Francophone de nom

Alors qu’on se prépare à fêter la Journée internationale de la francophonie le 20 mars, certains se demandent : « À quoi ça sert ? » Si on prend un peu de recul au-delà des problèmes particuliers du français au Québec et au Canada, on constate que jamais il n’y a eu autant de parlants-français dans le monde dans autant de pays. Mais il y a autre chose encore.

Le 20 mars, nous célébrons un temps formidable dans l’histoire de la langue : le moment de sa grande chance historique. Car nous vivons à une époque charnière, celle où a surgi une appellation commune, fédératrice, qui dit ce qu’il y a de commun entre tous les parlants-français : ils sont francophones.

C’est une chose rare de voir une culture changer de nature : cela arrive une fois tous les cinq ou six siècles environ. À un moment donné de son histoire, le latin est devenu du roman. Puis le roman est devenu du françois. Et maintenant voici qu’émerge l’étiquette francophone, qui rebrasse les cartes et qui change la donne à nouveau.

Le mot est apparu vers 1886 sous la plume du géographe français Onésime Reclus, qui travaillait à une représentation du monde selon les langues plutôt que les « races » ou les religions. (Du coup, il a aussi inventé anglophone, germanophone, hispanophone, arabophone — alouette !) Le concept est tombé dans l’oubli. Jusqu’en 1962, lorsque Léopold Sédar Senghor, le président-poète du Sénégal nouvellement indépendant, l’a sorti des boules à mites.

En quelques années, le terme est devenu courant parmi tous les francophones parce qu’il avait son utilité : celle de désigner tous ceux qui parlent le français, qu’ils soient français ou non.

Une vision nouvelle

Le mot francophone est un mot puissant, un changement de paradigme. Certaines personnes, par une sorte de myopie mentale, s’obsèdent à y voir un sens néocolonial, mais c’est bien parce que la francophonie les dépasse — dans tous les sens du mot, dont ils ne saisissent pas les ramifications nouvelles.

Certes, il arrive que des empires se rebaptisent par calcul politique. Les Anglais du XVIIe siècle, ayant avalé les royaumes d’Écosse et d’Irlande, ont voulu dorer la pilule en se désignant comme Britanniques, ce qui se voulait plus inclusif. Les Castillans, pour les mêmes raisons, se sont déclarés espagnols, tout en poussant le bouchon plus loin : les Espagnols parlent espagnol, alors que les Britanniques ne parlent pas le britannique. (La polémique castillan/espagnol est encore vive dans le monde hispanique.)

La grande différence philosophique entre francophone et britannique ou espagnol, c’est que ce mot a été voulu par tous les francophones, avant les instances officielles et avant les Français eux-mêmes (de Gaulle lui-même ne l’aimait pas). Le mot francophone est d’une autre essence puisqu’il est survenu spontanément, de la périphérie plutôt que du centre. D’ailleurs, même les instances institutionnelles de la francophonie ont refusé ce mot jusqu’à la fin des années 1990.

Certains s’indignent que le mot francophone revête une multiplicité de sens parfois contradictoires qui varient selon les pays.

Chez les Français, le terme désigne avant tout les autres plutôt qu’eux-mêmes. Les Québécois, eux, se désignent spontanément comme francophones : une identité qu’ils veulent inclusive, quoiqu’ils répugnent à admettre qu’un anglophone parlant français puisse être francophone. Chez les Belges, on retrouve un complexe similaire à l’égard des Flamands. Ailleurs, c’est encore autre chose. Les Algériens, par exemple, se disent francophones, mais refusent d’adhérer à la francophonie officielle. Les autres Africains, eux, sont francophones sans complexes, mais il existe des nuances importantes d’un pays à l’autre.

Les controverses nationales sur le sens du mot francophone seront toujours là, quand bien même on inventerait une formulation nouvelle, comme francité, littérature-monde ou parlant-français. Ces écarts ne sont pas propres au mot francophone : ils découlent du fait de parler une langue internationale. Après tout, des mots aussi simples que fleuve, verglas ou baobab, dont la définition est pourtant très nette, revêtent un sens particulier dans chaque pays du fait de son histoire. Pourquoi en irait-il autrement de francophone ? D’autant que le mot décrit aussi une grande idée, comme chrétien, européen ou américain, à laquelle chacun attribue son sens.

Francophone, c’est au fond le mot d’une civilisation qui se définit par sa langue. On ne peut pas reprocher à 67 millions de Français d’être d’abord français avant d’avoir la fibre francophone. Mais le fait est que, partout ailleurs dans le monde, plus de 200 millions de parlants-français qui n’ont aucune fibre française se revendiquent d’une langue — et parfois d’une culture — dans laquelle ils ont investi personnellement ou collectivement.

C’est très fort, la francophonie, et c’est ce que nous célébrerons le 20 mars.

7 commentaires
  • Hubert Laforge - Abonné 26 février 2018 02 h 59

    Toujours le MAF

    C'est sans doute les raisons qui ont motivé le changement réçent de Musée de l'Amérique francaise à celui de Musée de l'Amérique francophone. Toujours dit l'unique et très remarquable MAF.
    HL

  • Jacques Dupé - Inscrit 26 février 2018 07 h 58

    Francophone, Francité, Parlant Français,...

    Excellent article !
    Hélas ! Il n'y a que les français qui ne croient plus à la francophonie...

  • Bernard Terreault - Abonné 26 février 2018 08 h 30

    Chance pour le français ?

    Vu d'ici, l'avenir de la langue française apparait sombre. La majorité des jeunes y semble indifférente, prête à l'assimilation dans la Grande Amérique. Mais avec le Brexit, l'anglais ne sera plus la langue dominante de l'Union européenne, la "lingua franca" officieuse. Le français et l'allemand seront les candidats de remplacement. Le français est une langue difficile, mais l'allemand encore plus, et le français a bien des chances d'y devenir la langue seconde de tout le monde.

  • Jacques Aurousseau - Abonné 26 février 2018 11 h 11

    Franco fun!

    C'est le fun de parler français! Et j'espère que mes petits-enfants pourront encore jouer avec les mots de la langue française.

    • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 26 février 2018 23 h 15

      Oui, c'est chouette de parler français, avec des mots français.

  • Pierre Montmory - Inscrit 26 février 2018 13 h 19

    Nous avons différentes langues et parlures en plus de celles qu'on invente tous les jours et des poètes y ajoutent des musiques instantanées et des savants y trouvent des répliques uniques.
    Barbarie prend tout mais pas nos rimes volages ou nos pensées vagabondes. Barbarie s'en fout elle n'a qu'un mot pour tout.