L’empreinte culturelle de René Homier-Roy

René Homier-Roy jugeait au départ prétentieux de se raconter dans une bio, mais celle-ci, ironie ou sursaut narcissique, est quand même titrée Moi en trois caractères manuscrits.

L’ouvrage, publié chez Leméac, est une oeuvre à quatre mains. Mon collègue de La Presse en cinéma Marc-André Lussier l’avait convaincu de se prêter au jeu des mémoires. Tantôt il interviewe son modèle, tantôt Homier-Roy parle au « je » de son vécu, mais surtout, et c’est ce qui fascine, de son étonnante trajectoire qui se confond avec celle de sa société.

Dimanche, à Tout le monde en parle, je le trouvais piquant et allumé. Le Québec s’est réveillé si tard avec sa Révolution tranquille des années 1960… Une personne élevée dans la Grande Noirceur peut avoir nourri et connu toutes les vagues médiatiques, identitaires et culturelles, tout en faisant encore l’actualité en 2018. Celui qui fut si longtemps « Monsieur Culture » peut protester à bon escient contre les émissions de variétés qui remplacent les vitrines culturelles à la télé de Radio-Canada et sur l’espace critique rétréci partout comme une peau de chagrin.

On s’est amusés en l’entendant évoquer les chroniques olé olé écrites par Pierre Bourgault sous le pseudonyme de Chantal Bissonnette dans le magazine Nous qu’Homier-Roy dirigeait. Lancé en 1973, il aura été le premier, après l’éclaté Mainmise, à embrasser les folles libérations de l’époque.

Remonter le temps au cours de ces entretiens l’a poussé à une sorte d’examen de conscience, « comme à la confesse » dit-il, se découvrant des défauts bientôt avoués : le manque de bonté, par exemple. Accordons-lui le crédit de l’honnêteté.

Sa dent dure, ses excommunications sans appel l’entraînaient ailleurs, mais il est tonique, drôle, intelligent, souvent pertinent. La bonté ne fait pas nécessairement un bon show de toute façon.

Éternel pigiste

Il semble avoir toujours fait partie du paysage médiatico-culturel, ayantmême dirigé la section Spectacles de La Presse dès la fin des années 1960. De cet éternel pigiste, je n’ai pas oublié la belle plume dans les pages de L’actualité. Ni, au petit écran, ses prises de bec épiques sur les films avec Chantal Jolis à l’émission À première vue. Leurs duels invitaient le spectateur à se faire une idée par lui-même, en plus de lui offrir matière à rigoler.

Au sein de La bande des six, où son sens de la formule frappait, à Viens voir les comédiens, où il aura mis en lumière tant d’artistes, à la barre radiophonique de C’est bien meilleur le matin, où nul, après son départ, n’aura pu lui ravir sa tiare de pape, à la voix, à l’écrit, à l’image, à la direction de magazines : « Jack of all trades », comme il qualifie ici son propre père.

Les vocations culturelles naissent partout. Ce garçon dévot élevé dans les années 1940 à Laval, sans musique, sinon les airs sortis de la radio, avait été initié aux joies de la télévision à travers le feuilleton La famille Plouffe. Une prédilection pour l’architecture, la découverte d’Expo 67 en ouverture au monde, les trains pris avec les amis pour faire le plein de spectacles, d’expos et de films à New York, son amour précoce pour la lecture et pour le dessin, des premiers films découverts dans les sous-sols d’église. Tout a joué.

J’ai toujours été impressionnée par le fait que son grand-père maternel, Joseph-Arthur Homier, avait été le premier cinéaste de fiction au Québec. Avec des films comme Madeleine de Verchères et La drogue fatale, tournés pour l’édification des troupes au cours des années 1920, mais pionnier d’un art promis à un grand avenir, dont son petit-fils allait tant témoigner.

Un des souvenirs d’Homier-Roy m’a frappée de tristesse. Ayant réalisé un reportage à Rome sur le tournage nocturne du film The Secret of Santa Vittoria de Stanley Kramer à la fin des années 1960, il s’était éclaté en compagnie de la grande actrice Anna Magnani qui l’avait pris sous son aile. Plus tard, invité à l’émission Des squelettes dans le placard, voulant raconter cette anecdote, il y renonça en comprenant que personne de l’équipe ne semblait savoir qui était Anna Magnani. Panne de mémoire collective.

J’aime ses propos sur la mondialisation. Lui qui aura connu la grande époque des chansonniers porteurs d’un projet collectif et d’un souffle historique déplore que l’individualité prime à ce point chez les auteurs-compositeurs québécois d’aujourd’hui, sans les empêcher pour autant d’enfanter parfois de jolies choses.

« Avec la mondialisation vient aussi l’envahissement de la langue dominante dans la culture et j’avoue que cet état de fait me préoccupe, écrit-il. En France, la culture est véritablement en péril, mais les Français ne semblent pas s’en rendre compte. »

Et en voyant cette semaine aux infos Emmanuel Macron servir à Philippe Couillard un discours tarabiscoté sur l’usage de l’anglais en renforcement de la francophonie, j’ai songé, à sa suite, que la culture française est en péril, là-bas, ici, partout, et qu’elle aura intérêt à enfanter plein d’animateurs aussi passionnés que lui pour la défendre.

3 commentaires
  • Gilles Théberge - Abonné 10 mars 2018 13 h 20

    En effet « en voyant cette semaine aux infos Emmanuel Macron servir à Philippe Couillard un discours tarabiscoté sur l’usage de l’anglais en renforcement de la francophonie, j’ai songé, à sa suite, que la culture française est en péril, là-bas, ici, partout, et qu’elle aura intérêt à enfanter plein d’animateurs aussi passionnés que lui pour la défendre. »

    Mais rien n’est moins sûr, ceux qui suivent René Homier Roy se fichent de la culture française. À l’égal des Macron et Couillard.

  • Nadia Ghalem - Abonnée 11 mars 2018 11 h 17

    Culture en péril ?

    Monsieur René Homier-Roy par ses propos à TLMEP, donne des précisions éclairantes, si j'ai bien compris: la rareté de plus en plus grande des productions de qualité, l'errosion progressive des droits d'auteurs, l'abondance de publications pas toujours justifiées.
    Pour ce qui est de la menace qui pèse sur le français, ce qui est dangereux, c'est la confusion, la paresse intellectuelle, à tort ou à raison, on constate le fait qu'au Québec, dans certains cas, ce sont de parfaits bilingues qui utilisent souvent un français châtié: René Homier-Roy, la majorité des artisans de Radio-Canada : Myra Cree, René Levesque et Jacques Parizeau, chez les jeunes: Isabelle Richer, Marie-Maude Denis,mais aussi, les journalistes du Devoir et tant d'autres qui, en plus de la rigueur et la compétence journalistique, ajoutent la qualité Chantal Hébert, Tasha Khiridin (capables de travailler dans les deux langues.).. Il y en a dont le nom m'échappe pour le moment, et ce dont on parle peu: l'influence des cultures autochtones qui confèrent réflexion et lenteur à l'expression. Bref, il y aurait toute une étude à faire sur le "parler" Québécois.
    Par ailleurs, je me souviens d'avoir rencontré Monsieur Homier-Roy dans son bureau alors que j'étais jeune pigiste: j'en garde le souvenir d'un Directeur intelligent, courtois, attentif. Je l'en remercie quelques decennies plus tard.

  • Michel Sirois - Abonné 11 mars 2018 17 h 27

    C'est peu dire!