Bons baisers de Russie

La Russie n’en finit plus de faire les manchettes en Occident. À Washington, dans les pires cauchemars de Trump chauffé par l’enquête Mueller et dans son aplaventrisme. À Londres, sous les hauts cris de Theresa May depuis l’empoisonnement de son ancien espion sous les ordres du Kremlin. À Paris, par le boycottage du président français du stand de la Russie au Salon du livre. En Syrie, aux côtés d’Assad pour les grands assauts.

Au milieu d’un nouveau climat de guerre froide, on aura vu cette Russie-là pavoiser dimanche pour la réélection de Poutine, reconduit par un peuple admirant la main de fer qui tripota aussi les urnes. Plusieurs chez eux n’y regardent pas de si près. D’autres paient cher le courage de la dissidence. Chose certaine, ce président glaçant a relevé le moral du pays en montrant ses muscles et en imposant ses visées au Moyen-Orient. Le populisme qu’il défend fait déjà son nid chez nous. Le désarroi occidental le sert. Il pousse ses pions.

C’est le chercheur russe Alexandr Kogan qui a développé l’application derrière le scandale Cambridge Analytica, sur détournement de données des utilisateurs Facebook afin d’influencer le vote de 50 millions d’Américains en faveur de Trump.

Tandis que vacille la compagnie de Mark Zuckerberg, que chute le cours de ses actions, on croit entendre des « Bons baisers de Russie ! » lancés au vent comme dans un James Bond. Et en avant vers la Coupe du monde de football à Moscou !

Cette puissance si active dans nos réseaux sociaux contrôle sur son propre territoire l’usage d’Internet, dont elle connaît le pouvoir subversif. Les codes de ce pays-là, ni vraiment européen ni vraiment asiatique, se découvrent à pleins reportages et essais, du côté de la création aussi.

Apparatchik en déroute

Sur la piste russe, j’ai couru voir La mort de Staline, dans nos salles depuis vendredi. Cette grinçante comédie franco-britannique d’Armando Iannucci (In the Loop), adaptée de la bande dessinée de Thierry Robin et Fabien Nury, est interdite en Russie. Annulée pour son ton satirique sous les pressions du parti communiste, qui jugeait diffamée la mémoire de Staline.

Le film ne remportera pas un prix de réalisation, mais quelle charge à fond de train !

Faut voir à l’écran la garde rapprochée grenouiller autour du « Petit Père des peuples », longtemps privé de soins d’urgence, puis de son cadavre dans sa datcha. Chaque ministre essaie de garder pied, de s’éviter le goulag ou une balle dans la nuque. Le titre de secrétaire général ira à l’un de ces comploteurs dans ce nid de crabes. Le burlesque des situations sous tensions constantes, guère trop éloignées de la réalité historique de 1953, frappe à bord.

Cette colonie d’acteurs britanniques et américains n’a pas l’air russe pour deux sous, mais qu’importe ? Le film en anglais, affichant des inscriptions dans notre alphabet plutôt qu’en cyrillique d’usage, caricature la démesure ambiante et c’est déjà beaucoup.

De quoi faire sourciller, de fait, les communistes de la Russie devant ces portraits féroces d’un apparatchik en déroute.

Reste que, si Vladimir Poutine en prend aussi ombrage, c’est parce qu’il sent à quel point cette satire parle en sous-texte de son règne aussi. Le film eût-il abordé le règne d’un tsar qu’il serait de la même eau. Comme si cette nation, par-delà ses soubresauts politiques successifs, préservait ce qu’on nomme de façon romanesque « l’âme russe », dosage de mysticisme exacerbé, de brutalité, de corruption massive et d’exaltation quasi allergique à la démocratie.

De passage là-bas il y a quatre ans, la vue de toutes ces femmes flanquées d’yeux au beurre noir m’aura sciée. Le Kremlin a dépénalisé depuis la violence conjugale. Riche idée !

Les hommes y meurent jeunes en moyenne : suicide, cirrhose, vodka aidant. Nombreuses sont leurs veuves aux maigres pensions à mendier dans le métro, tandis que les nouveaux riches s’affichent bruyamment. Mais la vie bat là, comme ailleurs, sous la botte de l’ex-espion du KGB. Le faste de la religion orthodoxe aux extravagants costumes de ses officiants, aux décors dorés d’iconostases dans leurs églises à bulbes, sert l’imagerie tsariste de Vladimir Poutine, drapé dans ces symboles d’antan pour mieux aveugler le peuple comme un roi-soleil.

On se tourne du côté de la fiction parfois pour sonder les reins de ce pays plus complexe qu’il n’y paraît, traditionaliste, mais où la modernité s’infiltre, rude, habile et déterminé à s’imposer.

L’idiot, pièce adaptée du puissant roman de Dostoïevski, d’abord publié en feuilleton en 1868 et en 1869 sous le règne du tsar Alexandre II, vient de se poser sur les planches du TNM. À travers le profil du prince Mychkine à Saint-Pétersbourg, figure christique en butte à la méchanceté des hommes, les intrigues de palais et les passions déchirantes pourraient être contemporaines. Mon collègue François Brousseau qualifiait cette semaine le sans scrupule Poutine « d’anti-idiot », renvoyant l’art et la politique à leur mise en abyme éternelle, où on n’a pas fini de les scruter.


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2 commentaires
  • Carl Brabant - Abonné 24 mars 2018 04 h 46

    Excellente chronique

    Félécitations pour ce portrait qui m'apparaît juste de ce nouveau tsar qu'incarne Poutine. À mon avis, la Russie profonde n'a jamais goûté à une certaine liberté. Elle est passée de l'autorité des tsars à la dictature soviétique pour revenir au tsarisme

    Par rapport à la Russie, l'Occident a une part de responsabilité. Il s'est glorifié lors de l'éclatement de l'URSS ce qui a profondément humilié l'âme russe. C'est ce qui explique la montée en puissance de Poutine qui sait brillamment flatter la fierté nationale.

    Carl Brabant
    abonné résident d'Anjou

  • Réjean Martin - Abonné 25 mars 2018 12 h 09

    Le mondial

    comme vous avez raison de mentionner la Coupe du monde qui s'en vient et qui pourrait offrir encore plus de prestige à Poutine! Grrrr!