De l’enchantement à la détresse

La vitesse avec laquelle les députés conservateurs du Québec et leur chef Andrew Scheer se sont empressés cette semaine d’inviter leurs collègues démissionnaires du Bloc québécois à se joindre à eux à la Chambre des communes aura démontré en quoi l’électorat québécois est changeant. Les résultats électoraux au Québec depuis dix ans ont donné du fil à retordre aux politicologues, qui cherchent à comprendre les virages politiques extrêmes qui ont vu le Bloc être délogé du sommet par le NPD, qui a dû ensuite céder sa place aux libéraux en 2015. Doit-on s’attendre à ce que les Québécois changent encore d’avis en 2019, cette fois au bénéfice des conservateurs ?

Pour l’instant, rien n’indique qu’un tel rebondissement serait dans les cartes. M. Scheer ne crée guère l’engouement, ni chez les électeurs québécois ni chez ceux du reste du Canada. Mais la guerre interne au Bloc aiderait les conservateurs à préserver les 11 sièges qu’ils détiennent actuellement au Québec en amenant plus d’électeurs nationalistes à abandonner une formation souverainiste en détresse. Devant un gouvernement libéral centralisateur et un NPD tout aussi friand d’un gouvernement central fort, les conservateurs constitueraient peut-être leur meilleure solution de rechange.

Bien sûr, il serait périlleux de présumer quoi que ce soit en ce qui concerne le comportement futur des électeurs québécois. Ces derniers constituent une espèce qui confond bien des experts en la matière. Mais force est de constater que le Bloc, encore plus que son cousin sur la scène provinciale, connaît un déclin certain depuis plusieurs années. Alors que le débat actuel au Bloc tourne autour de la mission première du parti — la promotion de la souveraineté ou la défense des intérêts du Québec —, l’effritement dans l’appui bloquiste depuis dix ans serait surtout le résultat d’un désir de la part des électeurs québécois, même ceux qui se disent souverainistes, de parler d’autre chose. À un point tel où le Bloc n’a plus d’attrait que pour les souverainistes purs et durs.

La personnalité attachante de l’ancien chef néodémocrate Jack Layton a certes contribué à l’essor du NPD au Québec en 2011. Mais comme l’ont constaté le politicologue Patrick Fournier de l’Université de Montréal et ses coauteurs dans une étude publiée en 2013 dans la Revue canadienne de la science politique, un rassemblement souverainiste en pleine campagne fédérale en 2011 et qui avait réuni Gilles Duceppe et la chef péquiste de l’époque, Pauline Marois, aurait nui autant au Bloc que l’engouement des électeurs pour le bon Jack. « Pour le reste de la campagne, le Bloc a continué de mettre l’accent sur la souveraineté en rappelant aux électeurs que le NPD était un parti fédéraliste, ce qui a créé une explosion dans la couverture médiatique de la souveraineté durant les deux dernières semaines de la campagne », ont-ils écrit dans cette étude, publiée en anglais. « Le message du Bloc aurait pu être efficace parmi les souverainistes convaincus […], mais il se peut qu’il ait créé une réaction de rejet [“backlash”] parmi les nationalistes, plus nombreux, qui avaient souvent appuyé le Bloc pour défendre les intérêts du Québec sur la scène fédérale. »

De 49 % en 2004 à 23 % en 2011, en passant par 38 % en 2008, le Bloc a fini l’élection de 2015 avec 19,3 % du vote au Québec. La plupart des 10 candidats qui ont gagné sous la bannière bloquiste en 2015 ont connu de si courtes victoires qu’il suffirait que quelques centaines d’électeurs changent d’avis en 2019 pour qu’ils se retrouvent au chômage. Ils compteraient peut-être sur un effondrement de l’appui au NPD sous Jagmeet Singh encore plus important que sous Thomas Mulcair en 2015, alors que le candidat néodémocrate était dans la majorité des cas le député sortant. Ils pourraient aussi espérer que la popularité du premier ministre, Justin Trudeau, qui semble en prendre pour son rhume ces dernières semaines, s’estompe encore davantage d’ici les prochaines élections pour damer le pion à leurs adversaires libéraux en 2019. Mais on voit mal en quoi l’avenir du Bloc pourra passer par la promotion de l’indépendance, comme le souhaite sa chef contestée, Martine Ouellet, alors que le nombre d’électeurs souverainistes qui se mobilisent autour de ce seul enjeu au fédéral est à la baisse d’élection en élection depuis 2004. Et ce n’est pas avec une chef aussi hostile envers les nationalistes mous que le Bloc va convaincre ces derniers de revenir au bercail.

Le Bloc n’est déjà plus un joueur important à Ottawa. Cette semaine, il a été tourné en ridicule sur la colline parlementaire. Grâce d’ailleurs à Mme Ouellet et à ses complices, le ridicule semble en voie de le tuer.

10 commentaires
  • Léonce Naud - Abonné 3 mars 2018 04 h 19

    Une lutte entre Québécois et Canadiens-français


    Les États ayant en général la politique de leur géographie, les lignes de force géopolitiques dans l'Est du continent sont encore fondamentalement les mêmes que celles qui prévalaient au temps de la Nouvelle-France. Or, si les Gouverneurs français s'étaient désintéressés du Pays d'En-Haut et n'avaient pas investi le reste du continent de sorte à ce que la France y soit présente pour soutenir ses intérêts, ils n'auraient pas été en mesure de nouer des alliances avec la quasi-totalité des nations indiennes et, par conséquent, maîtrisé le jeu continental entre puissances européennes aussi longtemps que ce fut historiquement le cas.

    Avec le Bloc, les Québécois se sont donné un Corps Expéditionnaire en mesure de collaborer avec nos voisins nord-américains et de redéfinir les relations entre le Québec et les nations environnantes. Ceci inclut la nation canadienne qu'il faut constamment rassurer sur la continuité et l’épanouissement de son existence s'il se produit un jour un changement fondamental dans le statut politique du Québec.

    À Ottawa, les fédéralistes canadiens-français représentent une minorité ethnique canadienne en voie de disparition, donc négligeable sinon méprisable, alors que les bloquistes témoignent d’une nation encore majoritaire sur un territoire délimité dans l’Est de l’Amérique. Ce n'est pas du tout la même chose et les anglophones du pays ne s’y trompent pas. Le reste du Canada attend que cette querelle se termine pour s’arranger avec ceux qui auront eu le dessus. Le Bloc rend les fédéralistes canadiens-français obsolètes en tant que représentants ethniques auprès de la majorité canadienne.

    C'est pourquoi des Québécois doivent de nouveau quitter leurs foyers près du grand fleuve et prendre la route du Pays d'En-Haut. Une fois sur place, il serait néanmoins préférable qu'ils évitent de s'y étriper seulement pour savoir qui a raison.

  • Hélène Gervais - Abonnée 3 mars 2018 06 h 18

    Je ne suis pas d'accord ...

    Le Bloc a de l'attrait pour tous ceux qui croient bien sûr à l'indépendance et ne voteraient pas au fédéral si le Bloc n'existait pas, car c'est le seul à représenter les intérêts du Kébek

    • Louise Collette - Abonnée 3 mars 2018 10 h 13

      Tout à fait Madame, je suis une pure et dure et si le Bloc disparaît je ferai des X partout lors de la prochaine élection fédérale, j'annule mon vote, ou peut-être le parti Vert, on verra...
      Tous les autres partis à Ottawa se moquent pas mal des intérêts du Québec (le parti Vert aussi probablement)... le Bloc est le SEUL qui est là pour nous, ceux qui n'ont pas encore compris ça sont lents à comprendre.......
      Cela dit ça ne va pas bien au Bloc mais il est encore là.

    • Serge Lamarche - Abonné 3 mars 2018 15 h 53

      Ce n'est pas vrai. Le parti Libéral est francophile. Le parti conservateur de Mulroney était francophile.
      De plus, l'option séparatiste est de fait un je-m'en-fout du Canada francophone. Le boulet qui les cale est eux-mêmes. Ce qui aiderait le Québec est vraiment un parti encore plus francophile que les Libéraux, social et qui serait aussi positif pour les très nombreux francophones assimilés et les résistants à l'assimilation.

  • Raynald Rouette - Abonné 3 mars 2018 07 h 38

    Martine Ouellette « bouc émissaire » parfaite


    Le Bloc est devenu caduque depuis 1995. Il a servi à diviser et à diluer le message.

    Le Québec n’est plus respecté par le ROC depuis la défaite référendaire de 1995. C’est cette défaite qui a conduit le Bloc là où il est aujourd’hui. Gilles Duceppe et cie (sans le vouloir ou le réaliser) ont nui au Québec? Je crois que oui.

    Il y a un parti souverainiste de trop et ce n’est pas le PQ. Tu es souverainiste ou tu ne l’est pas et il faut que le message soit clair... Il ne doit pas y avoir de place pour le doute! C’est ce doute qui a mis fin à la carrière politique René Lévesque avec son beau risque.

    • Serge Lamarche - Abonné 3 mars 2018 16 h 05

      Pas d'accord. Le PQ avait une chance de référendum. Le bon gouvernement par «nous autres» était le cri de ralliement qui a fonctionné si bien. Le second référendum était un effort extraordinaire qui a tellement épuisé Parizeau que son tempérament de riche enfant gâté a sorti et sabordé les chances d'un autre.
      Le seul élément qui peut faire revenir un gouvernement souverainiste est encore le bon gouvernement par «nous autres» et c'est cela qui fait voguer la CAQ. Mais le dernier PQ de Marois a gaffé, faisant du PQ un «pas bon» gouvernement par nous autre.
      C'est tout et c'est aussi simple que ça.

  • Claude Bariteau - Abonné 3 mars 2018 07 h 57

    Texte sans profondeur.

    M. Yakabuski, vous signez un texte qui surfe sur des vagues sans portée de sorte que vous faites du sur place en prenant à témoin des vents passagers soufflant sur des partis le temps qu’ils se fassent voir au soleil.

    Quand vous écrivez qu’on (le on étant vous) voit mal en quoi l’avenir du Bloc pourra passer par la promotion de l’indépendance, comme le souhaite sa chef contestée, Martine Ouellet, alors que le nombre d’électeurs souverainistes qui se mobilisent autour de ce seul enjeu au fédéral est à la baisse d’élection en élection depuis 2004 », j’ai l’impression que vous avez acheté vos lunettes de surfeur dans une boutique d’antiquités pour aveugles.

    Le BQ, comme le PQ d’ailleurs, se sont comportés depuis leur création comme des amphibiens qui nage et circule sur terre. Comme vos lunettes ne vous permettent pas de voir les nageurs, vous estimez que les amphibiens détenant cette double qualité sont en perdition dans les eaux troubles à Ottawa et en concluez que la mère qui fait l’appel des indépendantistes va tuer ceux qui prennent des forces avant de replonger dans les eaux troubles qui envahissent comme jamais le territoire du Québec.

    Conséquemment vos lunettes vous empêchent d'observer ce qui se passe et vous font lire la réalité comme aiment la voir les dirigeants actuels du journal qui vous emploient.

    Or, vos lunettes sont biaisées. Elles ne permettent pas d'observer une espèce d’amphibiens qui, se comportant en caméléons, est en train de muer en indépendantistes et vous estimez un défaut génétique dont sont nés des « purs et durs » que vous pointés négativement du alors qu'ils sont plutôt préparés à faire valoir à tous les habitants qui ont fait du Québec leur patrie que les eaux troubles exigent des nageurs chevronnés bien ancrés au Québec.

    Je m’attendais de vous plus de profondeur. Je suis déçu et je pense que plusieurs lecteurs du Devoir le seront.

    • Pierre Robineault - Abonné 3 mars 2018 13 h 05

      La preuve en est que je suis moi-même encore plus que déçu.
      "Conséquemment vos lunettes vous empêchent d'observer ce qui se passe et vous font lire la réalité comme aiment la voir les dirigeants actuels du journal qui vous emploient."
      M'est venu à l'esprit que vous faisiez probablement référence au Devoir, auquel cas je partage volontiers cette affirmation. Pire encore lorsque l'on sait que ce chroniqueur est d'abord et avant tout "employé" par le Globe and Mail de Toronto, premier fournisseur des lunettes qu'il porte. Et je ne comprends toujours pas pourquoi notre journal malgré tout favori ne le signale pas, alors qu'il n'y a pas si longtemps on l'indiquait à propos d'un autre chroniqueur, américain celui-là, et tout autant installé à Paris, mais disparu de notre paysage hebdomadaire.

  • Serge Lamarche - Abonné 3 mars 2018 16 h 11

    Délusion

    Les électeurs du BQ iraient au conservateurs? Ridicule! Le parti conservateur actuel est un amalgame avec le Reform qui lui était une coalition d'envahisseurs anglais. Le Reform a mangé le PC qui est bel et bien le parti de l'anglais envahisseur, mais plus tolérant des autochtones et qui leur a présenté des excuses. Les excuses étant faites, ce parti n'a plus de raison de revenir au pouvoir.