En effeuillant les marguerites

Davantage que d’autres arts du geste et de la parole, le théâtre québécois m’a toujours semblé ouvert à pleins degrés. La solide formation classique qu’offrent les conservatoires et écoles d’art dramatique aux étudiants, barouettés ou pas par des maîtres jugés trop durs à cuire — bonjour Gilbert Sicotte ! — mais aux aspirations d’excellence, doit bien y jouer un rôle.

Avec dans leurs bagages Tremblay, mais également Shakespeare, Molière, Tchekhov et bien d’autres, nos metteurs en scène, nourris de chefs-d’oeuvre, lancent souvent plus tard leur ligne au loin à travers le temps et l’espace. Puis nos avant-gardes numériques les aident à propulser leurs univers sur une piste éclatée.

Je me souviens (qui pourrait l’oublier ?) du spectacle avec masques lumineux Les aveugles de Denis Marleau et Stéphanie Jasmin en 2002, d’après un texte hanté du Belge Maurice Maeterlinck écrit en 1890. Ce fruit exquis du mariage de la poésie et des nouvelles technologies par la compagnie Ubu, tissé de mystère sur voix et bruits d’hypnose, avait fait le tour du monde (créant la sensation au Festival d’Avignon).

À Montréal, par petits groupes, on courait admirer dans le noir la fantasmagorie insolite au Musée d’art contemporain (qui la rediffusa en 2012), avec visages projetés en amont sur des moules à forme de tête humaine offrant l’illusion de la vie. Ceux de Céline Bonnier et de Paul Savoie incarnaient douze aveugles égarés dans une forêt sans guide.

J’ai retrouvé avec joie leur écho technologique (sur une mécanique plus sophistiquée) dans Marguerite(s) du même duo, pièce de Stéphanie Jasmin mise en scène de concert avec Denis Marleau, toujours sous le label d’Ubu.

Une fois de plus, le visage de Céline Bonnier s’y projette sur des masques de plâtre (en alternance avec Évelyne Rompré) à travers des identités diverses, ici déclinées en plusieurs coiffes. Et que représentent ces Marguerite(s)-là sinon la parole de toutes les femmes, du Moyen Âge à aujourd’hui ?

L’oeuvre sur fond blanc, qui assurait jeudi dernier l’ouverture du théâtre Espace Go après neuf mois de travaux de réfection, en piste jusqu’au 17 mars, embrasse la modernité et l’intemporalité. Jeu d’équilibristes.

Les Marguerite(s) représente à mes yeux l’aspect le plus original de la griffe québécoise sur scène : cet alliage de la mémoire créatrice et des explorations numériques, quand le doigt de la grâce daigne les toucher.

Une sorcière comme les autres

Ainsi dans cette merveilleuse pièce en hommage à une poétesse mystique du XIVe siècle, Marguerite Porete, habitante du Hainaut entre France et Flandre, brûlée vive avec son livre en autodafé pour avoir écrit l’admirable Miroir des âmes saintes et anéanties. Vestale marginale et indépendante, autant dire suspecte, la dame déployait sa quête d’absolu hors des dogmes du catholicisme, dans une spiritualité libre et embrasée.

« Elles ont un fondement solide et un édifice élevé, qui les tient en repos de toutes choses », écrivait-elle à propos des créatures libérées de leurs entraves psychiques. Sa plume a parfois des accents de Lao Tseu.

En cet instant précis de l’histoire où la féminité revendique sa force et sa charge, cette voix de femme quasi oubliée, condamnée au bûcher comme hérétique — « Une sorcière comme les autres » — chanterait Anne Sylvestre —, retentit comme le bruit sourd d’une rivière prenant sa source au fond des âges.

Elle avait osé penser par elle-même, osé écrire, Marguerite Porete. Les flammes l’attendaient comme Jeanne d’Arc, coupable d’avoir trahi son sexe en endossant l’armure.

Dans cette pièce en trois actes, la danseuse et chorégraphe Louise Lecavalier incarne de tout son corps la poétesse silencieuse au cours du procès. Loin des mouvements acrobatiques qui ont fait sa renommée avec La La La Human Steps, sa danse de pas glissés sur éclairs de révolte, de doute, d’envol et d’abandon exalté m’a éblouie.

Ici, plusieurs Marguerite défilent en témoins touchés d’une façon ou d’une autre par l’auteure mystique devenue cendres au vent. C’est la portée de la création qui se joue sur les masques reflétant les traits de Céline Bonnier.

Entre la politicienne Marguerite de Constantinople et la mystique Catherine d’Oingt dans leur Moyen Âge, la somptueuse et pourtant dévote Marguerite d’York au XVe siècle, la femme de lettres Marguerite de Navarre cinquante ans plus tard, comme, près de nous, la romancière et cinéaste passionnée Marguerite Duras, ce fil court sans se rompre en liant cet étrange bouquet là.

La jeune femme jouée par Sophie Desmarais, avec en main ce Miroir des âmes simples et anéanties, découvert par hasard, n’en revient pas d’entendre résonner en elle les mots incandescents de Marguerite Porete, si loin, si proche pourtant.

Miracle de la transmission qui fait parfois jaillir les eaux dormantes, hier, aujourd’hui, sans crier gare, ce spectacle, qui m’a tant inspirée, chevauchait l’avenir aussi. On souhaite longue vie à l’Espace Go.

1 commentaire
  • Monique Duchesne - Abonnée 1 mars 2018 04 h 45

    Le théâtre et la mémoire

    Merci. Au fil de la lecture de votre texte j'ai senti monter en moi la vie de toutes ces femmes venues d'un autre temps et qui par la magie du théâtre et de la mémoire nous interpellent, se rappellent à nous dans toute leur splendeur.