Les cavaliers inexistants

Dans Le chevalier inexistant de Calvino, il y a un personnage du nom de Gourdoulou qui souffre d’un problème d’identité allant bien au-delà du syndrome du caméléon. Car ce n’est pas seulement son apparence qui change, c’est son être lui-même, plastique et malléable à souhait. Voyant passer des canards, il se met à avancer « à croupetons, les mains derrière le dos, levant et posant les pieds bien à plat, à la façon des palmipèdes, le cou tendu » et en faisant coin-coin.

Plus loin, des grenouilles. Gourdoulou bondit sur la berge, « trempé, enduit de vase de la tête aux pieds, [il] s’aplatit à la mode des grenouilles, [lance] un crâ entraînant » et pique une tête dans l’étang. Des poires tombées roulent au bas d’une pente ? Gourdoulou, « à les voir ainsi rouler, rouler, ne put s’empêcher de rouler à son tour, comme une poire ». Ça ne vous rappelle pas un certain premier ministre du Canada ?

La rectitude politique, c’est un peu comme les fibres alimentaires : très sain, mais l’excès entraîne une notable accélération du transit intestinal.

Dans Des jours sans fin (Joëlle Losfeld éditions) de Sebastian Barry (traduit de l’anglais par Laetitia Devaux), qui se déroule au milieu du XIXe siècle, deux jeunes hommes, dont un travesti, s’engagent dans la cavalerie américaine et participent, en bons soldats, au massacre des Indiens, embrochant à la baïonnette Yuroks du nord de la Californie et Sioux oglalas de la Yellowstone sans trop se poser de questions. Le couple homosexuel qu’ils en viennent à former adopte ensuite une fillette réchappée de la boucherie. Ils lui trouvent un grand-père adoptif noir avant d’aller batailler contre les États esclavagistes. Il ne manque à cette jolie famille reconstituée qu’une mama mexicaine refoulée du Texas pendant l’injuste guerre d’agression de 1845 pour que l’acte de contrition soit complet.

Les vainqueurs écrivent l’histoire

Mais bon, réécrire l’histoire de la conquête de l’Ouest en y projetant les fantasmes d’indifférenciation identitaire et de rédemption transsexuelle de l’hypermodernité, pourquoi pas ? Les vainqueurs, après tout, écrivent l’histoire, et le narrateur du roman, un dénommé McNulty, tout immigrant irlandais réchappé de la famine et du choléra qu’il soit, appartient indéniablement à ce camp.

L’histoire n’est pas seulement écrite par les vainqueurs. Elle est aussi écrite par ceux… qui écrivent. C’est pourquoi cette histoire écrite par un Irlandais fourmille d’Irlandais, arrivés par pleines cales de bateaux, « les déchus, les ruinés, les affamés », « des pestiférés, des humains faits rats ». Débarqués pour de bon en Amérique après le séjour prophylactique de rigueur à Grosse-Île, près de Québec.

À cette même époque, la porte de l’Ouest, Saint Louis, grouille de natifs du Bas-Canada, et les régions sauvages s’étendant à l’ouest et au nord sont sillonnées par un si grand nombre de guides, trappeurs et autres engagés et truchements canadiens-français qu’on peut trouver en ligne, pour la période 1673-1850, un volumineux glossaire du patois français de la vallée du Mississippi colligé par un universitaire de Washington. Et c’est sans parler de l’importante présence de l’espagnol plus au sud.

Qu’à cela ne tienne. À quelques Scandinaves près, la conquête de l’Ouest de l’an 1851 que décrit Sebastian Barry est une affaire exclusivement anglo-saxonne, son amour de la différence sexuelle et raciale ne s’étendant pas aux langues, de toute évidence.

Un fleuve historique

« Les oiseaux d’Amérique, écrit-il, toujours étonnants, piaillaient d’un arbre à l’autre et faisaient tomber des myriades de gouttes de givre depuis les cimes. » Ces oiseaux désignés par leur appartenance géographique me semblent constituer une limpide allusion au chef-d’oeuvre d’Audubon, l’auteur célébré des Oiseaux d’Amérique, qui, vers cette époque, se rendit dans le Haut-Missouri sur un bateau à vapeur transportant des woodsmen canayens. On ne se lasse décidément pas de remonter ce fleuve historique jusqu’au confluent de la Yellowstone et aux terres sauvages qui s’étendent jusqu’aux Rocheuses. Fameux pays…

« Le paysage qu’on découvre, on dirait qu’un homme est en train de le peindre avec un immense pinceau. Il a choisi pour les collines un bleu aussi lumineux que celui des cascades, pour les forêts un vert tellement vert qu’il pourrait servir à fabriquer dix millions de pierres précieuses. La rivière est d’un bleu laqué. Le soleil immense et féroce s’emploie à illuminer ces couleurs splendides et il y réussit puissamment sur dix mille acres de ciel. Des falaises noires et vertigineuses s’élèvent non loin de cet étrange paysage en fusion. Une large bande rouge traverse le ciel, du rouge du pantalon des zouaves. Puis une immense bande bleue comme l’oeuf de certains oiseaux. […] Les débris de l’innocence se consument dans votre poitrine comme une braise en provenance du soleil lui-même. »

Un soleil qui n’en finit plus de se coucher…