Les médias publics, ce service essentiel

Alors que se multiplient les rappels que la santé démocratique est tributaire d’une information de qualité, dans plusieurs pays, l’existence des services publics de radio-télévision est remise en question. Dimanche, les Suisses étaient appelés à voter sur un projet d’initiative populaire pour abolir une portion majeure du financement du système audiovisuel public. Ils ont massivement rejeté la proposition. L’an dernier, c’est le gouvernement israélien qui décidait de fermer la radio et la télévision publique. Il y a quelques années, le gouvernement grec mettait fin aux activités du service public de télévision. Ici, en 2016, l’actuel chef du Parti conservateur déclarait son intention de mettre la hache dans l’information à Radio-Canada.

Outre une allergie à l’idée même de service public, ceux qui remettent en question les radios et télévisions publiques invoquent que le paysage médiatique est désormais caractérisé par l’abondance des sources d’information et qu’il n’y aurait plus de réels avantages à consacrer des ressources aux médias publics. Comme si Instagram pouvait remplacer les reportages fouillés d’Enquête ou de La facture !

Évidemment, les médias de service public doivent s’adapter aux réalités qui modèlent désormais le paysage audiovisuel. Mais au Canada, en raison de la garantie de la liberté d’expression, comprise comme incluant un droit du public d’être informé, il est loin d’être certain que les autorités gouvernementales peuvent agir à leur seule guise à l’égard d’un service public comme Radio-Canada.

Service public et droit à l’information

La Loi sur la radiodiffusion précise que la Société Radio-Canada en tant que radiodiffuseur public est indépendante du gouvernement : elle a mission d’assurer un service qui, par sa nature même, présuppose une autonomie éditoriale. Au Royaume-Uni, dont s’inspire en grande partie notre système politique, les juges ont depuis longtemps déterminé que le diffuseur public, la BBC, ne relève pas d’une fonction gouvernementale.

Les décisions relatives aux médias publics doivent être compatibles avec la liberté d’expression protégée par la Constitution. La liberté d’expression limite la faculté des autorités politiques de sabrer dans les services publics aussi essentiels à la qualité de la vie démocratique. Des services publics voués à informer et divertir en dehors de logiques étroitement commerciales sont un impératif démocratique plus essentiel que jamais en cette époque où foisonnent cynisme et « fausses nouvelles ».

Lorsqu’une fonction éditoriale est dévolue à un organisme public, le gouvernement ne peut agir à l’égard de celui-ci comme s’il était l’ultime détenteur du droit de décider ce qui sera diffusé. Il lui faut respecter les conditions nécessaires à la préservation de l’exercice indépendant des fonctions d’information accomplies selon de hauts standards professionnels. Un média comme Radio-Canada est au service du public, pas du gouvernement. Son financement est régi par les exigences qui découlent des libertés de communication. Les décideurs politiques n’ont pas pleine liberté de régir le financement de ces services comme si ceux-ci n’avaient rien à faire avec la promotion de la diversité des expressions et la qualité de la vie démocratique.

Financement conséquent

Les tribunaux canadiens, à l’instar de ceux d’autres pays démocratiques, ont confirmé que la liberté éditoriale des radiodiffuseurs publics est protégée par la Constitution. En Allemagne, la Cour constitutionnelle a reconnu que la radiodiffusion publique est une condition inhérente aux libertés de communication reconnues aux citoyens par la Constitution. Les décisions affectant la radiodiffusion publique, comme celles relatives à son financement, doivent être compatibles avec le respect de ses conditions d’existence comme activité effectivement indépendante des décideurs gouvernementaux.

L’existence de ces analyses judiciaires permet de tenir pour acquise l’obligation des États d’assurer un financement des diffuseurs publics qui soit compatible avec le mandat qui leur est confié. Une interprétation contraire conduirait à prétendre qu’il est possible de conférer un mandat étendu aux radiodiffuseurs publics mais en pratique, à les priver des moyens afin de l’accomplir.

Heureusement que les exigences constitutionnelles imposent des balises aux décisions des dirigeants politiques qui seraient tentés d’affaiblir l’indépendance des médias de service public. Prétexter la tendance au recul des modes traditionnels de consommation des médias pour sabrer dans les services publics de radiodiffusion, c’est exposer encore plus nos sociétés à la multiplication des dérives en forme de « fausses nouvelles » et autres tentations populistes.

5 commentaires
  • Bernard Dupuis - Abonné 6 mars 2018 10 h 13

    La différence entre l'idéal et le réel

    Il faudrait bien qu’un jour quelqu’un soulève le problème de l’indépendance réelle de Radio-Canada face aux décideurs gouvernementaux. L’information à Radio-Canada est-elle complètement indépendante de ces décideurs? Qu’en est-il véritablement de l’autonomie éditoriale du diffuseur public canadianiste? Enfin, Radio-Canada est-elle toujours en dehors d’une logique étroitement commerciale?

    Je suis d’avis que l’indépendance de Radio-Canada relativement aux décideurs gouvernementaux relève plus de la légende que de l’histoire. Le problème principal au Canada n’est pas la différence effective entre les partis politiques, mais l’existence de la nation québécoise. Radio-Canada n’a aucune difficulté à respecter son autonomie éditoriale face aux décideurs gouvernementaux ou autres (Air Canada, Molson, etc.) tant qu’il n’est pas question de la langue française et de la nation québécoise.

    Tant qu’il n’est question que du nationalisme canadien, il n’y a pas de soucis. Cependant, aussitôt qu’il est question du Québec tout devient tendancieux. Premièrement, ce n’est pas la langue française qui est menacée, mais l’anglais. Ce qui est important, ce n’est pas que le Québec paie près de cinquante milliards de taxes et d’impôts à Ottawa, mais c’est les 8 milliards de la péréquation reçus par le Québec. L’important c’est de montrer une Québécoise portant le drapeau gros rouge du Canada, mais rendre le drapeau québécois invisible aux yeux du monde entier. En Ontario, on assiste à des débats politiques tandis qu’au Québec une « chicane » n’attend pas l’autre. On y voit tout de suite la touche de Jean Pelletier, fils de Gérard Pelletier, directeur de l’information.

    Même dans le domaine du divertissement, on y voit une orientation éditoriale douteuse. Est-ce un hasard si la légende de Séraphin est présentée comme une série historique? Les Québécois du XIXe siècle y sont présentés comme des colons demeurés « affreux, sales et méchants ». Est-ce simplement une vision d’une autre gé

  • Bernard Dupuis - Abonné 6 mars 2018 10 h 16

    ... l'idéal et le réel (suite et fin)

    Est-ce simplement une vision d’une autre génération voulant discréditer la précédente ou est-ce une exigence éditoriale de la maison?
    Les exemples sont légion où se profile la position éditoriale canadianiste.

    Je crois qu’il est faux de dire que Radio-Canada préserve notre société de la « multiplication des dérives en forme de « fausses nouvelles » et autres tentations populistes. » Sans parler du recul de la qualité et de la quantité de français qui diminuent.
    Bernard Dupuis, 06/03/2018

  • Micheline Gagnon - Abonnée 6 mars 2018 10 h 29

    Auditrice assidue de Radio-Canada

    J'ai bien aimé le commentaire d'Anne-Marie Dussault concernant son objectivité: la gauche et la droite l'accusent d'être biaisée, de même que les fédéralistes et les souverainistes. Personnellement je suis une auditrice assidue de Radio-Canada depuis plus de 50. La lecture de journaux indépendants comme Le Devoir m'éclairent aussi. Mais regrettablement les commentaires des lecteurs sont presque toujours teintés de parti pris et vont jusqu'à menacer de cesser leur abonnement si le texte diffère de leurs convictions. En fin de compte, je m'informe pour obtenir des pistes de réflexion qui me permettent d'atteindre les convictions qui me sont nécessaires lorsque vient le temps de voter, de peser les opinions et les choix qui s'offrent à moi.

  • Raynald Richer - Abonné 6 mars 2018 16 h 52

    À qui appartient Radio-Canada ?

    Il faut bien dire que Radio-Canada a bien changé ses dernières années. Je suis un nostalgique du Radio Canada d’avant Harper. Celui où les animateurs et les journalistes tentaient de leur mieux à avoir une couverture la plus neutre possible. Celui où il était très difficile de connaître les opinions politiques ou partisanes des acteurs de l’information.

    C’était pour moi normal, car Radio Canada est financé par l’argent de tous les Canadiens et les Canadiennes. La société d’État doit donc s’efforcer d’éviter de privilégier les opinions de certains au détriment de celles des autres.
    Aujourd’hui, les médias pratiquent de plus en plus un journalisme d’opinion et/ou à forte teneur éditoriale et Radio-Canada n’échappe pas à cette nouvelle mode. En fait, actuellement, on connait parfaitement les opinions politiques et parfois même partisanes des animateurs ou animatrices. Nous sommes en présence d’une politique éditoriale très forte et assumée par pratiquement tous les intervenants. En fait, on a l’impression qu’à quelques exceptions près, l’éditorial commence avec les émissions du matin pour se transmettre jusqu’au téléroman de fin de soirée.

    On ne recherche plus la neutralité, on pratique une information qui se veut « engagée socialement et politiquement. » On a même parfois l’impression que les animateurs et les animatrices utilisent la force du média pour défendre des intérêts particuliers.

    Étant donné que le financement est public, et que c'est un service essentiel, certaines questions méritent d’être posées:
    Quelle est la politique éditoriale officielle de Radio-Canada ? Qui décide de cette politique éditoriale ? Est-ce que ce média représente toujours l’ensemble des Canadiens et des Canadiennes ? L’argent public consacré est-il consacré à produire une information de qualité ou est-il détourné au profit de certains groupes de pression ?

    Bref, on sait qui paie pour Radio-Canada, mais il est peut-être temps de se demander à qui appartient cette société.

    • Jean-Yves Arès - Abonné 7 mars 2018 23 h 56

      On vient d'avoir un autre exemple ce soir M. Richer. Au Télé-Journal on nous présente l'opinion de deux personnes supposées représentés le pour et le contre du salaria pour les médecins. Du coté du pour l'interview se passe dans un bureau ou une équipe de télévisons y fait un travail impeccable. Éclairage, son et angle de prise de vue de très bonne qualité, le rendu du propos est techniquement A1. Pour l'autre point de vue rien de tel, l'interview est livré via une caméra d'ordinateur a base définition, dans une salle d'examen de médecin, l'éclairage est celui des néons de la salle et très médiocre. Le son sonne lui la canne de tôle. Le rendu a l'écran fait pitié... Donc deux points de vue opposés sont effectivement présentées, mais la présentation elle-même est techniquement fort biaisée...

      Le biais dans nos médias est omis présent et crève les yeux pour quiconque a l'esprit le moindrement critique.

      Ici même au Devoir, alors que son directeur, M. Myles, répète a chaque fois qu'il le peut que le journal est indépendant de toute influence, libre de pensé, dans les faits ce journal est devenu une succursale du syndicalisme ou tous les éditoriaux penchent invariablement du coté des humeurs syndicales. L'esprit qui caractérisait le Devoir se dissous petit a petit.

      M. Myles insiste pour qu'un financement de l'État arrive avec zéro conditions. Zéro conditions pour du journalisme sans vraiment de code étique et d'intérêt pour la neutralité que commande le principe même d'information cela aboutie a un outil de marketing, et a un outils de propagande plus ou moins dissimulé.

      Ce n'est pas parce que le quatrième pouvoir que sont les médias ne sont sous la botte des États que cela veut pas dire qu'ils ne sont pas sous la botte de groupes d'intérêts, tout en se prétendant "au service du public".