On les achève!

Mercredi, j’assistais au match des équipes qui se disputaient la première place de la ligue de basketball à laquelle je participe comme entraîneur. À la fin du 3e quart, l’équipe hôte jouissait d’une avance incertaine. Durant le temps mort précédant le 4e quart, l’entraîneur de l’équipe a encouragé ses jeunes à poursuivre leurs efforts. Je le sais parce que, du banc des spectateurs, j’ai entendu l’entraîneur s’exclamer : « On les achève ! » Puis, les jeunes de 13 et 14 ans se sont écriés, en choeur : « Yeah, on les achève ! »

Personne ne s’est scandalisé de cet incident. Et pourtant…

Le sport peut être un levier de changement social. Un mode de vie actif favorise une meilleure santé, mais le sport peut aussi permettre l’apprentissage de valeurs et habiletés humaines telles que la maîtrise de ses émotions, la capacité de résoudre des problèmes et le respect des autres.

De plus, nos athlètes de haut niveau sont célébrés parce qu’ils sont des symboles de valeurs que nous admirons, comme le dépassement de soi. La dernière course olympique d’Alex Harvey restera gravée dans la mémoire collective parce qu’il a puisé dans tout son être pour une 4e place. Des gens d’exception comme Alex Harvey agrémentent notre société au-delà du sport.

Or, il existe un fossé entre le culte que nous vouons au sport et les comportements aberrants que nous banalisons, au quotidien, en contexte sportif.

L’entraîneur qui a invité les jeunes de son équipe à « achever » leurs adversaires est un éducateur compétent. Il a simplement tenu des propos dont j’ai déjà aussi été auteur et qui, malgré leur absurdité, sont admis dans un gymnase. Un simple « Restez concentrés ! » aurait marqué l’importance de poursuivre l’effort sans dépeindre l’adversaire en ennemi à abattre.

Lors de la finale de hockey féminin entre le Canada et les États-Unis à Pyeongchang, on a aussi vu Scott Moir, double médaillé d’or en patinage artistique, une bière à la main, interpeller l’arbitre de son siège dans les estrades. « Tu me niaises ! ? Réveille ! » Inacceptable ? Pas selon la réaction collective.

« Scott Moir […] le plus grand fan du Canada aux Jeux olympiques de Pyeongchang. Ça, c’est de la passion pour le sport ! » en titre d’un article du HuffPost. Un autre article du Journal de Montréal était intitulé « L’Internet réclame une autre médaille d’or pour le champion Scott Moir pour sa prestation de soutien lors de la finale du hockey féminin ».

Et que dire de la violence physique dans le sport ? Nombre d’entre nous trouvent encore normal que des bagarres soient autorisées au hockey.

Certains diront que ceci est anodin. Non. Le sport a souvent le jupon long et on y accepte des gestes qui dans d’autres circonstances seraient condamnés. Dans quel autre contexte laisserait-on un adulte encourager des jeunes à en « achever » d’autres ? Et ceux qui donnent des coups de poing aux autres ont généralement peu de succès sur le marché de l’emploi.

Ce qui n’est pas acceptable dans la vie ne devrait pas l’être davantage dans le sport. Et cet enjeu nous concerne tous et toutes.

La manifestation de nos plus bas instincts en sport est symptomatique de certains maux de société, dont une culture de la performance et de la victoire qui pousse à percevoir l’autre comme un ennemi. À l’inverse, puisque le sport occupe une place prépondérante dans nos vies et dans l’espace médiatique, les mauvais comportements qu’on y observe servent de modèle. La prochaine fois que des parents agiront de façon irrespectueuse en hockey mineur, dites-vous que Scott Moir aura servi d’exemple.

En 2017, le Réseau du sport étudiant du Québec comptait 200 096 élèves au sein de ses ligues. Autant d’occasions d’inculquer de saines valeurs. Ceci est vrai, d’autant plus qu’après les parents, les entraîneurs sont les individus ayant la plus grande influence sur les jeunes sportifs. Or, les règles du financement offert par nos gouvernements aux fédérations sportives incitent celles-ci à surtout promouvoir l’élite sportive.

De nouvelles règles pourraient inciter les fédérations à se responsabiliser davantage en ce qui a trait à l’éducation des jeunes sportifs. Mercredi, Philippe Couillard et Sébastien Proulx étaient en visite à l’école secondaire Vanier à Québec, où ils ont félicité « Le diplôme avant la médaille », un programme qui utilise le sport comme levier d’intervention pour contrer le décrochage scolaire. Curieusement, les investissements dans de tels programmes sont marginaux.

Espérons que ça change, parce que l’expérience sportive que nous offrons à nos enfants est le reflet de la société que nous voulons.

7 commentaires
  • Pierre Deschênes - Abonné 2 mars 2018 09 h 25

    Puissants arguments

    Ma perception de la culture sportive au Québec est qu’elle emprunte à l’esprit compétitif des jeux romains, à savoir que le meilleur gagne ou « achève » l’adversaire, culture qui, surtout lorsqu’elle atteint un niveau particuliérement important, c’est-à-dire professionnel, est soutenue et promue par les médias sportifs qui en font leur pain et leur beurre. Aller à l’encontre de cette culture « de masse », comme vous le faites, entre autres, par vos écrits, demande de puissants arguments, que vous maîtrisez, et une ferme volonté de réussir à ébranler dans ses fondements cette même culture, et ce, surtout, dès le plus jeune âge.

    • Cyril Dionne - Abonné 2 mars 2018 18 h 59

      C’est dans la nature humaine de vouloir gagner. Dire le contraire et on se retrouve dans les pires « goulags » soviétiques. Nous sommes des animaux apprivoisés, de la poussière d’étoile qui vogue dans un univers sans fin et qui est intemporel.

      Ceci étant dit, dans le sport amateur subventionné par les contribuables, il nous semble que la modération a bien meilleur goût. Au ballon-panier, on cherche à lancer une sphère dans un panier. On ne coupe pas des atomes en deux quand même.

      Curieux tout de même, ceux qui déplorent cette culture sportive sont souvent les premiers à faire de même dans d’autres domaines et même pire. Dans les pays en voie de développement, peut-être et nous disons peut-être, qu’il serait bon d’inculquer une culture d’excellence au lieu de s’attabler à blâmer les autres. En parlant de violence sportive, personne n’arrive au chevet des fervents sportifs du soccer. Les « Scott Moir » et autres passent pour des amateurs. « Gooooal ».

  • Louise Collette - Abonnée 2 mars 2018 09 h 37

    Merci

    Pour cet article réfléchi et sensé.
    Comme s'il fallait <<tuer>> pour gagner, à croire que l'esprit sportif ce serait ça......

    • André Joyal - Abonné 2 mars 2018 11 h 44

      Pourquoi, tôt ce matin, il était imposssible de placer un commentaire?

      Je suis d'accord avec Mme Collette: oui, une fois n'est pas coutume... j'ai moi aussi grandement apprécié cette chronique de M. VII.

  • Lucie Germain - Abonné 2 mars 2018 09 h 43

    Place à amélioration...

    Bonjour M. Vil,
    merci pour votre chronique pertinente sur les valeurs reliées à la pratique sportive: je suis d'accord pour dire que les comportements violents, verbaux et/ou physiques, n'ont pas leur place dans l'arène! Nous pouvons encourager au dépassement de soi sans pour autant viser l'anéantissement de l'autre... Souhaitons que les entraîneurs - et les proches des athlètes - incarnent et promeuvent toujours davantage le respect! Cordialement,
    Lucie Germain

  • François Beaulne - Abonné 2 mars 2018 10 h 01

    D'accord

    Tout à fait d'accord avec vous. Je suis amateur de sport et j'ai pratiqué moi même pendant plusieurs années le soccer. J'ai également remarqué une tendance grandissante de la part des entraineurs de toutes sortes, dans n'importe quel sport, et notamment chez les entraineurs, les 'coach' d'équipes junior et intermédiaires, à concevoir une partie comme une bataille à finir avec l'équipe adverse, avec, bien sûr, le vocabulaire agressif qui s'ensuit.
    Dommage! Le sport, particulièrement chez les jeunes est censé être un espace de compéttion civilisée et non pas une arène de gladiateurs comme à l'époque des cirques romains.

  • Marc Therrien - Abonné 2 mars 2018 20 h 19

    Et ils n'en mourront pas!

    De tout temps les sports et les jeux dans l'arène ont servi d'exutoire aux passions agressives destructrices instinctives qui animent les humains. En servant de métaphore à la guerre, on y trouve l'espoir que la passion pour la guerre "pour vrai" s'atténue. Comme les capacités de l'humain de changer et de se transformer en profondeur sont encore plus minimes que désiré idéalement, ses passions agressives n'ont pas encore été éradiquées et leurs débordements ont encore besoin d'être canalisés. En attendant qu'advienne l'idéal égalitaire qui aurait annihilé tout désir de compétitionner qui amène à vouloir se colleter avec un adversaire, qui n'est pas pour autant un ennemi, je crois qu'il est sain que cette pulsion agressive puisse s'exprimer en terrain et règles connus et partagés. La capacité de sublimer la violence dans le lieu et le langage du symbolique est favorable à une bonne santé mentale personnelle et sociale pour ces humains dont on n'a pas encore réussi à les épurer pour en faire des anges.

    Marc Therrien