Maxime Bernier et la couleur

Il y a quelques jours, j’ai lu de sages paroles sur Twitter : « Nous devrions certainement faire tout notre possible pour redresser les injustices et donner à tous des chances égales de s’épanouir. Et nous devrions reconnaître que le Canada est assez grand pour contenir plusieurs identités. Comme Québécois francophone, je peux comprendre ça. » Je suis en tous points d’accord avec ces propos éloquents. Écrits par qui ? Nul autre que Maxime Bernier, député conservateur.

La plupart d’entre nous veulent une société où tous les humains jouissent des mêmes droits. C’est ce que suggère aussi M. Bernier. Pour y arriver, il est nécessaire de reconnaître les différences entre nous qui provoquent des désavantages pour certains, et de traiter les gens différemment afin de pallier ces désavantages. C’est là où M. Bernier se méprend et se contredit.

À la fin du mois dernier, Ahmed Hussen, ministre de l’Immigration, des Réfugiés et de la Citoyenneté, saluait sur Twitter certaines des mesures que prévoit le dernier budget fédéral afin de lutter contre le racisme. « Un #budget2018 historique pour les Canadiens racisés », a-t-il écrit.

Le 6 mars, M. Bernier a répondu : « Je pensais que le but ultime de la lutte contre la discrimination était de créer une société aveugle aux couleurs où tout le monde est traité de la même façon […]. » Erreur, M. Bernier.

Dans un monde idéal, la couleur de la peau serait en effet aussi anodine que, disons, la couleur des yeux. On juge la couleur des yeux sur une base esthétique, mais personne n’est vraiment lésé strictement sur la base du teint de son iris. Imaginez un monde où les gens aux yeux verts ont plus de chances d’êtres pauvres, moins de chances d’obtenir un emploi et plus de chances d’être emprisonnés. Bizarre, non ? En ce sens, il est vrai que la lutte contre la discrimination devrait mener à ce que la couleur de la peau ne soit plus utilisée pour brimer les droits d’un individu.

Toutefois, la lutte contre la discrimination elle-même n’implique pas qu’on traite tout le monde de la même façon. Pour garantir les mêmes droits fondamentaux à tous, il ne faut pas traiter tout le monde également. Agir de cette manière perpétue les inégalités. Il faut plutôt agir différemment pour rétablir les déséquilibres qui défavorisent certains individus. C’est ce qu’on appelle agir équitablement.

Connaissez-vous l’analogie des trois gamins qui regardent un match de baseball, debout derrière une clôture en bois ? Le premier est assez grand pour voir le match sans aucun soutien. Le second, de taille moyenne, a besoin de se tenir sur une caisse afin que sa tête dépasse la clôture. Le troisième, plus petit, a besoin de deux caisses pour pouvoir regarder le match.

En donnant une caisse à chaque gamin, on les traiterait tous également. On offrirait toutefois du soutien à un gamin qui n’en a pas besoin, et l’un d’entre eux ne serait pas en mesure de voir le match.

Dans cet exemple, afin que la taille ne soit plus une cause d’inégalité, il faut justement constater les différences de taille et en tenir compte dans la distribution des caisses. Dans cet ordre d’idées, contrairement à ce que suggère M. Bernier, la poursuite de l’égalité des chances implique de voir la couleur de peau et de reconnaître qu’elle constitue un motif de discrimination.

En 2018, un enfant de 10 ans disparu qui se trouve à être noir ne peut pleinement bénéficier du soutien élémentaire que mérite un enfant de 10 ans disparu. Il doit subir les foudres d’internautes qui formulent à son égard des remarques racistes beaucoup trop violentes pour que je les reproduise ici.

Quelques remarques isolées ? Soit. Mais la discrimination est bien réelle et plus répandue qu’on veut parfois le reconnaître. Je m’évertue à relater que la population carcérale d’origine autochtone a augmenté de 46 % de 2003 à 2013 au Canada. Et de 80 % chez les Noirs. Ces statistiques, qui illustrent une inégalité systémique majeure, demande que nos politiques publiques tiennent compte des déséquilibres qui portent préjudice aux personnes de couleur.

C’est pourquoi nos politiciens ont la responsabilité de voir la couleur. Mais pas seulement la couleur. Tout attribut qui représente un motif de discrimination. Il ne s’agit pas d’accorder des droits et privilèges différents à certains groupes, mais d’aménager des traitements différents pour que tous bénéficient des mêmes droits. Si M. Bernier veut faire, comme il le dit, « tout [son] possible pour redresser les injustices », comment peut-il agir avec clairvoyance tout en étant aveugle ? Croit-il sérieusement que traiter tout le monde également va redresser les injustices ?

25 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 16 mars 2018 01 h 08

    Je favorise la citoyenneté au lieu du communautarisme.

    Vous avez raison monsieur Vil que les remarques racistes à propos de ce petit enfant disparu sont honteuses et proviennent probablement des gens ignorants.
    Je suis aussi d'accord avec vous qu'il faudrait redresser les injustices et offrir les mêmes égalités des chances à tout le monde.
    Mais où je ne suis pas d'accord avec vous, c'est qu'en soulignant nos différences, nos ethnies et nos religions, on risque de perdre une société cohésive basée sur "la citoyenneté." Le communautarisme et la ghettoïsation conduisent à un tour de Babel, où chaque groupe ethnique fait la guerre contre les autres, tel qu'on a vu dernièrement avec les Sikhs et les Indiens. Il faudrait qu'on s'identifie comme citoyens/citoyennes d'abord.

    • Louise Collette - Abonnée 16 mars 2018 08 h 10

      Entièrement de votre avis Madame.

    • Christiane Gervais - Abonnée 16 mars 2018 10 h 08

      D'accord avec vous Madame. Qui, à part les activistes faisant le jeu du pouvoir en place ou de ceux qui aspirent à l'exercer avec grande autorité, a intérêt à cloisonner la société en communautés que l'on peut monter les unes contre les autres reléguant au second rang ce qui nous est commun et qui s'exprime par la citoyenneté?

    • Gilles Théberge - Abonné 16 mars 2018 17 h 30

      Il a été démontré que les gens ont été victimes d’un vol ou d’un détournement d’identité dans cette affaire. Ce n’est pas eux qui ont tenus ces propos dégeulasse. C’est complètement fou. D’ailleurs ça ne m’étonnerait pas que ça fasse l’objet de nouvelles prochainement.

      Il n’y a que des gens abjects qui sont capable de tenir de tels propos. La plupart des gens dont moi, ont le cœur brisé devant cette affaire qui ne pourra que se révéler sordide en bout de ligne.

      Quant à monsieur Vil, ses jérémiades continuelles continuent de provoquer chez-moi une vive réaction épidermique...

  • Gilles Racette - Abonné 16 mars 2018 06 h 30

    J'ai toujours un peu de misère

    avec ces fameuses statistiques sur la population carcérale autochtone ou noire, on insinue quoi au juste? que toutes ces personnes n'ont pas commis les délits qui les ont amené là? que les juges sont de stupides racistes bourrés de préjugés ne condamnant que ces minorités visibles a la détention? Que la société veuille bien régler les problèmes avant qu'on en vienne a l'incarcération soit, mais souvent pour ne pas dire habituellement, quand on en vient à l'incarcération ce n'est pas parce qu'on a traversé la rue ailleurs qu'a une intersection ou qu'on a fait une grimace à une vieille dame au supermarché.

    • Cyril Dionne - Abonné 16 mars 2018 17 h 11

      Vous avez bien raison M. Racette.

      « Je m’évertue à relater que la population carcérale d’origine autochtone a augmenté de 46 % de 2003 à 2013 au Canada. »

      L’auteur de cette chronique ne connaît aucun autochtone et ne fait que répéter ce que tout le monde sait déjà. C’est la Loi sur les Indiens et leur système de prisons à ciel ouvert (réserves) qui perpétuent ces injustices. Imaginez, le gouvernement considère les autochtones comme des pupilles de l’état en les infantilisants. Nous sommes bien en 2018. Et notre chroniqueur est toujours étonné de voir que la moitié de ceux qui sont en prison, sont des autochtones. Franchement.

      « Pour garantir les mêmes droits fondamentaux à tous, il ne faut pas traiter tout le monde également. »

      En parlant de contradiction, celle-ci est l’éléphant dans la pièce. Vraiment, c’est « priceless » de tonitruer des propos comme ceux-là. Cela revient à dire que certains sont plus égaux que d’autres. Cette philosophie basée sur la discrimination positive restera toujours de la discrimination.

      Et SVP, arrêtez de parler de couleurs, de races ou d’ethnies, 85% des gens ne sont pas racistes et traitent les gens de la même façon qu’ils aimeraient être traités au Québec. Continuez à souligner les différences pour avoir des accommodements spéciaux et vous verrez que les gens ne vous supportent plus. Continuez à traiter les gens de racistes lorsque quelqu’un vous dit non pour une raison valable et non pas parce qu’on est de telle ou telle couleur ou ethnie, et vous verrez les portes non seulement se fermer, mais se verrouiller.

      Comme disait Angela Merkel en 2010, le modèle d'une Allemagne multiculturelle, où cohabiteraient harmonieusement différentes cultures, avait totalement échoué. Pourquoi est-ce que cela serait différent au Canada?

  • Léonce Naud - Abonné 16 mars 2018 06 h 50

    Aborder les questions d'altérité à travers le prisme de la race


    « J’avais sous-estimé les difficultés de notre propre intégration aux États-Unis…j’ai bataillé pour trouver mes marques. Mes repères bougeaient sans cesse : en Amérique, on abordait les questions d’origine et d’immigration – en fait, de toute forme d’altérité – à travers le prisme de la « race ».
    Géraldine Smith, « Rue Jean-Pierre Timbault, Une vie de famille entre barbus et bobos. » Stock, 2016.

  • Marc Therrien - Abonné 16 mars 2018 07 h 37

    Est-il possible de traiter les différences sans tomber dans l'essentialisme?


    Avec l’avancement du multiculturalisme et de la promotion de la diversité certains comprennent mieux que d’autres ce renversement de la perspective qui fait que de dire "qu’on n'est tellement pas raciste qu'on ne voit plus de couleur" n’est plus recevable pour les minorités visibles qui revendiquent leurs différences, les affichent et les valorisent en désirant qu’elles soient reconnues. Ceci étant dit, cette idée de classer les gens selon des critères ou attributs est une vieille idée persistante. C’est pourquoi le philosophe des sciences Karl Popper s’était élevé contre l’essentialisme qui nourrit son obsession pour la définition et la classification des concepts qui conduisent aux stéréotypes. Il amène à segmenter l’être humain en groupes de personnes selon des critères tels le genre, la race, l’ethnie, l’origine nationale, l’orientation sexuelle et la classe sociale. Ce paradigme de pensée antique qui remonte au temps d’Aristote et de Platon est le socle de la civilisation occidentale sur lequel s'établit la hiérarchie sociale dont a bien de la difficulté à le faire bouger. Et malheureusement, comme les stéréotypes sont des schémas de pensée qui permettent de simplifier la réalité, il est fort probable que leur utilisation soit renforcée dans un monde qui se complexifie sans cesse.

    Marc Therrien

  • Serge Ménard - Abonné 16 mars 2018 07 h 57

    Inégalités

    Nos chartes prévoient le traitement de chacun de façon égale. Ce que propose Fabrice Vil est la création d'environnements légaux qui constitueront des zones de droits alternatifs selon ses origines ethniques. Je ne crois pas que cela soit viable à moyen et long terme et causerait plus de problèmes sociaux que ce que nous vivons actuellement. On n'a qu'à se rappeler les problèmes causés par les accommodements soi-disant raisonnables.
    "la population carcérale d’origine autochtone a augmenté de 46 % de 2003 à 2013 au Canada. Et de 80 % chez les Noirs."
    Pour les autochtones, il plus que temps que le fédéral cesse de les infantiliser comme cela se fait depuis que les brittaniques ont inventés les réserves.
    Selon Statcan: "le nombre de personnes qui ont affirmé avoir une origine africaine a augmenté de 32 %, alors que la croissance nationale de la population est de seulement 4 %."
    Vous savez M. Vil que l'on peut faire dire n'importe quoi et son contraire aux statistiques, selon son agenda! Toutes les minorités immigrantes, quelqu'en soient leurs origines ethniques, ont eues d'abord à faire leur place économique pour participer pleinement à la société d'accueil.

    • Jacques Patenaude - Abonné 16 mars 2018 08 h 48

      Encore faut-il qu'on leur donnent la chance de faire leur place. C'est ce sur quoi M. Vil nous sensibilise. Le nombre personnes incarcérée ne nous dit pas que les juges sont racistes, il nous dit que certains groupes sociaux ont plus de difficultés à trouver leur place dans notre société et pas nécessairement des immigrés à moins que l'on considère les autochtones comme des immigrés! Pas toujours convaincu que les solutions proposées soient les bonnes mais le constat est réel pour parvenir à l'égalité il faut passer par l'équité. Je ne vois pas dans ce texte un appel à créer des "droits alternatifs" mais plutôt avoir des politiques qui permettent à tous "de faire leur place économique pour participer pleinement à la société d'accueil" comme ça se fait pour beaucoup de groupes sociaux tels que les femmes, les jeunes, les handicapés, etc.

    • Cyril Dionne - Abonné 16 mars 2018 21 h 25

      M. Patenaude,

      Personne n'est contre la vertu avec votre concept d'équité. Ceci étant dit, dans le secteur privé, ils n'engagent que les plus qualifiés et aptes à la tâche requise. Qu'ils soient tous de la même ethnie, couleur, eh bien soit, s'ils peuvent accomplir le travail. Au football américain, comme dans tous les sports professionnels, ils n’engagent que les meilleurs. Pourquoi cela devrait-il être différent pour le secteur public? Le concept d’équité, est plus souvent qu’autrement, symbole de médiocrité, de népotisme, de sexisme et du racisme inversé parce vous prenez des gens, non pas parce qu’ils sont les meilleurs candidats retenus, mais à cause de leur genre, race, couleur ou ethnie. N’est-ce pas la définition même du racisme et sexisme?

      En passant, au football américain, 70% sont Afro-Américains alors la population noire compose seulement 12% de la population américaine. Est-ce que M. Vil pourrait nous éclairer à ce sujet?

      C’est « ben » pour dire.