Stephen le héraut

Dans la vingt-troisième aventure d’Astérix, Obélix et compagnie, un jeune sénateur romain, Caïus Saugrenus, croit avoir enfin trouvé le moyen d’en finir avec un certain « village peuplé d’irréductibles Gaulois [qui] résiste encore et toujours à l’envahisseur » : l’appât du gain, l’or… « Puisqu’ils sont forts, expose-t-il à César, il faut les affaiblir. Puisqu’ils n’ont rien d’autre à faire que de se battre, il faut les occuper. […] Nous allons en faire des décadents. »

Comment ? En introduisant l’économie de marché en Armorique. Il faut d’abord choisir un produit, créer une demande. Le choix du menhir, au départ, ne semble pas aller de soi. « Quand les gens en ont un, explique Obélix, ils n’en veulent pas d’autres. Ça ne s’use pas vite. » Pas bon, ça. L’obsolescence programmée est encore loin, mais peu importe, car Saugrenus appartient à la civilisation qui vendra un jour des frigos aux Esquimaux. Il va donc trouver des débouchés commerciaux, encourager croissance et concurrence et faire du bon Obélix un magnat du menhir vêtu de précieuses étoffes ridiculement voyantes, envié, détesté, recevant comme son dû les oeillades des belles du village et recrutant des équipes de chasseurs pour alimenter le monopole du sanglier qu’il dirige.

« C’est intéressant d’avoir de l’argent. Tu peux acheter des tas de choses à manger… Tu seras l’homme le plus riche de ton village, donc le plus important », d’expliquer Saugrenus à un Obélix qui n’y comprend rien.

Je lis cette histoire le soir avec mes enfants. Nous sommes rendus à la page 15 et je ne sais pas encore comment ça va finir, mais j’ai ma petite idée. Sauf que, dans la vraie vie, les irréductibles Gaulois ne sont pas légion. Dans la vraie vie, l’histoire finit comme ceci : fin de l’Histoire. L’économie de marché a gagné.

Quand les pages de l’actualité quotidienne font cohabiter, pratiquement côte à côte, les 120 milliards de Jeff Bezos et les conseils d’une mère obligée de remplir sa carte de crédit pour nourrir ses enfants, l’humour n’est peut-être pas la plus déprimante façon d’aborder le triomphe planétaire historique du capitalisme prédateur. De cet humour grinçant, fût-il involontaire, que Le temps des bouffons du regretté Falardeau distillait à en revendre.

« Bienvenue à Plutoria, métropole imaginaire des États-Unis où une minorité de puissants, notables, affairistes et filous patentés se réunissent au sein du Club du Mausolée pour accaparer la richesse collective et détourner la démocratie en leur faveur ; où les églises se vident au profit de sectes pseudo-orientales ; où les universités sont inféodées aux nouveaux riches — ces oisifs qui ne savent plus comment dépenser leur argent. »

C’est ainsi que l’éditeur du récent Au pays des riches oisifs de Stephen Leacock (Wombat, 2018, traduit de l’anglais par Stéphane Brault) présente l’ouvrage en rabat de couverture. Encore une dystopie, pense d’abord le lecteur en reconnaissant, sous ce mince déguisement fictif, l’Amérique ploutocrate de Trump et sa version nordique hypocritement dissimulée sous le sourire de beau gosse et la garde-robe pleine d’idées du justinisme. Oui… sauf que le livre a paru en 1914.

Ce qui amène une question troublante : et si l’élection d’un Donald Trump à la présidence de la plus grande puissance mondiale était, plutôt que l’aberration que la plupart continuent d’y voir, l’aboutissement logique et cynique d’un projet de prise de contrôle et de mise en coupes réglées des populations qui aura mis environ un siècle à s’accomplir ?

1914. Alors que d’immenses masses d’hommes manipulées par quelques têtes couronnées se préparent à s’étriper dans le cadre de la première grande guerre industrielle de l’histoire, un professeur d’économie politique de McGill, auteur comique à ses heures, fait paraître ce livre absolument désopilant, sorte de chronique au vitriol des turpitudes d’un Beaver Club étasunien.

Un « conservateur social »

Qui était Stephen Leacock ? Une sorte de Mordecai Richler en plus drôle, peut-être, membre de l’establishment et s’en gaussant d’autant plus librement. On l’a décrit comme un « conservateur social ». Ses écrits, rédigés pour des magazines canadiens et américains, puis réunis en volumes, ont fait de lui, entre 1915 et 1925, « l’humoriste le plus connu du monde anglophone » (dixit Wikipédia). On a aussi prétendu que, vers 1911, plus de gens, dans le monde, avaient entendu parler de Stephen Leacock que du Canada. C’était avant les sables bitumineux…

Une chose est certaine : il connaît le monde dont il parle. Celui de l’argent. Autre certitude : nonobstant ses convictions politiques personnelles, sa décapante verve littéraire produit une critique féroce et jouissive de ce monde caricatural des très riches capitalistes qui, encore embryonnaire à l’aube de la Grande Guerre, déploie aujourd’hui, de Sagard à Silicon Valley, ses fastes décomplexés en forme de fantasmes réalisés.