Oeil de «queer»

Tom, cherchant à reconquérir son ex-flamme, se fait expliquer les choses de la vie par le coiffeur Jonathan Van Ness dans «Queer Eye». Tonte en prime.
Photo: Netflix Tom, cherchant à reconquérir son ex-flamme, se fait expliquer les choses de la vie par le coiffeur Jonathan Van Ness dans «Queer Eye». Tonte en prime.

On le veut mâle, on le veut sexy, sûr de lui, cerveau-moteur et GPS intégré, en conversation dans son pick-up RAM avec sa grand-mère alzheimer (ajoutez la voix de Dan Bigras, « Le courage, la légende. RAM ! »). On le veut romantique le samedi et végé le lundi, prompt à défendre sa tribu, à assumer ses travers, à se marcher sur le coeur, mais jamais sur les principes. On veut beaucoup de lui. S’il verse une larme sans faire couler son mascara, c’est encore mieux. Le voici, notre ubermâle, mouture fine mais saveur corsée, un mélange à la fois européen pour l’arôme et américain dans la longueur en bouche ; de l’arabica et du robusta dans une même capsule.

Mais voilà, notre hétéro de base résiste encore : comment changer sans y laisser sa peau (déshydratée), comment se métamorphoser en James Bond de salon sans perdre son indépendance, sa désinvolture, son insouciance et sa testostérone de vestiaire de hockey. Gros défi. Et il faudra l’antisudorifique de cinq gais pour faire un straight et lui donner du swag (secretly we are gay, ou she wants a gentleman).

L’émission de téléréalité Queer Eye nous est arrivée le mois dernier sur Netflix — l’originale moins réussie de 2003 s’intitulait Queer Eye for the Straight Guy — avec une nouvelle équipe de Fab Five, cinq gais follement sympas, des G.O. superhéros qui savent distinguer une crème de jour d’une crème de nuit, une crème fraîche d’une crème sure. Leur mission ? Déshabiller l’homme pour en extraire la substantifique moelle, l’aider à être lui-même, à sortir de sa grotte, à conquérir le monde, à rebâtir sa confiance, même s’il faut passer par Home Depot, IKEA, IGA, Banana Republic et le coiffeur.

Photo: Netflix Les Fab Five trinquent à la réussite d’un de leurs protégés. De gauche à droite : Karamo, Jonathan, Tan, Antoni (le Montréalais du groupe) et Bobby.

Je n’ai pas pris de risque, j’ai embarqué mon hétéro aux racines italiennes dans l’aventure. Non sans avoir prévisionné le premier épisode, pleuré en cachette devant la métamorphose d’un redneck de Géorgie et jugé que c’était susceptible de convaincre un abonné des baladodiffusions philosophiques de France Culture. Tom, 57 ans, veut reconquérir son ex-femme, mais n’a jamais tondu autre chose que son gazon en matière de soins personnels. Sa devise, You can’t fix ugly (on ne peut réparer la laideur), devient le titre de cet épisode devant lequel mon homme a versé une larme lui aussi. Il était accroché pour les sept autres.

Nous sommes maintenant des drogués au “nouveau”

 

De make over à make better

Mon économiste en résidence y est allé de sa lecture du phénomène de transformation où chaque « spécialiste » s’attaque à un volet : décoration, stylisme, coiffure et grooming, culture, cuisine et vins. L’art de vivre, quoi. Rien d’intérieur, c’est de la télé, on chique du visuel boosté aux commanditaires, mais au final, on assiste à une thérapie de l’individu qui accepte de se livrer corps et âme aux mains de ces gentils tortionnaires.

« En économie comportementale, on estime que notre aversion pour la perte est plus élevée que notre attrait pour le gain. » Donc, ce que ma douce moitié matheuse avance, c’est que laisser tomber ses vieilles pantoufles s’avère beaucoup plus difficile que d’en acheter de nouvelles.

Les sages-hommes de Queer Eye accouchent le « parturient » avec humour, moqueries complices et délicatesse. Parfois, on sort les forceps. D’ailleurs, leur twin cab rutilant sert de confessionnal et réunit dans un segment chargé d’émotions un policier qui vote Trump avec Karamo, l’Afro-Américain baraqué chargé du volet culturel. Leur échange est aussi thérapeutique que celui de Tom le camionneur qui demande à Bobby (design) s’il est le « mari » ou la « femme » dans son couple. Malaise et rires.

 

Au-delà des clichés du makeover, on assiste à une rencontre, un dépouillement. On laisse parfois tomber les masques et la carapace de la masculinité pour suivre ces cinq gais, sortis du placard et de GQ en dépit de bien des obstacles personnels dans leur propre vie. Et on est émus six fois sur huit.

Non, Queer Eye ne réinvente pas la roue des codes de séduction et de réussites propres à une certaine Amérique. Il faut accepter de jouer le jeu, on est jugé sur notre apparence, notre « extérieur » agit sur notre intérieur. Mais au-delà de cette proposition, l’humain prime et les préjugés tombent de part et d’autre. Ça se termine en général par une « bromance » et dans les larmes.

Je me suis véritablement attachée à Jonathan, le coiffeur ultramaniéré mais craquant, Tan, l’Anglo-Pakistanais si délicat et chargé du ramage, Antoni (mon préféré, un sourire, un regard, wewow !) avec qui on a envie de déguster une mangue sous la douche, Koromo (ouf, son compte Instagram), Bobby, le plus coincé, chargé du décor.

Mon Italo-rurosexuel m’a juré qu’il se laisserait bien malmener par les Fab Five. Le problème, c’est que son cas n’est pas assez désespéré. Queer Eye recherche l’extrême abouti et quasi irrécupérable : le père de six enfants avec deux jobs au salaire minimum, le Tanguy de 33 ans, la caserne de pompiers au grand complet.

Quand on est riche, on a plus d’argent pour la qualité de vie

 

Le rêve américain

Les Fab Five peuvent changer le matelas, mais pas procurer les heures de sommeil. En cela, le pauvre père de six enfants, même en forçant sur le cache-cernes, ne peut guère faire mieux que sa condition sociale et son code postal, quelque part en banlieue d’Atlanta.

« La qualité de vie d’une époque n’a jamais été autre chose que la qualité de vie de la classe dominante », écrit le philosophe Jonathan Durand Folco dans la dernière édition du magazine Nouveau Projet consacrée à ce thème large et central de la qualité de vie.

Il y ajoute qu’au-delà de la justice et des considérations socioéconomiques et politiques, « la qualité de vie repose ultimement sur les dimensions esthétiques, expressives et existentielles de l’expérience humaine ».

En gros, on peut réparer la laideur, car la beauté est dans l’oeil du queer qui regarde. Tom le camionneur a annoncé la semaine dernière sur Twitter qu’il allait se remarier l’été prochain avec son ex-femme grâce à cinq gais délurés.

L’American dream est sauvé. Et c’est un high five !

Direction : la porte

L’émission française Envoyé spécial (France 2) nous invite à rencontrer un ancien directeur des ressources humaines (DRH) qui a congédié injustement (et frauduleusement) plus d’un millier d’employés en 22 ans de carrière. Je ne sais si j’ai été davantage fascinée par le caractère psychopathe de ce cadre qui passe aux aveux ou par la mécanique systémique des procédés utilisés pour jeter à la rue des gens qualifiés sous des prétextes fallacieux et mensongers. Syndicats ou non, on peut se débarrasser de qui l’on veut dans des entreprises qui considèrent leurs employés comme des numéros. Le système du classement forcé (complètement bidon) y est expliqué. De la gestion à son plus cynique, qui donne envie de devenir « spécialiste » de planche à voile sur une plage de la Rep Dom.

Espéré la suite de Queer Eye. Une version « on fait du neuf avec du vieux » ou déco récup commanditée par l’écocentre serait intéressante. Les huit épisodes sont sur Netflix.

Lu cette entrevue dans le GQ, parue en février, avec « mon » Antoni Porowski (cuisine et vins dans Queer Eye) qui explique comment il est sorti du placard en envoyant un courriel à son père, mais aussi qu’il a eu deux relations sérieuses avec des femmes. Il raconte qu’il est devenu « gayer » depuis le tournage de la série, l’été dernier. Antoni est un Montréalais d’origine polonaise et il parle parfaitement le français. On l’aime encore plus.

Dévoré le magazine Nouveau Projet (printemps-été 2018). Le thème de la qualité de vie nous interpelle tous. L’intro de Nicolas Langelier, baignée de nostalgie aux Galeries d’Anjou et d’une lucidité implacable envers notre époque, vaut le détour : « Nous vivons à l’ère de la bucket list sans fin, sur laquelle nous pouvons avec satisfaction rayer des éléments au fil de nos aventures. » Il souligne avec raison que le Québécois moyen de 2018 vit dans un confort bien plus grand que celui de la fin des années 1960, et que « notre soi-disant qualité de vie repose sur le postulat d’une croissance infinie ».

Visionné plusieurs fois (je le confesse) cet extrait récent de l’émission The Voice UK avec le coach sir Tom Jones qui nous offre un petit extrait de ce qu’il est encore capable de faire. Émouvant de voir ce sex symbol (et sex bomb) hypnotiser les coachs plus jeunes. Si c’était vraiment improvisé, chapeau. Pour réentendre « It’s not unusual to see me cry. I wanna die ».


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6 commentaires
  • Rino St-Amand - Abonné 23 mars 2018 08 h 47

    Le train de l'acculturation

    Je résiste et résisterai toujours à Netflix. Parce que je sais que je me sentirai bien triste lorsque le Québec en entier sera acculturé, et je ne voudrais pas me sentir coupable en plus.

  • Gilles Théberge - Abonné 23 mars 2018 08 h 50

    Je vous verrais bien tenir une chronique dans la ...gâzette madame Blanchet. Vos références sont excellentes, avec un zeste de classe.

    En témoigne celle de TV5, qui nous a donné ce reportage sur cet énergumène, qui, vous ne l’avez pas dit, est poursuivi pour fraude par certains ex employeur. Beurk...!

    En passant j’aime bien Jonathan Durand Folco. Il parle vrai, vraiment!

  • Aline Tremblay - Abonnée 23 mars 2018 12 h 08

    Angloâtrie

    Madame Blanchette,

    J'aime bien vous lire...mais votre utilisation des termes et expressions anglaises est inacceptable. Veuillez méditer le texte de Christian Rioux dans Le Devoir de ce jour et y lire mon commentaire.

    • André Joyal - Abonné 23 mars 2018 20 h 02

      Joblo, depuis longtemps, aime bien nous faire part de ses connaissances en anglais.
      Ça date du temps où elle était avec un ex, le regretté anglo. Elle disait, entre autres choses,
      que faire l'amour en parlant en anglais est plus sexy que de le faire en parlant français,
      en wolof ou encore en sanscrit.

  • Jean-René St-Pierre - Abonné 23 mars 2018 16 h 12

    Sir Tom Jones

    J'aurais dû m'en douter, j'hésitais à écouter l'extrait, je suis dans un café...ben mon «mascara» à coulé !

    Puis le reste de la chronique, j'étais un peu froid à une nouvelle mouture de Queer Eye (du réchauffé c'est pas toujours une réussite) mais je vais donner une chance à celle-ci. Qui sait ça goûtera peut-être, le bon pâté chinois de ma mère.

  • André Labelle - Inscrit 23 mars 2018 17 h 50

    BOF !

    Des fois vos textes sont intelligents, d'autres fois drôles.
    Mais des fois comme celui-ci mais plus rarement, au mieux insignifiants.
    Bof!

    «Si ce que tu dis n’est pas plus beau que le silence, alors tais-toi.»
    [Éric-Emmanuel Schmitt; Le sumo qui ne pouvait pas grossir]

    Alors j'arrête ...