Être possédé par ses possessions

La photographe Dominique Lafond a adopté la philosophie minimaliste et découvre les bienfaits tant physiques que psychologiques de cette approche zen. Elle rend systématiquement tout ce qu’on lui prête et préfère admirer plutôt que posséder.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir La photographe Dominique Lafond a adopté la philosophie minimaliste et découvre les bienfaits tant physiques que psychologiques de cette approche zen. Elle rend systématiquement tout ce qu’on lui prête et préfère admirer plutôt que posséder.

Après la méditation, le nettoyage du microbiote et le jeûne, la tendance d’épuration continue à déferler sur un Occident repentant aux dépotoirs gavés, et dont la devise tenait sur un t-shirt fabriqué en Chine : Shop till you drop ! Même les Chinois ne veulent plus de nos déchets, c’est dire.

Les artistes ont toujours devancé le troupeau dans ce domaine, car le mouvement d’ascétisme matériel englobe à la fois la spiritualité, l’écologie, les finances personnelles, la liberté pure et simple, le refus d’être esclave. On assiste de mille manières à un réel quin toé, pied de nez à un système qui n’a de cesse de nous rentrer la « croissance » dans la gorge et le PIB par l’autre extrémité, tout en jugulant avec un taux d’endettement de 170 %. Nous croulons sous nos bébelles.

Voyager léger ou retrouver l’essentiel du premier appart d’étudiant, de la chambre d’hôtel dépouillée ou de la loge monastique, prend de plus en plus la forme d’un fantasme chez les baby-boomers qui « cassent » maison et désirent larguer les amarres. Même chez les plus jeunes, certains ne veulent — ni ne peuvent — pas sombrer dans la folie matérielle de leurs parents. Et cela n’a rien à voir avec la simplicité volontaire. Exit le multicuiseur à dix fonctions, l’appareil à gaufres avec manette de contrôle à distance et le four à raclette qu’on dépoussière une fois l’an.

En ce qui me concerne, j’entretiens des fantasmes communistes de ressourceries où ces objets domestiques, y compris l’aspirateur et la sorbetière, pourraient servir à tous comme des livres à la bibliothèque.

 

Ce n’est peut-être pas un hasard si le livre En as-tu vraiment besoin ?, de Pierre-Yves McSween, est numéro 1 au palmarès Gaspard depuis l’automne 2016 (plus de 70 semaines d’affilée) et vient d’être « traduit » en France. 165 000 exemplaires vendus au Québec. Cela répond au zeitgeist de façon pertinente.

Le comptable cool n’est pas le seul à nous parler de cumul négatif. Les disciples de Marie Kondo (sept millions d’exemplaires vendus du Pouvoir étonnant du rangement) ou de Dominique Loreau (dont Faire le ménage chez soi, faire le ménage en soi) ont appris à lâcher du lest à travers leurs ouvrages inspirés de la tradition nippone. Oui, notre environnement physique influence notre psyché. Et des coachs du rangement font désormais figure de psys à domicile.

La simplicité est le raffinement suprême

 

Un ménage mental

La photographe Dominique Lafond, 39 ans, a entamé son processus spartiate il y a plusieurs années. Elle se défait actuellement d’un condo de 830 pieds carrés, dans le sud-ouest de Montréal, parce qu’elle n’utilise pas la terrasse et n’a pas d’auto à mettre dans le garage. Elle n’a plus envie d’acheter, s’est délestée de tout ce qui l’encombrait, emprunte ses livres, utilise Communauto et vit comme si elle était à l’hôtel.

« Au début, c’est psychologiquement apaisant de trier, de garder ou de se départir d’objets. Après, ça devient physique à force de vivre dans un environnement plus aéré. On sait où tout se trouve. »

Ses amis sont prévenus, Dominique ne veut pas recevoir de cadeaux, sauf si c’est une expérience ou un produit qui se consomme. « Garder des objets, ça vient avec une responsabilité. Je n’ai pas de télé, je trouve tout en ligne et je ne vois pas de pubs à tout bout de champ. »

Même son de cloche pour l’écrivaine Brigitte Pilote, 52 ans, en couple non cohabitant et dont les enfants ont quitté le nid. « Dès l’enfance, j’ai ardemment souhaité vivre dans un environnement épuré. Blanc, vide. Désencombré. » Pas de bol, Brigitte a grandi dans une famille normale de six personnes durant les « flamboyantes » années 1970 et a fait une overdose d’orange et de vert olive. « Je me plaignais souvent du manque d’ordre et de la surcharge visuelle. Ma mère me répondait qu’une maison familiale n’est pas un musée. Elle avait raison, mais ça ne réglait pas mon inconfort. »

Aujourd’hui, Brigitte n’a pas de cadres sur ses murs, dort sur un matelas au sol, ne possède pas de télé, très peu de vaisselle, elle affectionne le blanc, les coussins incolores et les camaïeux de beige. « Ça ficherait le cafard à plusieurs, mais moi, ça me ravit. Mon environnement physique est en parfaite adéquation avec mon style de vie à cette période-ci de mon existence. » Mûre pour le zen.

Si la richesse matérielle était le critère du bonheur, nous devrions être 100 fois, voire 1000 fois plus heureux que nos ancêtres

 

Le death cleaning

J’ai fait venir le livre, sorti en janvier. Je vais le refiler à quelqu’un, promis. Ça s’intitule The Gentle Art of Swedish Death Cleaning, de Margareta Magnusson, une peintre qui s’est livrée plusieurs fois à cet exercice, l’art délicat du ménage prémortuaire suédois. Tout ce qui est scandinave semble nous renvoyer à un style épuré de chalet où chaque objet a fait la preuve de sa nécessité.

L’auteure octogénaire incite les baby-boomers à commencer leur ménage d’hiver, une tâche qui leur prendra plus d’un an selon ses estimations. Histoire de ne pas laisser à la génération suivante la corvée de tout liquider, Margareta nous explique par où commencer, comment procéder. En suédois, le mot skräp veut dire exactement la même chose qu’en québécois.

« Vieillir n’est certainement pas pour les faibles. C’est pourquoi vous ne devriez pas attendre pour commencer la rationalisation », prévient la coach en ultime ménage dont l’activité porte le nom de döstädning ( pour mort et städning pour ménage). Cela pourrait aussi être le nom d’une bibliothèque IKEA à reconvertir en cercueil, un double usage auquel des designers ont déjà songé.

Antiquaires, brocanteurs, Kijiji...

Il n’y a pas à dire, les prochaines années enrichiront les antiquaires, les brocanteurs, les organismes de charité, les encanteurs et Kijiji. Les cours à skräp et les Got junk ? n’ont pas fini de récupérer nos restes mortels.

J’ai connu des gens qui ont failli perdre la raison à nettoyer et jeter les objets d’un père ou d’une mère hoarder atteints de cette compulsivité de l’accumulation.

Et, dernier conseil de cette grand-mère qui semble en avoir vu d’autres, pensez aussi à faire le ménage de votre jardin secret. C’est fou comme on peut laisser un drôle de souvenir aux gens qui seront dans l’obligation de fouiller nos tiroirs intimes : « Gardez votre vibrateur favori, mais jetez les 15 autres. » Sérieux.

Cuba sans bouger

Je suis allée à Cuba une seule fois et ce que j’avais préféré, c’est La Havane. Je viens d’y retourner sans me déplacer, sans brûler de GES ni m’enduire de crème solaire, grâce au guide 300 raisons d’aimer La Havane, de Heidi Hollinger. La célèbre photographe a rendu son livre tout à fait alléchant, humain, et nous dévoile toutes ses bonnes adresses, y compris celle de sa logeuse dans une casa particular. Un guide bourré d’odeurs qui goûte le mojito et les fruits tropicaux et nous apprend mille choses sur cette ville unique. Indispensable si vous y allez, dépaysant si vous restez, et servi dans une collection séduisante.


Aimé Ranger, une pratique zen, de Masuno Shunmyo. « Essayez de regarder votre maison comme si vous étiez invité chez quelqu’un d’autre. » Ce moine japonais nous aide vraiment à renoncer à certaines choses et à vivre l’instant présent sans constamment accumuler pour demain ou ressasser les souvenirs. Il nous invite à prendre cinq minutes le matin pour ranger et avoir l’esprit plus tranquille.
 

Refilé Mais pourquoi j’ai acheté tout ça !, d’Élise Rousseau, à l’ado qui commence sa carrière autonome de consommateur. Cette bédé s’adresse à tous et le titre donne déjà le ton. On y parle surconsommation, obsolescence programmée, publicités, soldes, troc, ressources et sobriété heureuse.
 

Reçu le dernier livre traduit de Marie Kondo, coach organisationnelle : Ranger inspire la joie. La méthode Kon Mari pas à pas. Elle fait le tour de la maison avec nous et indique comment nous débarrasser de ce que nous ne voyons plus. Grâce à elle, je vais faire comme Radio-Canada et me débarrasser de mes CD. Ça manque un peu de conscience écologique, par contre. Au lieu de jeter, on peut donner à des organismes de charité. Au final, on comprend que ranger doit faire partie de notre hygiène de vie quotidienne. Offert en numérique.
 

Visionné la conférence Ted de l’écrivain et designer Graham Hill, qui nous explique comment il a aménagé son appart de 420 pieds carrés à Manhattan en usant de la philosophie du « peu, c’est mieux ». L’industrie des mini-entrepôts représenterait 22 milliards de dollars aux États-Unis. Garde-robes, garages et sous-sols ne suffisent plus. Si vous avez cinq minutes.

2 commentaires
  • Sylvio Le Blanc - Abonné 16 mars 2018 17 h 37

    La photographe Dominique Lafond a-t-elle besoin de vis pour accrocher ses tableaux et son horloge?

    Je peux lui en donner (des usagers en plus).

  • Nadia Alexan - Abonnée 17 mars 2018 07 h 50

    Le décor est une expression de nos personnalités.

    Le décor de nos maisons avec des cadres et des bibelots est une expression de notre personnalité et de notre gout. Ce n'est pas très intéressant ni chaleureux de vivre dans une maison qui ressemble à une caserne de l'armée.