La soeur samouraï

Sœur Chantal Desmarais pratique le karaté comme un art et incarne le code du samouraï dans chacun de ses gestes.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Sœur Chantal Desmarais pratique le karaté comme un art et incarne le code du samouraï dans chacun de ses gestes.

Dans une église discrète de Montréal-Nord, trois soirs par semaine, les étudiants de « soeur Chantal » ne viennent pas ouvrir des catéchismes ou discuter de leur foi. Non. Ils font des push-up et des katas en ponctuant d’un « Kiai » ou d’un « Osu » bien senti d’apprentis samouraïs. Ils apprennent à « faire le wiper » avec la jambe et à repousser une arme tout en poussant un cri qui glace le sang.

Ils sont une cinquantaine à suivre « religieusement » cette bonne soeur hors du commun affiliée à la congrégation des Soeurs de Charité de Sainte-Marie. Le jour, soeur Chantal porte le voile, le soir, elle revêt sa ceinture noire et saute dans ses espadrilles.

 

Le dojo Ookami enseigne le karaté kyokushin, à la fois un entraînement et de l’autodéfense, mais aussi une philosophie et une spiritualité. Le rapport aux rituels et au sensei (professeur), la dignité et le protocole entourant le combat tranchent singulièrement avec la foire d’empoigne des réseaux sociaux, s’il faut chercher une image adverse du côté superficiel de notre quotidien.

La codification et la discipline sont des aspects essentiels dans l’art martial. « Je n’ai que deux règlements : respect et courtoisie », souligne la sensei de 54 ans, qui pratique le karaté depuis plus de 30 ans. « L’art martial, c’est l’art de la guerre. La plupart des dojos sont davantage dans le martial que dans l’art. Mais tu peux gagner un combat sans t’engager dans un combat. »

Pour cette ex-coach de compétition internationale, la tricherie, l’intimidation, la rivalité agressive ne font pas partie du serment du samouraï : « Toujours faire de son mieux pour faire le meilleur. » Son dojo est devenu indépendant pour conserver cet esprit pur et il attire des élèves de tous âges qui pratiquent l’art (martial) ensemble, dans le respect. « Ceux qui veulent se battre ne restent pas. Si tu veux t’endurcir, c’est correct, mais on ne se défonce pas. »

Je n’ai rien contre personne et je tendrai l’autre joue / J’apprends à me tenir debout

 

Soldate de Dieu

On dit « soeur Chantal », mais on aurait pu l’appeler « mon caporal » et répondre « Yes sir madame ! » plutôt que « Osu » (je persévère). De fait, la religieuse, qui s’est jointe à la congrégation à la fin de son secondaire à l’école Marie-Clarac, a longuement hésité entre l’armée et les ordres. « Il n’y a pas de religieuses dans l’armée… Lorsque je passais des tests d’orientation scolaire, on me disait que j’excellerais en médecine militaire. Je voulais participer à des missions de paix. »

Les rituels occupent une place centrale dans sa vie, pourvu qu’ils aient une signification. Mais épouser la vocation à un si jeune âge fut un choix déchirant. « Je travaillais au camp d’été des soeurs, à 15 ans. J’avais un côté tom boy ; on m’appelait Samson parce que j’étais forte. Je voyais leur vie ; elles faisaient du canot, de l’escalade, de l’équitation, et je me suis dit : pourquoi pas moi ? » Elle a espéré les signes de l’appel et ils sont venus.

Aujourd’hui, soeur Chantal s’occupe de la pastorale des jeunes de 7 à 15 ans dans son patelin de Sainte-Julienne, dans Lanaudière, où elle a cofondé une Oasis de prière, avec soeur Marie-Pierre, une autre samouraï de 52 ans. L’ermitage permet d’aller se ressourcer quelques jours face au lac McGill, loin du wi-fi, du bruit, proche de soi.

Photo: Josée Blanchette Le Devoir À son ermitage de Sainte-Julienne, sœur Chantal accueille tous ceux qui veulent se retrouver dans la grande chapelle de la nature.

Je l’ai retrouvée là, son chien Inu sur les talons, revêtue de sa robe, un petit choc après l’avoir rencontrée en kimono quelques jours plus tôt. « L’habit ne fait pas le moine, dit-elle en souriant. Je suis toujours la même. Ma vocation, elle, c’est 24 heures sur 24. »

Qu’elle joue au hockey, qu’elle grimpe sur son tracteur avec Inu ou qu’elle empoigne sa scie mécanique, soeur Chantal défie toutes les images traditionnelles de passivité féminine de la servante de Dieu. « Je me présente comme un prof, pas comme un maître. Le maître, c’est Dieu seul. » Et sa grande chapelle, c’est la nature, où soeur Chantal se recueille tous les jours. « Inu contemple avec moi. Dieu nous a donné la vie. C’est une présence, un souffle. La résurrection, ce n’est pas seulement après la mort, c’est dans notre vie de tous les jours. Le qi [chi], c’est Dieu, ça a un nom. Le hasard, c’est le surnom de Dieu. On a peur de le nommer. »

Quand tu es arrivé au sommet de la montagne, continue de grimper

 

En quête d’absolus

Qu’elle fracture un bloc de ciment avec le coude (tameshiwari) ou qu’elle enseigne un kata (série de mouvements), soeur Chantal considère que le karaté est en parallèle avec la vie : un combat. « C’est aussi un combat contre nous-mêmes, notre orgueil, nos limites, nos comparaisons. C’est un combat qui nous invite à grandir, à croître. »

Son dojo est ouvert à tous et s’y côtoient un juge, une prof, quelques retraités, des écoliers, des mères de famille, un bouddhiste par défaut, des athées convaincus, des croyants, des ceintures blanches ou noires de 8 à 83 ans, des abonnés du Devoir (plusieurs), des gens qui viennent pour se vider la tête, combattre le stress ou prévenir l’alzheimer, perdre 40 kilos en neuf mois, saisir une main qui se tend, réparer une peine d’amour, épouser une philosophie, lâcher prise, affronter leurs peurs.

« La société, c’est un mélange de tout cela, explique la sensei. Un jeune de 10 ans peut enseigner aux plus vieux. Ça crée des liens, une notion de respect. Il y a un nivellement vers le bas dans notre monde. Ce sont les charrettes vides qui font le plus de bruit. Moi, je tire vers le haut ; je ne baisse pas le niveau, même si c’est difficile. »

Aujourd’hui, soeur Chantal ne fera pas de karaté car elle vivra le sommet de sa foi, assistera à l’office du Vendredi saint à 15 h. Ce soir, les jeunes de sa pastorale incarneront les tableaux du chemin de croix et elle s’occupera de la « sono », jouera de la batterie ou de la guitare électrique. Aujourd’hui, ce que l’on nomme la Passion du Christ sera au-devant de la scène. Mais tous les autres jours de l’année, c’est la passion de soeur Chantal qui convertit les coeurs. En voilà une qui a trouvé son chemin et inspire une direction à ceux qui en cherchent une. Appelons-la la cohérence.

Conteux de pipes

C’était un Vendredi saint, le 29 mars 2002. Je vous avais parlé dans cette page d’un certain Fred Pellerin, conteux inconnu qui se produisait dans les cégeps et racontait des histoires sur son village de la Mauricie. J’ai retrouvé le texte « Conteux de pipes » sur le site de BAnQ (Bibliothèque et Archives nationales du Québec), après l’avoir revu en spectacle cette semaine, son dernier, Un village en trois dés.

Le jeune Fred de Saint-Élie me disait alors : « Quand y aura pus de vieux, m’a devenir vieux à mon tour. Faut juste pas qu’on se ferme la gueule trop longtemps. Deux ou trois générations en silence et on va perdre tout ça. » Tout ça, cette parlure, cette enluminure, cette entourloupure. Tout ça, le patrimoine vivant, notre ruralité avec un clocher d’église, un Québec se mourant et dont il est l’un des rares à nous redonner la fierté.

J’ai parlé avec Fred après sa « conférence » (c’est son nouveau truc de conteur) ; il quitte lundi pour une douzaine de jours donner son spectacle en France. Là-bas aussi, le français et la ruralité se meurent, mais « du coup », ils ne le savent pas encore.
 

Noté que le dojo Ookami offre des cours de karaté à un tarif charitable. On peut aussi trouver les renseignements pour l’Oasis de prière de Sainte-Julienne sur leur site.
 

Reçu le livre de conversation entre le pape François et le journaliste italien Thomas Leoncini, paru hier sous le titre Dieu est jeune. Le pape parle des jeunes, mais s’adresse à eux aussi. Il les considère comme des prophètes que les adultes auraient abandonnés à leur sort. « Les jeunes d’aujourd’hui grandissent dans une société sans racines. » Le pape préconise un dialogue entre les jeunes et les anciens et considère que c’est une urgence dans une société qui exclut autant les jeunes pousses que les vieux chênes. Un ouvrage qui aborde une foule de sujets (même la chirurgie esthétique), mais qui, au fond, me parle comme le faisait mon regretté père Lacroix. La parole d’un humaniste à un moment charnière (les manifestations récentes des jeunes de Parkland) où les jeunes veulent être entendus. Si les politiciens ne leur tendent pas la main, c’est peut-être Dieu et ses serviteurs qui le feront. 

Décidé d’aller rejoindre les soeurs pour leur office de 15 h aujourd’hui au monastère des Augustines de Québec. C’est là que je passerai mon anniversaire, entourée de bonté, de chants et de paix. J’apporte avec moi Méditations sur la vie de Christophe André et Anne Ducrocq, un mélange de poésie et de spiritualité, pensées éparses, textes multiconfessionnels choisis par elle et introduits par ce psychiatre français qui pratique la méditation pleine conscience.
On y pige une pensée au hasard : « La vraie jeunesse ne s’use pas / on a beau l’appeler souvenir / on a beau dire qu’elle disparaît / on a beau dire et vouloir dire que tout s’en va / Tout ce qui est vrai reste là. » (Prévert)