En 12 secondes

Que signifie être l’homme le plus riche du monde ? C’est Jeff Bezos, le fondateur d’Amazon, qui l’est désormais, du moins si on s’en remet au palmarès des Crésus annualisé par le magazine Forbes.

Voyez un peu : au cours de la dernière année, Bezos, 54 ans, pouvait estimer qu'il valait 120 milliards de dollars américains. Soit l’équivalent, pour faire image, de 328 millions par jour, 13,6 millions par heure, 228 000 $ par minute ou 3800 $ par seconde.

Les camarades de cordée de Bezos, tous occupés à atteindre de nouveaux sommets financiers, voient eux aussi leurs fortunes faire boule de neige.

Ainsi, le Français Bernard Arnault, époux de la pianiste montréalaise Hélène Mercier, quatrième de cordée des ultra-riches, porte sur son dos 24,3 milliards d’euros. Arnault contrôle l’univers du luxe : Christian Dior, Louis Vuitton, Givenchy, Moët Chandon, Guerlain, alouette. Au sujet de Bernard Arnault, il faut absolument voir Merci, Patron ! de François Ruffin, César 2017 du meilleur documentaire. Ce film présente la vie d’une très modeste famille d’ouvriers mise à la rue au nom de la plus cynique exploitation voulue par ce patron. Et voilà que la famille en question se retrouve soumise à de douteuses tractations pour se faire acheter son silence à très bas prix.

À vendre du lait ensaché, des boissons énergisantes alcoolisées et des muffins trop sucrés, le Québécois Alain Bouchard, de Couche-Tard, se trouve loin derrière dans la file des dieux de la montagne dorée. Sa fortune est tout de même non négligeable : 3,3 milliards. Qu’il s’agisse des résultats de vente de produits de luxe ou de chips au ketchup, générer beaucoup de profits, loin d’être un but pour quelque chose, est devenu une fin en soi. Au monde de l’argent, l’argent sert à faire plus d’argent.

Exercice pratique pour non-milliardaire : calculez à combien de secondes de la vie de Jeff Bezos se réduit votre existence financière. Pour servir votre comparaison, considérez cet indice : au Canada, en 2016, le salaire annuel moyen est de 45 674 $. Cette somme, Bezos l’engrange en 12 secondes.

Une famille moyenne canadienne, selon l’institut Fraser, doit travailler presque six mois chaque année pour acquitter seulement les coûts des impôts et des taxes. Au Moyen Âge, un temps jugé obscur au grand jour de notre actualité, une année comptait, en plus des dimanches, d’innombrables fêtes religieuses, ce qui porte à au moins 85 le nombre de jours chômés. Au Québec, en 2018, on compte huit jours fériés qui sont chômés. Était-il plus agréable de vivre au Moyen Âge ? Le serf ne jouissait pas d’Internet haute vitesse, ni du téléphone cellulaire ou d’une auto. Il ne pouvait pas non plus compter sur Ricardo, non pas l’économiste anglais, mais ce cuisinier auquel fait confiance le gouvernement pour « penser les écoles du futur » et qui se fait entendre au profit d’un cocktail de financement de la Coalition avenir Québec.

Vivre au Moyen Âge, personne bien sûr ne le souhaiterait. Si la vie d’aujourd’hui n’est pas celle des serfs d’autrefois, la comparaison entre le pouvoir qui pèse sur eux et celui qui s’exerce aujourd’hui sur une large portion de l’humanité n’est pas avantageuse à bien des égards. Une portion substantielle de l’humanité travaille en effet sans relâche pour ne rien gagner, sinon de quoi espérer survivre, au moment même où le club des milliardaires accapare de plus en plus de richesses, à la manière des grands seigneurs d’autrefois. Est-ce la revanche du passé sur l’avenir ?

Sur 7 milliards d’humains, 1 milliard sont très pauvres. Ces gens-là n’ont pas même les moyens d’acheter un café par jour. Selon les projections des démographes, au rythme où vont les choses, l’humanité comptera environ 10 milliards d’individus en 2050, dont 3 milliards de pauvres. Juste trois milliards de pauvres… Et combien de milliardaires ?

Pouvez-vous déterminer, en considérant vos achats chez Amazon, à combien se chiffre votre participation à l’édification de la fortune de Jeff Bezos ? À l’échelle du temps, la part à laquelle vous contribuez au pécule de Bezos se compte pour lui en microsecondes, soit presque rien. Toute cette richesse démesurée, concentrée entre les mains de quelques-uns, n’est possible précisément que parce qu’on considère que vous êtes moins que rien à l’échelle sociale. Sur ce rien, on a érigé beaucoup : voici un système qui permet à la fois aux Alain Bouchard de ce monde de fermer boutique devant des employés qui souhaiteraient s’unir et d’ouvrir bien grande la porte des paradis fiscaux.

La fortune outrancière de Bezos et de tous ses frères n’est pas seulement la résultante de vos achats à la pièce, mais d’un cadre collectif où quelques prédateurs peuvent réclamer à loisir que vous respectiez les impératifs nationaux dont ils ne cessent, eux, de s’exclure grâce à la multiplication de sociétés-écrans basées à l’étranger. Non, la puissance de ces gens-là ne se réduit pas à ce que vous consommez ou pas. Acheter n’est pas voter. Et si certains en sont arrivés à le croire, c’est bien là montrer à quel point l’exercice du vote s’avère aujourd’hui terriblement insuffisant au regard de toutes les mutations défavorables au monde social.

13 commentaires
  • Serge Ménard - Abonné 12 mars 2018 06 h 47

    Bezos

    "le salaire annuel moyen est de 45 674 $. Cette somme, Bezos l’engrange en 12 secondes." C'est ça le capitalisme!
    Et des fortunes faites par le commerce on en a connues de tous les temps; Bezos n'est qu'un exemple parmi des milliers. Ceux qui veulent améliorer leur sort n'ont qu'à trouver des crénaux disponibles et à travailler d'arrache-pied pour réussir.
    Ceux qui ont voulu égaliser les chances ont failli lamentablement. Je ne deviendrai pas communiste pour autant.

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 12 mars 2018 07 h 09

    Crédule jusqu'à la bêtise

    «(…) toutes les sociétés sont formées de jobards, et, à leur tête, il y a toujours des farceurs qui les exploitent. » (Huysmans, - Là-bas/ch. XVII-, éd. Tresse & Stock, Paris, c1895, p. 342.

  • Jacques Lamarche - Abonné 12 mars 2018 07 h 22

    Le silence des élus, un aveu d'impuissance!

    L'enrichissment exponentiel de quelques-uns n'est scandaleux que parce qu'ils ne paient pas leurs impôts! Autrement, on n'en ferait que peu de cas.

    Pour une distribution équitable de la richesse, il faudrait que les États marchent du même pas. Or ... !

    Que faire pour les rendre solidaires? Crier, hurler? À l'extrême gauche, des voix s'élèvent, des jeunes grondent, mais au centre, la masse se complait et vote pour un parti qui, sur les paradis, se tait!

  • Rino St-Amand - Abonné 12 mars 2018 08 h 27

    Ne pas confondre

    Il ne faut pas confondre la fortune personnelle d'un individu avec son revenu annuel, ce que fait l'auteur de cette chronique. Mais je continurai tout de même à ne rien acheter de chez Amazon pour ne pas contribuer à tuer la vie de mon quartier.

    • Stéphane Leclair - Abonné 12 mars 2018 13 h 21

      En effet, le confusion entre les deux invalide presque tout l'article. La fortune de Jeff Bezos a quand même augmenté de quelques dizaines de milliards en 2017, à ce que je vois, principalement grâce à la valeur des actions d'Amazon. Son salaire est "seulement" de quelques millions.

  • Christian Montmarquette - Abonné 12 mars 2018 08 h 38

    Le crime capitaliste

    C'est ti pas beau le capitalisme et donc laitte le méchant socialisme! (socialisme démocratique, j'insiste.)

    Comme le disait si bien le regretté Michel Chatrand :

    «Le capitalisme, c'est la maximisation des profits dans le minimum de temps.» ; ce que l'Article de Jean-François Nadeau illustre de manière si éloquente, merci!

    C'est pourtant pas compliqué à comprendre, que le but du capitalisme, c'est la concentration du Capital, avec toutes les horreurs sociales et les aberrations économiques qui viennent avec.

    Et même après ces chiffres aussi frappants qu'odieux, on entendra encore, et ici même dans ce journal, comme partout sur le Web, que le socialisme est un extrémisme radical, composés de gens qui veulent refaire des goulags, des politburo, et faire de toute la société des pauvres égaux et des BS qui devraient faire queue à la soupe populaire avec des coupons pour leurs rations..

    — Mais saint calvaire.. !

    Les soupes populaires, les coupons pour les rations pour la bouffe et les banque alimentaires... C'est pourtant bel et bien ici même, au Québec, avec le capitalisme qu'on se les tapent depuis toujours !!

    — Tu parles d'une bande de larbins, toi ?

    Christian Montmarquette

    Référence :

    « Les banques alimentaires débordées; 1,6 million de demandes par mois au Québec » — Le Devoir

    http://www.ledevoir.com/societe/422917/les-banques

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