Le modèle commercial

Les dépenses tous azimuts annoncées mardi par Carlos Leitão répondent sans doute à des besoins bien réels, mais il est difficile de trouver un fil conducteur, si ce n’est le souci de plaire à tout le monde à six mois de l’élection.

La hausse des dépenses en éducation et en santé est certainement la bienvenue, mais les réseaux sont dans un état tel qu’elle s’apparente davantage à une opération de sauvetage qu’à une profession de foi dans les vertus de l’État providence. Quant aux investissements projetés dans les transports en commun, on y verrait davantage une vision d’avenir si les sommes destinées aux infrastructures routières n’étaient pas deux fois plus élevées.

La mesure la plus révélatrice de la pensée libérale est sans doute la nouvelle augmentation du crédit d’impôt dont bénéficient les parents qui confient leurs enfants à une garderie non subventionnée, qui détourne une part croissante de la clientèle des centres de la petite enfance (CPE).

L’addition de ce crédit d’impôt et de la déduction fédérale pour frais de garde permettra à un couple dont le revenu totalise 50 000 $ d’épargner 0,84 $ par jour en confiant son enfant de quatre ans à une garderie non subventionnée plutôt qu’à un CPE. Si le revenu est de 150 000 $, l’économie sera de 0,48 $ par jour.

Invoquant encore une fois le principe du libre choix, le PLQ s’est opposé à la création des CPE presque aussi énergiquement qu’il avait combattu, vingt ans plus tôt, cette autre création du PQ qu’est la loi 101. Il s’est résigné à leur présence après avoir constaté que la population y était fortement attachée, mais il n’a manqué aucune occasion d’en limiter l’expansion. Le gouvernement Couillard poursuit simplement dans la voie tracée par ses prédécesseurs.


 

La hausse du crédit d’impôt pour frais de garde est l’une des rares mesures du budget Leitão auxquelles François Legault a applaudi. Le « modèle d’affaires » des garderies non subventionnées a toujours eu la faveur de la CAQ. « C’est vraiment une forme d’entrepreneuriat que, nous, on souhaite soutenir », avait déclaré d’entrée de jeu sa porte-parole en matière de famille, Geneviève Guilbault.

« Nous, ce qu’on croit, c’est qu’il faut investir d’abord dans les enfants, dans les services aux enfants, et non dans le béton ou dans les infrastructures », avait-elle dit. Une phrase qui aurait tout aussi bien pu sortir de la bouche du ministre de la Famille, Luc Fortin. Le dossier des garderies est peut-être la meilleure illustration de l’aversion commune que libéraux et caquistes éprouvent envers ce qu’on appelle communément le « modèle québécois », auquel ils préfèrent d’emblée un modèle plus commercial.

Si le bien-être des enfants doit être le premier critère, comme le prétend Mme Guilbault et comme le dirait sûrement M. Fortin, les études menées au cours des dernières années démontrent que les services offerts dans les CPE sont nettement meilleurs.


 

L’ancien député péquiste de Vachon Camil Bouchard, qui a repris du service à titre de conseiller de Jean-François Lisée en matière de famille et de petite enfance, plaide pour la gratuité complète dans les CPE et le retrait progressif des permis qui ont été octroyés aux garderies privées. Cela rejoint le programme de Québec solidaire, qui préconise « le droit fondamental à des services à la petite enfance universels gratuits », de même qu’« une offre et une gestion non commerciale des services, développés en réseau public ou d’économie sociale ».

Le PQ ne va pas aussi loin. Il propose plutôt de « revenir à un tarif unique en CPE [au niveau minimum actuel de 8,05 $ par jour] et [de] l’ajuster pour faire disparaître l’avantage tarifaire des garderies commerciales ». Il n’est pas question d’annuler leurs permis, mais d’en « geler le développement ».

On a dit que la création des CPE avait fait du Québec le « paradis des familles ». Il faudrait peut-être jeter un coup d’oeil du côté de l’Ontario, où la première ministre libérale, Kathleen Wynne, a annoncé mardi un vaste programme de 2,2 milliards visant à offrir des services de garde entièrement gratuits à 125 000 enfants de deux ans et demi jusqu’à ce qu’ils soient admissibles à la maternelle, également gratuite, à l’âge de quatre ans.

Certes, la comparaison a ses limites. Il y a une grande différence entre les CPE et les diverses formes de services de garde autorisés en Ontario. La période non couverte entre la fin du congé parental et l’âge de deux ans et demi pose également un problème. Il faudrait aussi d’abord que le gouvernement Wynne soit réélu le 7 juin, ce qui paraît présentement très improbable. Même si c’est partie remise, le modèle commercial en voie de s’implanter au Québec pourrait bien être éventuellement supplanté par un nouveau modèle ontarien.


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7 commentaires
  • Michel Blondin - Abonné 29 mars 2018 06 h 41

    LA QUALITÉ EN GARDERIE N'EST PAS NÉGOCIABLE. LEGAULT DOIT APPRENDRE!

    Legault préfère des données comptables à la qualité de services. Il a tort. C’est à l’âge précoce que la vie fait une croissance qui rend la vie meilleure. Des millions de synapses se forment à chaque minute dans le cerveau maléable d'un enfant en bas âge, indiquant que le langage ou l’ouverture au monde extérieur se crée à une vitesse folle. Les habiletés et les capacités des enfants sont à leur maximum. Ce bouillonnement doit se faire avec une qualité de présence et non avec un œil sur les recettes.
    Si le gouvernement a des devoirs, c’est bien à cette période de la vie. Il doit permettre cette qualité qui dans notre société en mal de ses enfants, trop peu nombreux, mais aussi trop peu suivit par manque de professionnel au bon moment.
    On n’a pas idée à quel point un geste au bon moment sur la bonne personne change toute une vie. Si la politique prend en compte les informations rationnelles et que l’écoute des études scientifiques n’est pas sur le même pied que l’astrologie, c’est en investissant chez nos enfants en bas âge que toute une société grandie.
    La qualité doit primer dans le choix des politiciens pour nos enfants. S’il faut faire une comparaison avec l’Ontario, ce n’est pas sur les salaires des spécialistes, mais sur la qualité des services offerts tant en santé qu’en garderie.
    Si Legault veut prioriser la famille, ce n’est pas en favorisant la baisse de normes de qualité qui est la marque des commerçants et des affairistes. On peut presser le citron ailleurs que dans ce domaine. Il pourrait en effet récupérer les subventions bidon de quelques centaines de millions que même les études du côté patronales indiquent comme contreproductives et inutiles. De plus, avec un maigre 8 % de perception d’impôt pour les entreprises dans des recettes de plus de 110 G$, ils ne font pas le poids comptable.

    • Nadia Alexan - Abonnée 29 mars 2018 10 h 03

      Merci, monsieur David, pour ces explications qui démontrent l'hypocrisie de la CAQ et du PLQ. «Si le bien-être des enfants doit être le premier critère, comme le prétend Mme Guilbault et comme le dirait sûrement M. Fortin, les études menées au cours des dernières années démontrent que les services offerts dans les CPE sont nettement meilleurs.» Ces deux partis néolibéraux ne s'intéressent pas au bien commun ni au bien-être des enfants. Ils veulent privatiser toutes nos instances publiques, détruire le modèle québécois et laisser les citoyens à la merci d'un modèle commercial.

  • Sylvain Auclair - Abonné 29 mars 2018 07 h 49

    Ne pas investir dans le béton

    Donc, on peut garder des enfants sans bâtiment? Comment on fait ça?

  • Raymond Labelle - Abonné 29 mars 2018 13 h 25

    Plutôt augmenter l'accessiblité proportionnelle aux CPE.

    Je me demande (sans le savoir - quelqu'un le sait-il?) ce qu'il pourrait y avoir de vrai dans la proposition suivante.

    Malgré ces crédits d'impôt aux garderies privées, les CPE demeurent probablement beaucoup moins chères que les garderies privées. Beaucoup de parents recourent aux garderies privées parce qu'ils sont sur une liste d'attente de CPE. Les crédits d'impôts soulagent à peine un peu ces parents.

    Le problème n'est peut-être pas le crédit d'impôt lui-même, mais le fait de ne pas accroître assez le nombre de places disponibles aux CPE.

    • Yves Mercure - Abonné 29 mars 2018 15 h 12

      Certainement moins dispendieuse, si l'on tient compte de la qualité : mieux soutenu dans son développement (avantage démontré pour les CPE), l'enfant devient l'adulte qui redonnera à la société. Mais la sentence est inévitable et l'exécution pour octobre : on va passer desentreprises des amis de Tomassi à celles des copains caqueteux. Il ne faudrait cependant pas dire commercial, mais plutôt entreprise privé pour transfert $ du publique au privé, pour des services minimaux car le seul but est l'entreprise, avec des salaires moindre et des marge bénéficiaires maximisés. Nous sommes là dans le même domaine que les mères porteuses ou la vente d'organes : spéculer sur les besoins humains fondamentaux. Le commerce, lui, est privé et le client choisi de faire transaction librement, tout comme le vendeur tire profit légitime de son labeur. En garderie privé, nous avons davantage de risque spéculatif...paradoxalement pour celui en besoin.

  • Raymond Labelle - Abonné 29 mars 2018 13 h 36

    Infrastructures et transports en commun

    « Quant aux investissements projetés dans les transports en commun, on y verrait davantage une vision d’avenir si les sommes destinées aux infrastructures routières n’étaient pas deux fois plus élevées. » M. David.

    À première vue, c’est l’impression que ça laisse, et c’est peut-être le cas.

    Il faudrait quand même connaître la nature des dépenses pour avoir un avis. Par exemple, réparer des routes existantes qui sont dans un mauvais état et nécessitent vraiment réparation n’est pas la même chose que de faire de nouveaux axes qui favorisent l’étalement urbain. Peut-être que des dépenses tout à fait nécessaires sont élevées – ou peut-être qu’en effet, on manque de vision et qu’on tombe dans le piège de l’étalement urbain. Il faudrait fouiller plus pour vraiment savoir.

    La première impression n’est pas bonne, mais on n’a pas assez d’éléments pour conclure.

  • André Labelle - Inscrit 29 mars 2018 15 h 18

    LE SCANDALE EST POURTANT BIEN PRÉSENT !

    Je suis incapable de croire que des stratèges de haut niveau comme ceux oeuvrant au sein du PLQ n'aient pas volontairement mis en place le stratagème utilisé par le parti au pouvoir à Québec pour des fin électoralistes : constituer une cagnote à utliser le moment venu, c'est-à-dire lors du déclenchement des élections générales.
    Ça me semble une évidence fondamentale même si elle est niée par ceux et celles qui essaieront d'en profiter.

    Pendant des années, le gouvernement du PLQ a rogné dans les services à la population pour dégager de très importantes sommes qui seront distribuées comme par magie afin d'assurer la réélection des députés libéraux.
    Nous savons qu'en éducation et en soins aux jeunes enfants, les interventions précorces sont une nécessité si on veut avoir la possibilité d'aider ces enfants. Si une absence d'intervention ou même juste un retard survient, le jeune enfant voit ses chances d'amélioration de sa condition se réduire comme peau de chagrin, voire même complètement disparaître. Or, c'est justement ce qu'on fait les stratèges libéraux pendant les dernières années. Afin de constituer la cagnote qu'ils utilisent maintenant, ils ont volontairement hypothéqué l'avenir de ces jeunes enfants qui n'ont pas eu accès à des services et des soins qui étaient une condition nécessaire à leur qualité de vie. Voilà le SCANDALE !

    Des politiciens ont volontairement choisi d'hypothéquer durablement l'avenir de beaucoup de jeunes enfants pour assurer leurs réélections.

    Le même raisonnement et les mêmes conclusions s'appliquent aux soins de santé, particulièrement pour ceux et celles aux prises avec les pires maladies.

    Le scandale n'est pas tant d'utilser la cagnote que d'avoir empêché les plus faibles et les plus démunis d'avoir accès aux soins nécessaires exigés par leur état. Chaque député libéral a sa part de responsabilité dans ce scandale national.

    «L'esclave n'a qu'un maître ; l'ambitieux en a autant qu'il y a de gens utiles à sa fortune.»