Xi Jinping et les décadents

Voilà un homme qu’admirent ouvertement Nicolas Sarkozy et Donald Trump. Nouveau despote des temps modernes, porté par le vent du XXIe siècle, il vient de faire adopter à Pékin un changement constitutionnel qui permet son maintien au pouvoir sans limite de temps.

Résultat du vote d’hier à l’Assemblée nationale populaire (c’est son nom) : 2958 voix pour, 2 contre et 3 abstentions. Voilà ce qu’on appelle une majorité qualifiée !

Dans un enregistrement diffusé la semaine dernière par Le Monde, issu d’une conférence facturée à Abou Dhabi, M. Sarkozy s’est dit admiratif devant une Chine qui « assume ses responsabilités internationales » : « Le président Xi Jinping considère que deux mandats de cinq ans, ce n’est pas assez. Il a raison ! Le mandat du président américain, en vérité, ce n’est pas quatre ans, c’est deux ans : un an pour apprendre le job, un an pour préparer la réélection. »

Soulignant que des pays comme la Chine, mais aussi la Russie ou l’Arabie saoudite, ont su éviter le fléau du « populisme » et favoriser l’émergence de « vrais leaders », l’ancien président français a fustigé la décadence de la démocratie occidentale.

« Les démocraties, a-t-il dit, sont devenues un champ de bataille, où chaque heure est utilisée par tout le monde, réseaux sociaux et autres, pour détruire celui qui est en place. Comment voulez-vous avoir une vision de long terme ? [...] Aujourd’hui, les grands leaders du monde sont issus de pays qui ne sont pas de grandes démocraties. »

Avec moins d’arguments, mais parlant lui aussi du fond du coeur, Donald Trump avait déjà, quelques jours plus tôt (le 3 mars), dit sur le même sujet (la pérennité du pouvoir de Xi Jinping) : « Il est maintenant président à vie. Président à vie ! Il est génial. Je pense que c’est génial. […] Peut-être que nous devrions essayer ce système. »

Au-delà de l’expression grossière d’une envie mimétique, il y a une lucidité tragique dans les propos de l’ancien président français (laissons ceux de M. Trump).

Oui, la démocratie libérale au XXIe siècle est paralysée, déconsidérée, dénigrée. Oui, il arrive qu’elle soit corrompue, détournée par l’argent ou par le pouvoir des « techniciens ». Oui, elle donne de plus en plus le spectacle d’une paralysie qui profite aux « antisystème », comme ceux qui ont obtenu la moitié des votes en Italie il y a huit jours…

Ce n’est sans doute pas par hasard que parmi ces derniers (la Ligue, le Mouvement Cinq-Étoiles) figurent aujourd’hui beaucoup d’amis et de courtisans de Pékin et de Moscou.

Au-delà d’un phénomène endogène (les contradictions, la corruption, l’épuisement d’un modèle politique), il y a aussi, venant s’y greffer, l’émergence de nouveaux réseaux. Exit l’impérialisme américain, bonjour les incursions russes et chinoises… informatiques, financières et autres !

 

Le triomphe de Xi Jinping et de sa dictature désormais sans complexes ni déguisements, c’est le corollaire de ce qui précède. Ces jours-ci à Pékin, sur le fond comme sur la méthode, on consacre un modèle alternatif qui ne fait même plus semblant d’être démocratique.

Aujourd’hui, la Chine assume complètement son néo-totalitarisme. Elle affirme, comme le très officiel Global Times l’écrivait en février, que la démocratie occidentale est « instable, épuisée, corrodée ».

Tout se tient : le vote unanime hier à Pékin, la dictature personnelle sans limites, une Chine puissance mondiale…

Pendant un quart de siècle, avec la limitation des mandats du président (deux fois cinq ans), avec l’émergence de groupes de pression, de quelques médias critiques, d’une justice semi-indépendante (et du courageux « mouvement des avocats »), on avait voulu croire — y compris en Chine — à une évolution progressive, semi-démocratique, qui serait allée de pair avec l’enrichissement du pays : État de droit, valeurs universelles, séparation des pouvoirs…

Aujourd’hui, Xi Jinping dit aux Chinois et au reste du monde : toutes ces lubies, c’est terminé !

Attendons-nous, dans les prochains mois, à encore plus de répression sur le plan interne. Mais aussi, pour reprendre le mot de Nicolas Sarkozy, à une Chine qui « assume ses responsabilités internationales » : à commencer par des menaces de plus en plus précises contre l’autonomie de Hong Kong ou de Taïwan.

8 commentaires
  • Michel Lebel - Abonné 12 mars 2018 10 h 26

    Les démocraties sont fragiles

    Les démocraties sont toujours des régimes fragiles. C'est ainsi, parce que la liberté y existe. Mieux vaut cela que les régimes de Poutine et Xi Jinping! Les solutions simplistes totalitaires seront toujours prisées par certains: l'ordre y existe! Les démocraties, quant à elles, contiennent toujours une certaine dose d'anarchie et elles toujours critiquées, car par essence, imparfaites. Mais il y aura toujours des obsédés de la perfection. Très dangereux!

    M.L.

  • Gilbert Troutet - Abonné 12 mars 2018 10 h 52

    Une dictature

    On n'ose à peine le dire pour ne pas effaroucher ce partenaire incontournable : le gouvernement chinois est une dictature, et une dictature efficace. C'est aussi et surtout une économie qui marche au pas et qui carbure à la croissance. Parlez-leur de droits de la personne, ils vous répondront qu'en un demi-siècle ils ont sorti 700 millions de personnes de la pauvreté.

    En passant, comme nos économies occidentales ont besoin de la Chine, vous entendrez rarement un journaliste occidental parler de «régime» chinois, terme qui désigne un gouvernement indésirable.

  • Pierre-Yves Guay - Abonné 12 mars 2018 12 h 32

    La canadianisation de la Chine ???

    Nous aimons tellement discréditer tous les systèmes politiques qui diffèrent de la démocratie libérale occidentale ! À cette fin, nous n'hésitons pas à prendre prétexte de n'importe quel événement, à lui associer quelques sophismes et jugements de valeur pour proclamer une conclusion préparée à l'avance : il s'agit de "dictatures" ! La Chine est-elle une "dictature" ? Peut-être. Mais l'abolition de la limite du nombre de mandats présidentiels n'est certainement pas une condition suffisante pour en juger. Aurions-nous oublié qu'il n'existe pas de telle limite au Canada, ni au Québec ? Vivons-nous sous une "dictature" ? Certainement pas. Et aux États-Unis, est-ce que la limitation des mandats présidentiels contribue à la démocratie ? L'élection de Trump découle pourtant, au moins en partie, de cette fameuse limite si "démocratique" qui a empêché Obama de se représenter et qui a donc interdit aux citoyens de voter pour lui. À suivre la logique que nous propose M.Brousseau, il faudrait conclure que les États-Unis sont plus "démocratiques" que nous ... et que la "dictature" chinoise se consolide en se canadianisant...

    • Serge Lamarche - Abonné 12 mars 2018 15 h 56

      Voilà. La limite des mandats est bien belle dans les cas de mauvais dirigeants, mais dans le cas d'un bon, c'est une perte. Si le dictateur est bon, on en redemande. Cas de Poutine et Castro.

    • Simon Blouin - Abonné 12 mars 2018 22 h 07

      Cher M. Pierre-Yves Guay,
      Il n'y a pas de sophismes dans le texte. "Sophisme" est un terme technique que vous ne semblez pas saisir.
      Ensuite, le jugement sur la Chine, à l'effet qu'elle est une dictature, est basé sur le fait qu'elle a bien peu changé depuis le massacre de Tiananmen, ou la "révolution culturelle". Quand, au Canada, on frappera à coups de matraque des gens qui font une gymnastique en silence, assis par terre sur la place publique, comme ils l'ont fait aux gens du Falun Dafa en Chine, vous pourrez nous comparer.

      Vous semblez juger la Chine à la lumière de ce seul article! Mais ce que les observateurs avisés regardent, c'est ce que signifie cet amendement après les différentes actions anti-corruption de Xi Jinping. Comme Machiavel le recommande, il a commencé par éliminer ses ennemis avant de se faire installer sur le trône. Ce vote annonce que la prise du pouvoir absolu est terminée. Les gens du parti communiste ont compris. Les élites économiques chinoises ont compris. Le peuple chinois a compris. Le monde entier a compris.
      Ne manque plus que vous!

  • Rino St-Amand - Abonné 12 mars 2018 13 h 16

    La Chine: un environnement favorable au capitalisme

    On sait combien les promoteurs du capitalisme (les USA en tête) se sont acharnés contre le communisme et le socialisme, pour éviter que ceux-ci ne deviennent un modèle alternatif au capitalisme. On l'a vu à Cuba (avec l'embargo), au Chili, et encore au Venezuela de nos jours, pour ne mentionner que quelques exemples. Il fallait que le capitalisme se protège de ces tentatives qui auraient pu s'avérer un modèle alternatif intéressant. Avec suffisamment de bois dans les roue, on a finalement "démontré" que ces tentatives étaient plutôt la preuve que ça ne peut pas fonctionner. Mais entre-temps, la Chine est rentrée de plain-pied dans le capitalisme, et elle à fait la preuve que le capitalisme s'y épanouie encore mieux que dans les pays démocratiques. Peu de pays démocratiques arrivent à obtenir un taux de croissance qui atteint la moitié de celui de la Chine. Il ne faut donc pas se surprendre que les haut-parleurs du capitalisme se mettent à encenser le modèle Chinois. Ce que le capitalisme désire, doit survenir. On l’a vu avec la mondialisation, on le verra avec la dé-démocratisation de nos pays en Occident.

    • Simon Blouin - Abonné 12 mars 2018 22 h 13

      Les haut-parleurs du capitalisme vantent ce modèle depuis au moins quatre ans; en 2014, des journalistes du Economist publient The fourth revolution, dans lequel ils affirment que le modèle chinois est supérieur au nôtre, et que ça nous prend des réformes urgentes pour compétitionner avec lui...

  • Simon Blouin - Abonné 12 mars 2018 22 h 34

    La démocratie mérite d'être protégée!

    Certes, le monde entier pourrait basculer dans la dictature. Il faut vouloir être libre, vouloir cotoyer des concitoyens indépendants, vouloir des relations sans la pression d'un pouvoir qui est partout et nulle part, par la dénonciation. Notre système n'est pas parfait, mais le cynisme ne doit pas nous faire abandonner le combat. "Le prix de la liberté, c'est la vigilance éternelle" (Thomas Jefferson). Le pire, ce serait de se résigner à subir l'oppression en se disant "au moins, c'est un mode d'oppression efficace" ! Capitalisme de libre marché ou capitalisme d'État, peu importe: la vigilance est toujours aussi nécessaire pour réduire au maximum le fossé entre dominants et dominés.