me donnez le goût!

    Je vais relire "La Peste", et pas le mois prochain!

  • Raymond Labelle - Abonné 3 avril 2018 11 h 32

    Très bon rappel de perspective globale à ne pas perdre de vue.

    Merci M. MacArthur!

    Question biographique petite par rapport à ces grandes questions: " (...) j’étais en terminale à mon lycée de la banlieue de Chicago."

    M. MacArthur était-il à un lycée français à Chicago ou bien dans le système étasunien, tentant de faire une équivalence pour aider ses lectrices présumées*? Dans ce dernier cas, l'équivalence correspondrait grosso modo à notre Cégep 2ème année.

    * Dans ce texte, le féminin comprend le masculin.