Comme un relent d’hypocrisie

Dans son édition du 30 octobre 2008, Le Devoir titrait : « Yolande James dévoile le plan d’intégration du gouvernement Charest. Les immigrants devront s’engager à respecter les valeurs québécoises ».

« Notre défi, c’est de vivre ensemble dans le respect de chacun : le Québec dit oui à l’immigration à condition que les immigrants s’intègrent à notre société », avait déclaré la ministre de l’Immigration et des Communautés culturelles en présentant la « Déclaration sur les valeurs communes de la société québécoise » rédigée par son ministère.

Après avoir pris connaissance des principes fondamentaux qui sous-tendent la Charte des droits et libertés de la personne, les nouveaux arrivants devaient — et doivent toujours — signer la déclaration suivante : « Comprenant la portée et la signification de ce qui précède et acceptant de respecter les valeurs communes de la société québécoise, je déclare vouloir vivre au Québec dans le cadre et le respect de ses valeurs communes et vouloir apprendre le français, si je ne le parle pas. »

Il n’était pas prévu de leur faire passer un examen pour vérifier dans quelle mesure ils comprenaient ce à quoi cela les engageait concrètement ni d’expulser qui que ce soit, mais Mme James avait été on ne peut plus claire : « Si la personne ne veut pas signer et s’engager, elle ne pourra pas venir. »

Les réactions avaient été immédiates. Dans une lettre ouverte au premier ministre Charest, la Table de concertation des organismes au service des personnes réfugiées et immigrantes clamait son indignation : « Cette mesure ne peut que renforcer le clivage entre le “nous” et le “vous” qui divise déjà la société québécoise. […] Cette approche divise plus qu’elle ne rassemble. Elle prône le soupçon et les préjugés face à l’étranger. »

« D’obliger les immigrants à signer une telle déclaration est anti-québécois et anti-canadien », avait renchéri le président du Conseil musulman de Montréal, Salam Elmenyawi. On croirait entendre le premier ministre Couillard pourfendre le « test des valeurs » de la CAQ. Le déchirage de chemises des derniers jours dégageait comme un relent d’hypocrisie.


 

C’est bien connu, les mêmes causes produisent les mêmes effets. Au printemps 2007, la percée fulgurante de l’ADQ dans l’électorat francophone à la faveur de la crise des accommodements raisonnables avait failli renvoyer les libéraux dans l’opposition. Il fallait à tout prix s’en rapprocher, de la même façon qu’au moment de proposer son « test des valeurs », au printemps 2015, François Legault cherchait désespérément à sortir son parti de la marginalisation à laquelle le condamnait la polarisation autour de la question nationale.

Dix ans après la Déclaration sur les valeurs de 2008, ce ne sont plus les francophones, mais les anglophones que le PLQ cherche à racoler. Lors de la course à la direction, M. Couillard avait poussé les hauts cris quand Raymond Bachand avait proposé la nomination d’un ministre responsable des relations avec la communauté anglo-québécoise. Pas question de « diviser la société québécoise » en créant « deux classes de citoyens », disait-il.

Quand les électeurs anglophones ont semblé vouloir secouer quelque peu la tutelle libérale, M. Couillard a découvert que la proposition de M. Bachand était finalement la meilleure façon de s’assurer qu’ils soient traités comme des « citoyens de première classe ». Il est vrai que M. Legault change d’idée avec une fréquence inquiétante, mais le premier ministre est lui-même loin d’être un modèle de constance.


 

L’idée qu’un « contrat moral » entre les nouveaux arrivants et la société québécoise soit la condition d’une intégration réussie est bien antérieure à la Déclaration de 2008. C’est un autre gouvernement libéral — celui de Robert Bourassa — qui en avait avancé le principe en 1991 dans son Énoncé de politique en matière d’immigration et d’intégration. « Étant donné que l’immigration constitue un privilège qu’accorde la société d’accueil, il est légitime qu’elle fasse connaître ses attentes aux immigrants, si possible dès l’amorce du projet migratoire, afin que ceux-ci apprennent graduellement à les partager », peut-on y lire.

« La collectivité d’accueil est donc en droit de s’attendre à ce que les immigrants, comme l’ensemble des citoyens, respectent les lois et les valeurs qui la gouvernent et s’enracinent en terre québécoise en apprenant à connaître et à comprendre leur nouvelle société, son histoire et sa culture. » Cette phrase aurait facilement pu être extraite d’un document du PQ ou de la CAQ. Les libéraux auraient intérêt à se relire.

De la théorie à la pratique, il y a un pas qu’il faut parfois se garder de franchir trop rapidement. L’ADQ ne s’était attirée que des sarcasmes, en 1994, quand elle avait inclus dans son programme un « contrat social » par lequel les immigrants s’engageraient à « s’établir, à vivre et à prospérer en français au Québec ». Dans son rapport publié en 2008, la commission Bouchard-Taylor estimait néanmoins que les principes formulés dans l’Énoncé de 1991 étaient toujours valables. Dix ans plus tard, cela demeure vrai.
 


Participez au débat!

Pour ne rien manquer de nos textes d’opinion, dont plusieurs sont en exclusivité sur le Web, et aller plus loin dans le débat, suivez notre page Facebook Opinion.

30 commentaires
  • Serge Pelletier - Abonné 24 mars 2018 04 h 58

    La double, la triple et parfois la quadruple citoyenneté...

    Une chose qu’aucun politicien canadien ose aborder, c’est la source même du problème : la citoyenneté multiple. La majorité des immigrants ou réfugiés conservent leur citoyenneté de naissance, certains en accumulent deux, trois, quatre, cinq, etc. Comment voulez-vous avec une telle collection de citoyenneté que ces gens se « sentent » canadiens, ou québécois…

    En fait la citoyenneté canadienne n’est qu’accessoire à la citoyenneté de naissance, car elle accorde le droit aux soins de la santé gratuits, à la scolarisation gratuite - ou presque pour les niveaux supérieurs, à des régimes de retraites généreux si on les compare à certains pays où ils n’existent pas, etc.

    À cela il faut ajouter les droits de dire et faire environ n’importe quoi sans crainte d’être emprisonné – après torture et procès expéditif comme il est courant dans les pays d’origine. Pire, les différents GV du pays donne des subventions aux organismes supposément représentatifs des différentes communautés d’immigrants… Organismes qui font beaucoup de brouhahas et revendiquent environ n’importe quoi…

    La nostalgie biaisée d’une forte majorité des immigrants n’aide pas et n’aidera jamais à l’intégration. Pire, ceux qui en ont les moyens vont passer les périodes de vacances au pays d’origine : quittent le Canada avec passeport canadien et entre dans leur pays de naissance avec le passeport du pays d’origine (se rappeler à cet effet la Guerre du Sud-Liban). Ils ressortent le passeport canadien uniquement lorsque que le trouble se pointe…

    En fait, le Canada devrait exigé le renoncement à la double citoyenneté, et ce pour tous – ce qui inclut certains(es) de nos politiciens (nes). L’on ne peut avoir double allégeance, car alors, cela devient comme l’épouse et la maitresse…

    • Marguerite Paradis - Abonnée 24 mars 2018 11 h 30

      Je signe avec vous monsieur Pelletier...
      Vous savez : il y a aussi la polygamie. Il faudrait avoir le point de vue du PM Trudeau ;)

    • Claude Bariteau - Abonné 24 mars 2018 13 h 45

      Le point que vous soulevez n'élimine pas l'engagement que font les immigrant/e/s qui obtiennent la citoyenneté canadienne et celle-ci a priorité au Canada.

      Le problème est plutôt l'acceptation des pays d'origine de leur reconnaître une double citoyenneté.

      Ceci précisé, votre point de vue ne constitue pas un ajout pertinent au texte de M. David, car il ne fait que l'embrouiller.

      J'ai fait écho plus bas à ce cadre.

      J'y dis que l'engagement moral est sans effet car il n'est pas associé à une vérification.

      D'ailleurs, la seule vérification faite est à l'occasion de l'obtention de la citoyenneté canadienne, la citoyenneté québécoise n'existant pas, et cette vérification concerne la maîtrise d'une des deux langues officielles et la connaissance des valeurs multiculturelles et individuelles du Canada de 1982.

      Faire ce rappel en omettant ce point consiste à faire l'éloge du « fignollage » du PLQ et de la CAQ, aussi du PQ sous Marois.

      Le faire en omettantde dire que ces partis n'ont pas l'audace d'utiliser des moyens pour que la langue officielle soit la langue utilisée dans les instiutions qui relèvent du Québecé alors que la langue anglaise l'est à la demande des citoyen/e/s canadien/ne/s habitant au Québec.

      Alors, rappeler que la CAQ joue dans ce film comme y a joué le PLQ, il faut au préalable cadrer la scène et dire que ces acteurs font du surplace en jouant des rôles canadiens.

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 24 mars 2018 05 h 31

    Une alternative au Serment d'allégeance à la couronne britannique

    La raisonnabilité d’un choix politique est souvent évident lorsqu’on regarde ce qui se fait ailleurs.

    En décembre 2016, en Grande Bretagne, parmi les douze recommandations du rapport Casey, deux concernent l’obligation de prêter allégeance à des valeurs nationales.

    Depuis, ces recommandations ont reçu l’appui de Sajid Javid, le secrétaire britannique aux Communautés culturelles. J’ignore candidement où ce dossier en est rendu.

    Depuis deux ans, la Belgique a institué une ‘déclaration de primo-arrivant’.

    Contrairement aux autres pays, la Belgique a présumé que les requérants dont la culture est très éloignée de la sienne pouvaient avoir de la difficulté à saisir les implications concrètes d’un simple énoncé de principes.

    Voilà pourquoi la déclaration à signer est plutôt ce long texte explicatif :
    http://jpmartel.com/blogue_2017/Primo_arrivant.jpg

    Les moyens adoptés par ces pays ne sont pas mutuellement exclusifs.

    On pourrait très bien faire en sorte que le dossier d’un requérant à l’immigration ne soit pas complet s’il n’a pas signé une déclaration d’adhésion aux valeurs du pays analogue à celle de la Belgique. En d’autres mots, à moins d’avoir signé un tel document, sa demande d’immigration ne serait même pas considérée.

    Finalement, si sa demande d’immigration est acceptée, le requérant deviendrait officiellement citoyen canadien après avoir prêté un serment d’allégeance lors de la cérémonie d’assermentation. Ce court serment serait alors le suivant :

    Je jure (ou déclare solennellement) mon allégeance aux valeurs du pays, c’est-à-dire l’égalité entre les sexes, la liberté d’opinion, la Démocratie, le respect du Droit et de la Justice, de même que le respect et la tolérance à l’égard de mes concitoyens.

    Dans tous les cas, il est évident que le serment exigé depuis 1774 aux demandeurs de la citoyenneté canadienne (qui est une version modifiée du Serment du Test) n’est plus pertinent.

    • Jean-Pierre Martel - Abonné 24 mars 2018 08 h 23

      Petit ajout :

      De nos jours, c’est une version adoucie du Serment du Test que prêtent les néoCanadiens lors de la cérémonie de citoyenneté. À mon avis, ce texte est trop vague (sauf quant à reine) :

      J’affirme solennellement que je serai fidèle et porterai sincère allégeance à Sa Majesté la Reine Élizabeth II, Reine du Canada, à ses héritiers et successeurs, que j’observerai fidèlement les lois du Canada et que je remplirai loyalement mes obligations de citoyen(ne) canadien(ne).

    • Michel Blondin - Abonné 24 mars 2018 12 h 22

      M J.P. Martel.
      Petite précision. Le serment du test esistait depuis 1673 et appliqué en 1713 à Louibourg et en 1763 par la proclamation royale de Georges III. avec un serment de fidélité.
      "Je promets et jure en foi de chrétien, que je serai fidèle et obéirai à Sa Majesté Georges II, que je reconnais comme le Souverain Seigneur de l’Acadie ou Nouvelle-Écosse. Ainsi que Dieu me soit en aide !"

      Le serment de fidélité pour écarter les catholiques est le suivant:
      "Moi, (N) je proteste et déclare solennellement et sincèrement en la présence de Dieu, que je crois que dans le Sacrement de la Cène du Seigneur, il n’y a aucune transsubstantiation des éléments du pain et du vin en le corps et le sang du Christ, dans et après la Consécration, faite par quelque personne que ce soit, et que l’invocation ou adoration de la Vierge Marie, ou de tout autre saint, et le sacrifice de la Messe, d’après les rites présentement en usage dans l’Église Romaine, sont superstition et idolâtrie."

      Il a été enlevé pour conserver lesernment du Test en 1774. Il est devenu moins contraignant pour les catholiques qui ont pu occuper des postes de clercs, etc.

  • Normand Carrier - Abonné 24 mars 2018 06 h 44

    Un monde d'hypocrisie .....

    Mais oui , nous sommes en campagne électorale car ceci est un produit des élections a date fixe .... Il est un peu tard pour que les partis s'entendent pour produire une déclaration commune car toutes discussions seront politisées ....
    La CAQ aurait du mieux se défendre en utlisant la déclaration de Yolande James faites en 2008 mais le point faible de la CAQ est cette promesse du parti de Francois Legault de retourner chez eux tous les immigants , après trois ans , qui ne connaitraient pas suffisamment le francais . La CAQ s'est piégé elle même et il est maintenant difficille de se sortir d'un piège a ours semblable .... C'est le prix a payer pour la CAQ lorsque l'on nage dans le populisme-clientélisme et que l'on essaie de plaire a tout le monde pour se faire élire et prendre le pouvoir a tout prix ...

  • Pierre Deschênes - Abonné 24 mars 2018 07 h 43

    Faculté adaptative

    « Il est vrai que M. Legault change d’idée avec une fréquence inquiétante, mais le premier ministre est lui-même loin d’être un modèle de constance ».

    La preuve ici que certains ne sont pas en politique pour promouvoir et faire avancer leur vision des choses, mais pour s’adapter à la celle des autres.

  • Luc Lapierre - Abonné 24 mars 2018 07 h 52

    Laver plus blanc que blanc...

    Ou quand la rectitude politique vient bloquer tout consensus...

    • Michel Barry - Abonné 24 mars 2018 08 h 41

      Changer d'idée est possiblement un signe d'esprit sain! (et non saint évidemment!).