Vous avez dit «populiste»?

« Populiste ou populaire ? » Voilà la question que me lançait la semaine dernière à Rome un représentant du Mouvement 5 Étoiles, le parti fondé par l’humoriste Beppe Grillo, qui est arrivé en tête dimanche dernier. La question mérite en effet d’être posée tant le populisme est devenu un mot fourre-tout qui sert à désigner tout et n’importe quoi.

Sous ce mot, on range aussi bien des mouvements néonazis comme L’Aube dorée, en Grèce, les partis conservateurs de l’ancienne Europe de l’Est, comme celui de Victor Orban en Hongrie, un parti d’extrême gauche comme Syriza, un personnage hérétique comme Donald Trump et le Mouvement 5 étoiles qui se dit « ni de droite ni de gauche ». De là à conclure que le mot « populisme » sert à désigner tout ce qui dérange la mondialisation heureuse et qu’on n’arrive pas à comprendre, il n’y a qu’un pas qu’on serait tenté de franchir.

C’est d’abord en Italie que le mot est revenu au-devant de l’actualité. Il faut dire que ce pays est depuis un siècle le laboratoire politique de l’Europe. C’est là qu’apparurent les premiers mouvements fascistes, largement inspirés du socialisme révolutionnaire. Après la guerre, le pays abrita le plus important parti communiste d’Europe.

C’est avec Silvio Berlusconi qu’apparut au début des années 1990 le populisme médiatique moderne. Bien avant Nicolas Sarkozy et Donald Trump, Il Cavaliere inaugura un nouveau style politique décomplexé qui a fait depuis des émules dans le monde entier.

Berlusconi savait de quoi il parlait. Longtemps avant Trump, ce propriétaire de chaînes de télévision comprit que, pour franchir le mur de verre du nouvel univers virtuel, il n’y avait pas mieux que l’arrogance, l’impertinence et la grossièreté. Dans un monde où, avec l’aide des chaînes publiques, on ne peut plus faire campagne sans passer à Tout le monde en parle, les dirigeants politiques étaient sommés de se comporter en artistes de variétés. Les nouveaux médias dits sociaux n’ont fait qu’accentuer cette hystérisation de la vie publique.

Des déguisements ridicules de Justin Trudeau aux « vaffanculo » de Beppe Grillo, en passant par les allures populo de Manon Massé, sans oublier le refus des mélenchistes français de porter la cravate à l’Assemblée nationale, tout est bon aujourd’hui pour se distinguer des élites et franchir ainsi le mur de la téléréalité. Si l’Italie est un cas d’espèce, c’est parce que son système politique, où les promesses disparaissent au gré des coalitions, offre plus de marge de manoeuvre que les autres à la démagogie. L’Italie montre pourtant que, poussé à bout, ce petit jeu ne peut déboucher que sur le cynisme.


 

Mais il y a un autre populisme. C’est un populisme qui est le fruit des nouveaux clivages qui se font jour dans un monde en plein bouleversement. « Populiste » est aujourd’hui le sobriquet par lequel les élites médiatiques désignent tous ceux qui ne jouent pas le jeu de la mondialisation heureuse. Une façon aussi pour certains de nommer ce qu’ils ne comprennent pas.

Partout en Europe, les vieilles distinctions entre la gauche et la droite sont en train de se brouiller. Cette confusion n’est peut-être que temporaire, mais elle n’en est pas moins réelle. Les fractures qui sommeillaient au sein des blocs qui réglaient traditionnellement la vie politique éclatent au grand jour, faisant exploser les partis de gouvernement qui sur l’Europe, qui sur l’immigration, qui sur la laïcité. Il en va du Parti socialiste français et de Forza Italia comme du Parti québécois.

Ces nouveaux clivages semblent en effet échapper aux partis traditionnels. Comme s’ils étaient incapables de voir poindre la résistance populaire spontanée à une mondialisation sauvage présentée, non seulement comme inévitable, mais comme la seule et unique morale de notre époque. Pour ne pas dire la seule incarnation du bien et de l’« ouverture à l’autre ». Or, contrairement à ses élites mondialisées, le peuple, lui, n’a pas vraiment le choix de demeurer attaché à ses quartiers, à ses villages, à ses traditions, à sa culture, à sa famille et à sa nation. Bref, à un mode de vie hérité de l’histoire et qu’il n’entend pas voir liquider au nom d’un universalisme abstrait, fût-il moral ou économique.

On voit donc surgir des mouvements, certes souvent erratiques et parfois même dangereux, mais attachés à une politique conçue non pas comme la recherche universelle du bien, ce qui devrait être l’objet de la religion, mais comme la défense des intérêts des citoyens d’une nation donnée à une époque donnée. « L’enracinement est peut-être le besoin le plus important et le plus méconnu de l’âme humaine », disait la grande philosophe Simone Weil. Or, ajoutait Péguy, « les patries sont toujours défendues par les gueux et livrées par les riches ».

Une certaine gauche universitaire et médiatique cherche à se rassurer en brandissant les vieilles catégories politiques du fascisme et de l’extrême droite pour éviter surtout d’entendre ce que disent ces électeurs qui ont le grand défaut de lui échapper. Elle n’exprime ainsi que son désarroi face à un monde qui n’entre plus dans les catégories d’hier.

27 commentaires
  • Lucie Blais - Abonnée 9 mars 2018 00 h 48

    Toujours aussi pertinent....et nécessaire

    J'aime toujours vous lire vos questions sont nécessaires dans cette ère de fourre-tout médiatique....donne un sens à mes malaises....

    L.blais

  • Bernard Terreault - Abonné 9 mars 2018 07 h 53

    Le fond de sa pensée

    Même si je diffère d'opinion sur quelques points, C. R. livre ici le fond de sa pensée politique et sociale de façon lucide et cohérente. Il serait tellement utile que tout le monde et particulièrement les hommes et les femmes publiques fassent preuve de la même transparence.

    • Cyril Dionne - Abonné 9 mars 2018 18 h 02

      Sur quels point différez-vous avec M. Rioux ? Le tout semble limpide comme l’eau d’un ruisseau.

      Maintenant, est-ce que quelqu’un pourrait nous expliquer ce que le libre-échange et la mondialisation ont fait pour les gens ordinaires?

      Depuis les années 90 avec Bill Clinton, tous les bons emplois sont partis en fumée non seulement aux États-Unis, mais ici au Québec. On ne parlera pas du vol intellectuel comme Bombardier par Airbus. Les petits commerçants ne peuvent pas faire compétition avec les multinationales. Les libre-échangistes gardent des populations entières en esclavage. Le libre-échange et la mondialisation détruisent les différences culturelles et les effacent. Les taxes, tarifs et impôts versées aux gouvernements baissent à toutes les années. Qui va payer pour le contrat social qui prime partout dans les sociétés occidentales démocratiques?

      D’autres diront que nous avons le plein emploi, mais ce sont des emplois précaires qui seront remplacés bientôt par l’automatisation, la robotique et l’intelligence artificielle. Et cette période de pleins emplois est catégorisée par une économie américaine en bonne santé depuis l’élection d’un certain Donald Trump.

      Le populisme est le ras-le-bol de la classe moyenne face à une mondialisation qui n’a jamais été voulue. C’est le cartel des plus riches et des plus puissants de la planète qui impose un schème de pensée qui va à l’encontre des intérêts de la majorité, mondialisme, néolibéralisme, libre-échange, establishment, paradis fiscaux et Sainte rectitude politique obligent.

  • Danièle Jeannotte - Abonnée 9 mars 2018 08 h 24

    Est-il trop tard?

    Une fois de plus, vous mettez en plein dans le mille. La mondialisation mérite qu'on la critique et les efforts visant à aplanir les différences entre les peuples, à rendre inopérants les états-nations et à répandre à l'échelle du monde une culture inodore et incolore fondée sur une langue unique simplifiée et sur le sabotage des systèmes d'éducation semblent impossibles à arrêter. On se demande vraiment s'il n'est pas trop tard puisque les résultats des élections dans les pays soi-disant démocratiques oomme les États-Unis et le Canada prouvent qu'une grande partie de la population tombe dans le piège tendu par ces politiciens qui se prétendent du côté de la classe moyenne même s'il est évident qu'ils n'en ont jamais fait partie. Et qui versent dans la politique-spectacle pour éviter que le bon peuple les trouve ennuyants et cesse de les écouter au bout de cinq minutes.

  • Jacques Lamarche - Abonné 9 mars 2018 09 h 07

    Lumineux!

    Éclarage puissant! On comprend mieux que tous ces combats qui semblent incohérent participent d'une forme de résistance à l'uniformité que le commerce américain mondialisé tend à imposer! Merci infiniment!

  • Yvon Lacasse - Inscrit 9 mars 2018 09 h 07

    Merci et bravo!

    "Or, contrairement à ses élites mondialisées, le peuple, lui, n’a pas vraiment le choix de demeurer attaché à ses quartiers, à ses villages, à ses traditions, à sa culture, à sa famille et à sa nation. Bref, à un mode de vie hérité de l’histoire et qu’il n’entend pas voir liquider au nom d’un universalisme abstrait, fût-il moral ou économique." (C. Rioux)

    Tout est dans ce passage, selon moi, et si on y voit du "populisme", c'est qu'on une idée assez tordue des électeurs. Le multiculturalisme fait de plus en plus de ravage à tous les niveaux, partout où il s'impose, mais ceux qui se considèrent comme "élites" y trouvent leur profit$ et cherche constamment à dénigrer ceux qui le dénoncent, en entretenant la peur et en créant des divisions qui les servent (je vous laisse le soin de mettre les noms requis).
    Merci pour cette chronique pertinente et actuelle! Enfin quelqu'un qui ne "sombre" pas dans le politiquement correct et qui trouve les mots pour exprimer le ras-le-bol du "peuple", de façon magistrale.