L’anti-«Idiot»

Vladimir Poutine est tout à l’opposé de « l’idiot » de Dostoïevski, personnage idéaliste, sans vanité, incapable de mentir, peu attaché à la gloire et aux biens terrestres malgré son statut de prince.

Loin du prince Mychkine, Poutine incarne plutôt le calculateur froid, sans empathie, plus attaché à la Grande Russie qu’il incarne face au reste du monde qu’aux modestes Russes qu’il prétend représenter.

Poutine ne fonctionne pour l’essentiel et ne donne le meilleur de lui-même que dans les luttes et les combats tactiques contre des ennemis étrangers, réels ou imaginaires. (Voir cet épisode de l’ex-agent russe empoisonné en Grande-Bretagne, un affrontement qui est du bonbon pour le Kremlin.)

Depuis Lénine, « l’encerclement impérialiste » (et l’hostilité de l’étranger) est un thème porteur en Russie. Le maître du Kremlin a su le renouveler et le mettre au goût du jour.

Hormis un boom pétrolier exogène (lié aux cours mondiaux de l’or noir) qui a permis, entre 2000 et 2010, une hausse du niveau de vie et la création de classes moyennes à Moscou, Saint-Pétersbourg et quelques autres villes, les grands succès de Vladimir Poutine, ceux sur lesquels repose sa popularité, ont surtout été diplomatiques et militaires.


 

Selon les chiffres diffusés hier soir par la commission électorale russe, et si l’on prend en compte les irrégularités minutieusement recensées par l’organisation russe Golos (2629 cas comptés en fin de journée : manipulations de listes, votes doubles ou triples, bourrages d’urnes, etc.), une tendance se confirme, une fois de plus…

Dans la continuité des scrutins de mars 2000, 2004, 2008 et 2012, l’homme fort du Kremlin reste populaire, même si à quelques reprises on doit un peu « aider » la nature pour aller chercher les chiffres souhaités. En l’occurrence, l’objectif officieux en 2018 était « deux fois 70 » : 70 % des suffrages exprimés pour Poutine, avec 70 % de participation.

Pour les suffrages exprimés, on y est (alors qu’en 2000, Poutine n’avait obtenu que 53 %, et en 2012, 64 %). Pour le taux de participation — le véritable objet, cette année, des incitations, manipulations et autres bourrages —, ce sera plus difficile, mais on semblait hier soir avoir bon espoir d’y arriver…

Ce rituel électoral, avec des candidats en grand nombre pour projeter une illusion de pluralisme, un semblant de campagne avec des débats contradictoires à la télévision (campagne snobée par le principal intéressé, à mille lieues au-dessus des autres), s’est déroulé dans un contexte assez peu démocratique.

Un contexte marqué, depuis 20 ans, par des assassinats d’opposants, par une prise de contrôle étatique de l’ensemble des médias (hormis une radio, plus deux ou trois journaux lus par quelques milliers de personnes). Ajoutons-y des réseaux sociaux à l’audience limitée, parfois censurés ou intimidés. L’interdiction des associations indépendantes du pouvoir, désignées « agents de l’étranger ». Une propagande télévisée massive et structurée, à la gloire du « Chef », matraquée à longueur de journée. Sans oublier une « justice » au service du pouvoir, avec l’empêchement judiciaire des opposants crédibles (Alexeï Navalny) et la répression de la plupart des manifestations indépendantes.

Sur un tel fond de scène, structurellement hostile à la libre expression et à l’opposition organisée, les manipulations du vote lui-même — bien qu’existantes, par exemple pour atteindre le fameux chiffre magique de 70 % — ne sont plus qu’un appoint, la cerise qui vient couronner un gâteau déjà bien glacé.


 

D’un vote à l’autre, le paradoxe se confirme : la « Russie profonde », celle qui a le moins vu les retombées de l’argent du pétrole durant la décennie 2000, celle qui se débat le plus dans l’éternel marasme des infrastructures (routes, écoles, hôpitaux), sur fond de dépopulation tragique… c’est aussi celle qui plébiscite le plus Vladimir Poutine. Alors qu’au contraire, dans les villes de l’ouest comme Moscou ou Saint-Pétersbourg, on montre le plus d’opposition au « tsar », que ce soit en votant contre ou en s’abstenant.

Les « années Poutine » continuent pour six ans de plus : une affirmation de puissance et d’influence géopolitique, qui masque mal l’absence de développement économique.

C’est là qu’on retrouve la « Russie éternelle ». Elle adule son tsar et préfère une stabilité médiocre à l’incertitude du changement, tout en goûtant le spectacle d’un trublion international qui projette sa « grandeur » avec une intelligence cynique.

8 commentaires
  • Yves Mercure - Abonné 19 mars 2018 09 h 41

    Nous avons une Poutine qui ne goutte pas meilleur

    Ici, moins de menace armee, mais autant de propagande et de manœuvre pour toucher les resultats. Mdr ils de populisme grossier, mais autant de lècheries en demi vérités. Les resultats? Poutine sait calculer : autour de 70% favorable et à peu près le même pourcentage de fréquentation des urnes, ça donne autour de 50% de pro-Poutine. Dans nos discours, 50%+1, c'est démocratique, sauf si Ottawa porte un regard sur le Québec. Pour nos liberaux locaux, avec de taux de vote autour de 60%, et des choix entre 30-40% pour les élus (plus souvent plus près de 30), nos score de demande Croatie tournent autour de 20-25%. Au fédéral, même la Trudeau manie n'a pas atteint 30%. Pour des donneurs de leçon, faudra s'observer avec plus de distance. Mais, dans le deux cas de figure, au-delà des beaux discours, après avoir bien tordu les données, on se retrouve partout avec plus de déséquilibre des moyen : les écarts des moyens $ de la plèbe (croissante avec la disparition graduelle des classes dites moyennes) par rapport aux moyens $ des 1% ne font que croître de manière exponentielle. Le grand problème? Tout un chacun rêve d'être du un %, cette ambition rend alors plus supportable l'échec pour 99%. L'Idiot pensait autrement, déprimant.

  • Pierre Fortin - Abonné 19 mars 2018 10 h 24

    Vous devez des excuses au peuple russe


    Monsieur Brousseau, j'ignore où vous puisez vos informations pour déclarer « dans les villes de l’ouest comme Moscou ou Saint-Pétersbourg, on montre le plus d’opposition au "tsar" ». Si on se fie à la Commission centrale électorale russe, le "tsar" a obtenu 70,89% à Moscou et 75,01% à Saint-Pétersbourg (19 mars).

    Curieusement, Vladimir Poutine a récolté 91,44% des voix en Tchéchenie et 90,73% au Daghestan, deux régions qui ont connu leur lot de difficulté depuis l'arrivée de l' "anti-idiot" au pouvoir. Le Kraï de l'Altaï, en Asie centrale, est la région où il a obtenu son résultat le plus faible avec un "piètre" 64,66% et le taux moyen de participation dans l’ensemble du pays est de 67,98%.

    Vous devriez aussi revoir votre copie avant de déclarer que la gouvernance de Vladimir Poutine est « une affirmation de puissance et d’influence géopolitique, qui masque mal l’absence de développement économique. » Pour ne donner qu'un exemple de redressement depuis les années Eltsin, citons les sanctions qui furent imposées à la Russie en l'obligeant à développer davantage son agriculture et lui permettre de devenir le premier exportateur mondial de blé en 2016.

    Enfin, quand vous parlez de la "Russie éternelle" qui « adule son tsar et préfère une stabilité médiocre à l’incertitude du changement, tout en goûtant le spectacle d’un trublion international qui projette sa "grandeur" avec une intelligence cynique », c'est tout le peuple russe que vous insultez en le jugeant incapable de faire des choix politiques judicieux.

    Il est temps qu'on cesse de juger les peuples avec nos critères occidentaux de démocratie car, si on regarde les choix qui sont faits ici en Amérique, je crois que nous n'avons de leçons à donner à personne.

    M'enfin !

    • Simon Blouin - Abonné 19 mars 2018 21 h 13

      Il n'y a pas que les choix qui sont faits, il y a aussi la manière...
      En tout cas, on sait où VOUS vous puisez vos informations, ce sont les chiffres officiels du Kremlin. Ces chiffres ne permettent pas d'invalider le discours du chroniqueur à eux seuls. Il y a parfois des manifestations anti-Poutine à Moscou; mais il n'y en a jamais dans cette région d'Asie centrale dont vous parlez.
      Vous n'êtes pas plus objectif que le 3e secrétaire à l'ambassade de Russie qui est venu nous faire une conférence à l'UdeM, il y a deux ans.

      Mais je suis bien d'accord avec vous sur une chose: le chroniqueur ne devrait pas parler de "l'incertitude du changement" comme si de rien n'était. L'incertitude du changement, ça veut dire les années 90, pour les Russes, et ils seraient bien fous de vouloir y retourner. Si l'Occident avait vraiment aidé à la transition, au lieu de regarder la Russie s'écrouler ( ce qui a dû faire plaisir à certains anti-communistes), il y aurait sans doute une démocratie à l'image de la Russie aujourd'hui, dans ce beau pays avec de grands démocrates. Ce n'est pas seulement une question de "critères occidentaux". Notre démocratie québécoise, bien imparfaite, nous ressemble quand même davantage que la démocratie américaine. La Russie aurait donné sa couleur à la démocratie elle aussi. Mais les années Eltsine ont été la plus mauvaise publicité qui soit pour la démocratie; ce sera long avant que la démocratie fasse rêver en Russie...

  • Jacinthe Lafrenaye - Inscrite 19 mars 2018 11 h 07

    1995

    Si on veut parler du tripotage des urnes fait par Poutine, on peut parler du tripotage des urnes fait par Jean Chrétien lors du référendum de 1995.

  • Raymond Labelle - Abonné 19 mars 2018 12 h 07

    La tentative de meurtre de l’ex-espion à Londres : visait l’opinion publique russe ?

    On peut se demander si la tentative de meurtre de l’ex-espion et de sa fille à Londres visait l’opinion publique russe. Plus précisément, si le timing ne visait pas à provoquer des sanctions de l’Occident, très près des élections. La méthode utilisée était un gaz innervant seulement en possession des autorités étatiques russes, ce que savait le renseignement occidental. C’est pratiquement une signature, alors qu’il y a tant d’autres manières de tenter d’assassiner quelqu’un.

    Des sanctions occidentales permettent à Poutine de jouer le rôle du défenseur de la Russie contre l’Occident.

    Je n’affirme pas – mais disons que le moyen utilisé et le timing incitent à se poser la question.

  • Serge Lamarche - Abonné 19 mars 2018 16 h 11

    Pas d'accord

    Poutine reste le meilleur et de loin. Paix avec la Tchétchénie, la force dans l'espace, l'aide à la Syrie qui a stabilisé la région. Comparé avec les États-Unis: bombardements illégitimes en Iraq, meurtres aux drones, armements de l'Arabie Saoudite, menaces envers l'Iran, influence indue au Canada, tireurs fous, criminalisation à outrance, racisme avoué, manipulation de leur monnaie, abus de pouvoir dans les échanges commerciaux, etc.

    • Gilles Gagné - Abonné 19 mars 2018 18 h 37

      Est-ce à dire que vous acceptez que les meurtres, l'intimidation et la manipuilation soient utilisés pour se garder au pouvoir? Poutine est vraiment le meilleur dans ces domaines. Les russes sont à des décennies d'une démocratie, le texte de M.Brousseau me semble tout-à-fait représenter ce qui se passe en Russie et il n'est pas le seul journalisme à rapporter l'hypocrisie du ''star''. Vous écrivez ''l'aide à la Syrie'', je suppose que vous voulez rire parce que maintenir un tyran au pouvoir n'a stabilisé que l'horreur dans ce pays.

    • Simon Blouin - Abonné 19 mars 2018 21 h 23

      Franchement! Nous savons que nous avons affaire à deux élites impérialistes qui veulent augmenter leur pouvoir et leurs richesses. Russie et USA, ce sont deux méchants. Il n'y a pas un bon à défendre, et un méchant à pourfendre. Et encore, il y a du bon monde dans ces deux pays, qui essaient de rendre les choses moins pires. Essayez donc de faire partie de la solution au lieu de jeter de l'huile sur le feu.