Anatomie d’un triomphe

Au cinéma Forum, avant le début de Black Panther, mes voisins de siège, trois jeunes Noirs qui allaient bomber le torse durant la projection, m’avaient fait un petit signe de connivence, presque en initiés au seuil du temple. À leurs côtés, j’aurai pénétré le royaume fictif de Wakanda, terre de tous les possibles dans une Afrique magnifiée. En ces déserts et oasis dotés d’un métal aux propriétés extraordinaires jalousées par l’ennemi règnent des superhéros à peau d’ébène et aux magnifiques costumes néotraditionnels. Les femmes sont des amazones, formant un corps d’élite, ou inventant des accessoires révolutionnaires.

L’afrofuturisme, ce concept de culture technologique noire, collé aux héritages du continent noir, est au coeur de cette utopie, aux spectaculaires décors de tours et de greniers dogons mixés avec des gratte-ciel, sur mélange sonore de rap et de musique africaine. Une pyramide de pouvoir inversée, loin des « shit hole countries » décrits par Donald Trump. Pied de nez au locataire de la Maison-Blanche.

En fin de semaine dernière, cette première superproduction peuplée de héros noirs a dépassé le milliard de recettes aux guichets mondiaux. Issu du studio Marvel, filiale de Disney, ce film de l’Afro-Américain Ryan Coogler, tiré des comic books de Stan Lee et Jack Kirby en vogue au cours des années 1970, relève depuis sa sortie il y a un mois du phénomène, trônant au box-office nord-américain sans répit.

Il vient de se poser en Chine à l’astronomique nombre d’écrans — où certains spectateurs, c’est bien pour dire, le jugent trop noir !

Même si l’année paraît bien jeune, quel concurrent pourrait battre ce champion des guichets en 2018 ? Classé septième du palmarès des films rentables de l’histoire du cinéma et grimpant de nouveaux échelons. Une suite est en chantier et le prochain rejeton de la série Avengers aura en partie Wakanda pour cadre. Marvel a compris. « Follow the money »…

Inventer une mythologie

À l’arrivée, tout est pourtant affaire de symboles. On aura beau crier au vent que l’art peut changer le monde, reste que peu d’oeuvres parviennent à redonner une fierté à ceux qui marchaient nez au sol. Ce ne sont pas nécessairement les films les plus subtils qui frappent au coeur, mais ceux qui épousent les aspirations de leur temps.

Conçu dans le giron des « Oscars So White » en 2015-2016, né de la sous-représentation des Noirs au cinéma américain, à l’heure où un jeune public issu de la diversité cherchait des prismes multicolores, ce fruit pop tombe à point nommé.

Les Afro-Américains, issus de l’esclavage plutôt que de l’immigration, faute d’avoir pu se forger une mythologie sur les chaînes d’un passé de tragédie, demeuraient captifs de représentations clichées servies par les Blancs — avec sommet au temps du muet dans Birth of a Nation de D.W. Griffith, chef-d’oeuvre ouvertement raciste.

Des réalisateurs noirs ont tenu la barre de films au long des ans, mais les oeuvres de cinéastes sociaux à poigne comme Spike Lee au cours des décennies 1980 et 1990, plus récemment de Lee Daniels (Precious, The Butler), Ava DuVernay (Selma) et quelques autres ne couvraient pas beaucoup de terrain. Dans l’ensemble, les figures noires, souvent subalternes, se noyaient dans la vague blanche.

Voici les codes du pouvoir inversés dans un véhicule à portée infiniment plus vaste que les bédés à la source du film.

Avec Black Panther, de jeunes Noirs peuvent se projeter sur des figures héroïques, aimer et mettre en valeur leurs cheveux crépus, se rêver rois du monde, car la présidence de Barack Obama n’a guère aplani les fossés. À l’ère des #MeToo, ce film, qui accorde une place capitale aux figures féminines de puissance, tombe à pic là aussi. L’Afrique, dont les reportages et les films se gargarisent d’images de guerres civiles, d’épidémies et de famines, enfante à l’écran ce foyer de beauté, d’innovation et de puissance qu’est Wakanda. Doux velours…

Ironie du sort, la mecque californienne, à bout de redites, puise un second souffle en visant les femmes et les minorités culturelles, grandes négligées de son imaginaire héroïque. Les Blancs, aussi nombreux que les Noirs à se ruer sur le film, ont l’occasion de changer de perspective. Allons-y donc !

Black Panther a ouvert une porte. Un bataillon de créateurs noirs veut s’y engouffrer afin de pousser la culture afro-américaine plus haut, plus loin. Pas question pour eux de laisser Hollywood, ce grand opportuniste, diriger le jeu à leur place. On souhaite la pareille aux autochtones.

Car les superhéros possèdent le pouvoir de transformer les images fantasmatiques de l’inconscient collectif. Proposer des figures de proue noires a tout changé. Voici les interprètes de Black Panther : Chadwick Boseman, Michael B. Jordan, Lupita Nyong’o (déjà oscarisée), Danai Gurira, Letitia Wright, Daniel Kaluuya et bien d’autres au panthéon des demi-dieux. « Hail ! Hail ! » lancent les foules à leur roi T’Challa. Le public en redemande. On se prend à y croire aussi.

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1 commentaire
  • Jean-Pierre Grisé - Abonné 15 mars 2018 22 h 36

    J'irai voir "Black Panther"

    "Peu d'oeuvres parviennent à redonner une fierté à ceux qui marchent le nez au sol."
    Quel cinéaste québecois réussira ce tour de force de faire se tenir debout les québécois ? Surement pas Philippe Couillard ce fossoyeur
    inculte à plat-ventre devant les plus ignares de notre société.
    Il y aurait bien eu Pierre Falardeau mais il n'a eu le temps que de faire "Le temps des bouffons" et "Elvis Gratton" le héro aussi triste que
    "Juste pour rire".mais incompris de nos fiers concitoyens qui l'ont trouvé drole. Pénible tout ca.