Des Oscar entre deux eaux

Il fut un temps où les Oscar semblaient en autarcie dans une Amérique ivre d’autosuffisance. Un temps où les productions commerciales, souvent tapageuses, récoltaient la grosse moisson, où les statuettes remises aux films en langue étrangère semblaient une concession polie faite aux barbares des arrière-pays. Un temps où Hollywood y chantait à gorge déployée avec des accents de Castafiore : « Ah ! je ris de me voir si belle en ce miroir ! »

Ce temps était morcelé, faut dire. Au cours des périodes militantes, les Oscar prêtaient de mauvais gré leur tribune aux revendications sociales. Ainsi en 1973, quand Brando refusa sa statuette pour son rôle dans Le parrain, envoyant à sa place une jeune actrice d’ascendance apache en guise d’appui aux luttes autochtones. Michael Moore avait attaqué George W. Bush en 2003 en recevant son laurier pour Bowling for Columbine. Mais le verbiage et les froufrous reprenaient le terrain perdu.

Quelques coups de gueule retentissaient depuis une couple d’années, mais ils dérangeaient, faut croire. Pour sa 90e édition, dimanche soir, l’Académie entend prendre ses distances par rapport aux cris des #MeToo. Facile à dire ! Le producteur vedette Harvey Weinstein brillera par son absence du chic parterre, faisant l’objet d’allégations d’agressions sexuelles à l’origine d’une vague mondiale de protestations née dans cette cour-là.

L’animateur Jimmy Kimmel devra se faire funambule afin de divertir son monde, pointant ici et là le machisme des uns et des autres, évoquant les absents, sans verser dans la charge. Mais allez chasser le climat de l’heure…

Le suspense ne sera pas de découvrir si The Shape of Water de Guillermo del Toro ou Three Billboards Outside Ebbing, Missouri de Martin McDonagh gagneront les grands honneurs, ni même si quelqu’un se trompera d’enveloppe en annonçant un faux vainqueur, mais si le gala saura célébrer les films sans trop négliger les Time’s Up et #MeToo, « éléphants dans la pièce ».

Face aux remous de l’histoire

Les Golden Globes, avec femmes en noir et envolée oratoire d’Oprah Winfrey, ont mis la barre haut en épaulant les victimes de viol et de harcèlement. À Londres, aux prix Bafta, des activistes contre la violence domestique ont pris d’assaut le tapis rouge. Aux César français, ce vendredi, le port du ruban blanc, symbole de la cause, était de mise. Aux Oscar, aucun code n’est prévu.

L’Académie entend se recentrer sur les films et la fête. Fort bien. Sauf qu’à peu près les mêmes coureurs qu’aux Golden Globes reviennent s’y pointer. Solidaires en janvier, désunis en mars ? Espérons que des lauréats manifesteront quelque suite dans les idées en tenant le micro pour dénoncer les abus de la belle industrie de Los Angeles.

Opportunistes, ces prises de parole ? Roulant par effet d’entraînement, c’est sûr, mais les évolutions de société existent aussi. Le fait que de justes causes soient défendues sur ces tribunes ancre leur pertinence sociale et rehausse leur prestige. Ces plateformes militantes ne nuisent pas aux films, mais offrent une substance à des soirées glamour autrement bien vides quand tout bouge autour.

L’an dernier, l’arrivée de Trump à la Maison-Blanche avait suscité des discours bien sentis, dont ce cri du coeur de l’acteur mexicain Gael García Bernal contre le projet de mur frontalier. Les Oscar y gagnaient une aura plus brillante.

En 2016, l’appui collectif aux acteurs noirs, grands oubliés de la cuvée dite « so white », conféra du tonus à cette cérémonie, en plus de porter des fruits. Douze mois plus tard, l’excellent Moonlight de Barry Jenkins, sur le parcours intime d’un jeune Noir, récoltait la statuette du meilleur film. Cette année, Get Out de Jordan Peele, abordant le racisme systémique, atterrit en nomination dans de hautes catégories. Deux Afro-Américains, Denzel Washington et Daniel Kaluuya, concourent pour la statuette du meilleur acteur. Black Panther, immense succès public en salle, surfait aussi sur cette vague-là.

Cette année, de grands rôles de femmes, dont la mère en révolte campée par Frances McDormand (Three Billboards…) — lauréate attendue —, ramènent l’équilibre chez les figures de proue du cinéma américain. Il en reste pour ces messieurs, pas de crainte !

Quand même ! Les Oscar ont évolué au fil des ans. La qualité des films en lice s’est beaucoup accrue. Qu’une oeuvre de facture aussi européenne que l’italo-américaine Call Me by Your Name,de Luca Guadagnino, concourt dans plusieurs catégories de pointe (on l’attend à l’Oscar du meilleur scénario adapté) montre le métissage des esprits au pays de l’« America first ». Ainsi la remarquable production britanno-polonaise Loving Vincent peut-elle aspirer au titre de meilleur film d’animation. Coco devrait pourtant gagner la statuette ; un produit Pixar si respectueux de la culture mexicaine qu’on lui lève notre chapeau aussi.

L’ethnocentrisme, le racisme et le sexisme ont moins la cote au Dolby Theater. Ce serait dommage qu’en cherchant à se protéger, Hollywood ramène le gala dans une bulle appelée surtout à l’isoler d’un monde qu’il a lui-même fait exploser.