La fille au son

On déplore souvent la faible place des femmes dans les métiers techniques de l’industrie audiovisuelle. Et vivement plus de parité ! Mélanie Gauthier en dénombre trois à peine à Montréal attelées à la fois à la prise de son et au montage sonore. Vingt ans qu’elle capte et mixe les bruits, échos, musiques et paroles pour différents tournages documentaires ou par plaisir de voyageuse. Oiseau rare !

Sa mémoire auditive aiguë la sert. L’ouïe est son guide, sens qui l’a pilotée à travers ses déambulations autour du monde, toutes antennes dehors. « On valorise les travailleurs de l’image, l’esthétique visuelle; moi, je cherche à mettre en lumière les artisans du son, me dit-elle. Une chance que l’an dernier, Sylvain Bellemarre a remporté l’Oscar du meilleur montage sonore pour Arrival de Denis Villeneuve. Les gens dans leur salon ont ouvert les oreilles… »

Au milieu de son atelier du quartier industriel près du marché Maisonneuve, elle me montre des casquettes, t-shirts et autres objets dérivés ornés de silhouettes munies d’écouteurs qu’elle fait fabriquer et que ses collègues du son s’arrachent.

J’ai rencontré Mélanie Gauthier parce qu’elle vient de lancer la plateforme Soundchick SFX ! La fille au son, librairie d’ambiances sonores de plus de mille heures (en cours de traduction française), qui s’accroît chaque jour, avec 2000 fichiers en attente. Quelques dollars sont réclamés aux clients de l’industrie audiovisuelle : cinéma, jeux, vidéo, publicité, etc. pour acquérir une des pistes de 3 à 15 minutes, dont on salue la qualité.

Le reniflement du gnou

En séance d’écoute active, on ferme les yeux pour pénétrer ses univers par l’oreille, se berçant au son des vagues en Gaspésie, à l’écoute des bruits de la rue à Montréal ou à New York entre klaxons et chantiers, ou en plus exotique, du reniflement du gnou en Afrique du Sud (entre le halètement d’un chien et le grognement du cochon). Tout ça en tâchant d’oublier l’empreinte « Soundchick, Sound Effect » proférée à intervalles, effacée pour l’acheteur.

Les noms de ses extraits sonores constituent un poème en soi : Vent dans les aiguilles creuses d’un acacia (Kenya, 2002). Femmes lavant le linge dans la rivière, frappant les vêtements sur des pierres avec rythme (Udaipur, Inde, 2017).

Depuis 1999, ces sonorités furent capturées dans 36 pays d’Asie, d’Afrique, d’Océanie, d’Europe et des Amériques. Par ici les rivages glacés de l’Arctique, les marchés en Inde, à Jérusalem ou en Ouganda, les chants d’oiseaux qu’un ornithologue l’aide au besoin à identifier, le crissement des néons, le vent frappant une porte de grange. « Chaque pays a sa couleur, mais aussi son son, estime-t-elle. Sous les climats tropicaux, les gens vivent beaucoup dehors, sur rumeur des voix des humains, des cris des bébés et des animaux. À La Nouvelle-Orléans, j’ai enregistré des enfants de trois ou quatre ans jouant des percussions sur des chaudières en plastique renversées. »

Quelques grandes banques sonores commerciales existaient déjà, arpentées jusqu’à plus soif, mais à force de courir les chemins de traverse, Mélanie propose des sons originaux.

Elle s’avoue très fière de son ambiance du Temple des singes de Katmandou (2002) — détruit lors du séisme de 2015 — avec les cloches, les voix et chants des moines bouddhistes, le crépitement des moulins à prières, le son des percussions et de l’harmonium népalais.

Le bruit du temps

Mélanie avait fait ses débuts à l’ONF comme monteuse image. « Seule l’image est considérée comme sexy, partout sauf à l’Office, où j’ai côtoyé de grands preneurs de son, en découvrant un monde incroyable. »

À la fin de la décennie 1990, elle est partie voler de ses propres ailes. « J’aimais travailler au son des documentaires afin de voyager, de rencontrer de vraies personnes, de connaître l’envers du décor. » Son nom apparaît au générique de films signés Bruno Boulianne, Hugo Latulippe, Catherine Hébert, Robin Aubert, bien d’autres. Pour les tournages télé, les vidéocaméras synchronisent l’image et le son, mais Mélanie peut parfois capter les bruits à part. Au documentaire indépendant, elle trouve mieux sa place.

« Ça prend du son libre, estime-t-elle, hors du besoin immédiat de la scène. J’aime faire de longues ambiances sonores, me lever tôt avant que ça jase trop autour. »

Sa plateforme pourrait servir des fins créatrices. Les documentaires sonores s’adaptent aux baladodiffuseurs. Mélanie rêve d’une chronique à la radio mêlant ses sons d’ambiance à des anecdotes de voyage. Pourquoi pas ?

Après tout, cette mémoire-là réclame d’être conservée et savourée autant que celle de l’image. La « soundchick » voudrait retrouver les pays traversés pour capter leur nouveau langage. L’Inde a changé de bruissement au fil du temps, les pays africains aussi et partout ailleurs. Le Québec doit bien parler une autre langue que celle d’hier. Mélanie Gauthier a raison de tendre l’oreille et d’engranger les sons. Ça s’oublie si vite, les voix d’autrefois. On dit que les filles du son sont toutes un peu poètes.

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1 commentaire
  • Carl Grenier - Inscrit 17 mars 2018 09 h 26

    Un peu d'attention S.V.P.

    "Capter" des sons, "capturer" des gnous...