Le murmure du buste noir

Selon l’essayiste Nassim Nicholas Taleb, la malédiction de notre époque réside dans une posture inédite dans l’histoire de l’humanité : une faible minorité tyrannique ayant pris d’assaut la majorité des ressources de la planète ne prend plus aucun risque. Un peu comme les pilotes de drones dirigés à distance pour bombarder les villes à l’autre bout de la planète, les privilégiés ne jouent plus leur peau et tirent les ficelles dans des coulisses parfaitement hermétiques.

Or, même les premières lois écrites, le célèbre Code Hammourbie de Babylone, imposaient une pénalité à quiconque nuisait à une autre personne. Impossible d’aspirer à une société de droit si les coupables ne sont pas responsables de leurs actes, car l’asymétrie malsaine prend le dessus dès que je gagne davantage que je perds. Il existe une règle de jeu naturelle et essentielle : pour gagner, il faut accepter le risque d’avoir quelque chose à perdre.

Même si Taleb cite à tour de rôle Platon, Périclès, Sénèque, Marc Aurèle et d’autres sages de l’Antiquité, il passe à côté du philosophe grec Anaximandre qui résumait en trois lignes l’ordre du monde : « Toutes choses ont racines l’une dans l’autre et périssent l’une dans l’autre, selon la nécessité. Elles se rendent justice l’une à l’autre, et se récompensent pour l’injustice, conformément à l’ordre du temps. »

En terminant son dernier essai, Jouer sa peau (Les Belles Lettres), on a envie de demander à Taleb de situer l’asymétrie dans le temps. À quel moment exactement notre histoire humaine a-t-elle pris cette irréversible posture asymétrique ?

Conversion et prédation

Alors que pour les uns la Renaissance signifie éclats de connaissances au coeur de l’Europe obscure, pour d’autres, elle veut surtout dire le début de l’esclavage et de l’assujettissement insensé de l’homme par l’homme. Si la règle du jeu stipule qu’il faut avoir quelque chose à perdre pour pouvoir gagner, la malédiction asymétrique est datée et savamment racontée par le jeune romancier congolais Wilfrid N’Sondé.

Dans son dernier livre, Un océan, deux mers, trois continents (Mémoire d’encrier), il retrace et reconstruit l’incroyable odyssée de Nsaku Ne Vunda, premier ambassadeur noir au Vatican, né vers 1583 sur les rives du Kongo, mort à Rome en 1608 et immortalisé par l’artiste Francisco Caporale dans un buste en marbre noir. Tout commence dans une lointaine contrée idyllique dans le village de Boko, « où les morts s’invitent parfois parmi les vivants dans une promiscuité mystique ».

Se convertir au christianisme allait donc de soi, car pour les Bakongos, la coexistence entre le monde visible et le monde invisible, c’était du déjà-vu. Mais ils ne pouvaient pas prévoir qu’aussitôt convertis, ils allaient devenir l’objet de transactions commerciales. Dans cette prédation généralisée, Alvaro II, le sinistre chef congolais qui avait vendu son âme et son peuple aux colons portugais, encerclé dans le piège de sa propre concupiscence, choisit le prêtre Nasaku pour aller représenter sa cause au Vatican, pour aller plaider auprès du Saint-Père pour qu’il abolisse l’esclavage.

Noble, mais piètre espoir, d’autant plus que son envoyé vivra, à côté de ses compatriotes pris au piège et réduits à l’esclavage, les supplices de l’ignoble monstre en bois Vent Paraclet parti pour le Nouveau Monde. Or « l’image idyllique de l’Europe transmise par mes professeurs missionnaires, le continent où dans chaque coeur palpitait la foi du Christ », se transforme peu à peu en un continent d’une violence inouïe capable d’inventer le racisme au nom d’une main-d’oeuvre bon marché…

Crime contre l’humanité

Dans cette odyssée digne de la meilleure tragédie d’Ésope, après avoir sillonné un océan, deux mers et trois continents, Nsaku Ne Vunda est finalement capable de tenir un discours sensé et peu culpabilisant. La sagesse du romancier réside dans sa capacité de nous faire comprendre à travers le vécu tragique de son personnage qu’une asymétrie en appelle une autre : « Le contact avec les Portugais avait lentement mais sûrement mis en lumière les travers qui sommeillaient dans nos coeurs. »

Pour qui prête l’oreille, il émane de ce grand livre le message suivant : au pied de son buste à Rome, il est possible d’entendre « les plaintes suppliant que leur soit épargné l’oubli dans la mémoire des siècles ». Message on ne peut plus actuel dans une Italie où 73 % de la population juge l’immigration (surtout africaine) coupable de tous ses maux.

Mais s’il y avait un message à livrer à saint Pierre, supplions-le de mettre rapidement au travail le réalisateur du tristement majestueux film Vénus noire, Abdellatif Kechiche, et le romancier Wilfrid N’Sondé pour qu’ils nous racontent sur le grand écran l’histoire de cette grande asymétrie quand l’homme de l’Afrique a été forcé de jouer la couleur de sa peau sans avoir rien à gagner en retour, même pas ces trois mots : crime contre l’humanité.

1 commentaire
  • Louis Gilbert - Abonné 10 mars 2018 18 h 47

    Du grand art.

    Belle écriture et texte bien fouillé. Merci.