Le rose de l’horreur

Les crimes des nazis n’ont plus beaucoup de secrets. La Shoah demeure, à raison, le symbole de l’horreur absolue. On ne peut pas penser, aujourd’hui, à l’étoile jaune que les juifs devaient porter dans les pays occupés par l’Allemagne sans trembler. On sait un peu moins, cependant, que, dans leur rage de créer une « race pure », les nazis ont transformé en ennemis de la « race aryenne » une foule de groupes, les Roms, notamment, assimilés à des sous-humains. En 1939, un programme de « meurtres par compassion » a aussi mené à l’assassinat de nombreux enfants handicapés de moins de trois ans.

Sans être un secret, la persécution des homosexuels par les nazis demeure une tragédie moins connue de cette histoire. Ce n’est qu’en 1972, avec la parution du livre-témoignage Les hommes au triangle rose, de Josef Kohout, un homosexuel autrichien rescapé des camps de concentration, que ce drame a été mis au jour. Avant 2001, le gouvernement allemand ne reconnaissait même pas les gais maltraités à cette époque comme des victimes du régime nazi.

La chasse aux gais

En racontant ces tristes événements avec compassion et simplicité dans Marqués du triangle rose (Septentrion, 2018, 164 pages), l’écrivain canadien-anglais Ken Setterington livre un essai de vulgarisation historique particulièrement émouvant et très instructif. Salué par plusieurs prix littéraires au Canada anglais et aux États-Unis, ce livre bouleversant s’adresse notamment aux adolescents, mais sera lu avec profit par tous.

Au début du XXe siècle, rappelle Setterington, Berlin s’impose comme la « capitale homosexuelle d’Europe », alors que la vie est dure pour les gais presque partout ailleurs. Une loi allemande de 1871, le paragraphe 175, interdit les rapports sexuels entre hommes, mais est rarement appliquée. Un médecin juif allemand, Magnus Hirschfeld, mène des recherches sur la sexualité humaine, défend les droits des homosexuels et lance une pétition, en 1897, pour faire annuler le paragraphe 175. Il reçoit l’appui des Albert Einstein, Hermann Hesse, Thomas Mann et Rainer Maria Rilke. Sans succès.

L’arrivée d’Hitler au pouvoir, en 1933, sème la terreur dans la communauté gaie. Les nazis, en effet, craignent que l’homosexualité masculine, qu’ils abhorrent, soit héréditaire ou contagieuse. Les lesbiennes, qu’ils méprisent, les inquiètent moins. Ils ferment les bars et les publications rattachés à cette communauté et procèdent à des rafles. « Nous, les gais, on était chassés comme des animaux », expliquera, des décennies plus tard, Rudolf Brazda, survivant de Buchenwald.

Tout au début des attaques contre eux, les homosexuels allemands espéraient que la présence d’Ernst Röhm, chef des SA, dans l’entourage immédiat d’Hitler les protégerait du désastre. Röhm, considéré alors comme « le deuxième homme le plus puissant d’Allemagne », était homosexuel. Il ne survivra pas à « la Nuit des longs couteaux » de 1934.

L’année suivante, le régime nazi durcit le paragraphe 175 et décrète « que même l’intention d’un individu, ou une pensée homosexuelle, [est] illégale ». On arrête les gens sur la base de commérages ou d’insinuations et on utilise cette loi dans le but d’éliminer tout individu considéré comme un adversaire du régime. Pour échapper à cette terreur, les homosexuels s’enrôlent dans l’armée ou se marient pour cacher leur identité. Ça ne suffira pas toujours.

Une longue libération

Afin d’humaniser ce récit caractérisé par l’inhumanité du nazisme, Setterington relate l’histoire individuelle de six hommes condamnés à porter le triangle rose dans les camps. Pour avoir été amoureux d’une personne de leur sexe, ces six jeunes hommes connaîtront l’horreur de la prison, de la torture et des camps de concentration. Ils ont survécu, mais, insiste Setterington, « des milliers d’hommes sont morts à cause de leur homosexualité ».

Un des six, l’Allemand Peter Flinsch, condamné à la prison pour avoir embrassé un subalterne lors d’une fête de Noël en 1942, s’installera d’ailleurs au Québec, dans les années 1950, et travaillera comme directeur artistique à la télévision de Radio-Canada. Il est mort en 2010.

Même à la libération, les porteurs du triangle rose ne l’ont pas eue facile. Traités comme des criminels plus que comme des victimes, ils ont été laissés en prison jusqu’à la fin de leur peine. En Allemagne de l’Ouest, le paragraphe 175 n’a été aboli qu’en 1969. Les homosexuels victimes du nazisme ne sont sortis de l’anonymat que dans les années suivantes, parfois bien plus tard.

Setterington, dans son épilogue, affirme avoir écrit ce livre afin que le combat « pour que les gais puissent mener une vie normale » se poursuive, notamment dans les pays, nombreux, où ils sont encore persécutés. Avec lui, on ne peut qu’espérer « réellement que les choses iront mieux pour la jeunesse gaie dans le monde entier ».


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Extrait de « Marqués du triangle rose »

« C’est en 1972, à la suite de la publication du livre de Josef Kohout, The Men with the Pink Triangle (écrit sous le pseudonyme de Heinz Heger), et du succès international de Bent (pièce de théâtre tirée du livre), que l’on a commencé à saisir l’horreur que fut la persécution des hommes homosexuels par les nazis. »