Manquer le bateau

Fallait-il que Valérie Plante soit élue pour que le gouvernement québécois convienne, comme il vient de le faire, qu’une des priorités des politiques « régionales » d’ici 2022 doit être de favoriser l’efficacité de la mobilité collective ? Le gouvernement Couillard ajoute en tout cas à sa « stratégie gouvernementale » en la matière le fait que la « création d’une nouvelle ligne de métro » s’impose comme une priorité pour échapper à la thrombose. Une façon de parler, sans la nommer, de la ligne rose.

Et dire que ce projet était un objet de risée de tout côté il n’y a pas si longtemps ! Est-ce bien là une preuve qu’il n’est peut-être pas si difficile après tout d’élargir notre imaginaire social et politique ?

Mme Plante en était encore à se pincer pour s’assurer qu’elle avait bien gagné que le premier ministre Couillard lui empruntait déjà son sourire, afin de dire à son tour qu’un train digne de ce nom constituerait une bonne idée à mettre en avant entre Montréal et Québec.

Certains virent dans ce sourire emprunté se dessiner le grand train électoral. Mais comme tous les trains en ce pays, celui-ci n’a pas tardé à s’arrêter : on n’en entend déjà plus parler. Pas plus qu’on n’entend parler d’un horizon pour voir se réaliser la promesse de relancer la liaison ferroviaire avec la Gaspésie.

En mai dernier, le gouvernement québécois avait annoncé qu’il consacrerait 100 millions de dollars à la réfection du réseau ferroviaire gaspésien. Sans vouloir préciser un échéancier, il s’est même empressé de douter que le train puisse à nouveau rouler ne serait-ce que jusqu’à Gaspé d’ici trois ans. Selon le député de Bonaventure, il n’y a pas 4 millions encore qui ont été investis. C’est le pétrin à grande vitesse.

L’État québécois s’était porté acquéreur du vieux réseau de rails gaspésien en 2015, après que les affaires des entreprises ferroviaires qui y présidaient n’eurent cessé de dérailler. Quand le gouvernement songe aujourd’hui au train en Gaspésie, ce n’est pas tant dans un dessein de mobilité collective que pour transporter plus de ciment depuis le controversé projet de Port-Daniel. Or en raison du très mauvais état du réseau, le transport de ciment fait l’objet de nouvelles restrictions : pas plus de dix wagons par semaine alors qu’on en espérait au minimum quatre fois plus.

Pas de train en Gaspésie. Pas d’autoroute non plus. L’avion y coûte plus cher que le prix d’un voyage dans les Bermudes… Il arrive qu’il faille intervenir au nom de la préservation de la société plutôt que des colonnes chiffrées.

En Gaspésie, il faut dire qu’on a toujours tardé à favoriser le train. D’abord à cause de la morue. Au temps où ce poisson commençait à être apprécié pour sa fraîcheur, la Gaspésie continuait de le saler, comme les pêcheurs basques le préparaient déjà sur la même grave au XVIe siècle. Je me souviens, tout petit, avoir vu en Gaspésie de vieux séchoirs à poissons qui étaient encore en fonction. On les appelait des « vigneaux ». On vient d’un pays de matelots lorsqu’on s’appelle Vigneault.

Les pêcheurs gaspésiens étaient accablés par les dettes. Dans une de ses chansons en forme de conte, Gilles Vigneault rappelle la condition de ces pêcheurs en sublimant la réalité de leur exploitation dans la liberté prise par Berlu, son personnage, devant l’appel du large. Pour partir, il faut à Berlu des denrées et de l’équipement. Le marchand lui fait crédit. « Berlu, tu me paieras quand ? », demande le marchand. « Je te paierai dans une semaine/Qui fait partie de l’an prochain. » Mais pour payer le marchand, quand il n’y avait eu que « du méchant temps », tous les Berlu devaient se saigner à blanc : « Tu prendras ma maison, ma femme/Et deux ou trois de mes enfants. »

Le poisson était vendu au marchand, à des conditions que celui-ci fixait seul. La vente ne parvenait jamais à payer la vie à crédit du pêcheur, lequel entrait alors dans la spirale de l’endettement. Le marchand était bientôt en mesure de saisir.

Le marchand William Hyman, moins riche que son confrère Charles Robin, n’avait investi pratiquement aucun capital pour se lancer dans les affaires. À sa mort en 1882, il possédait des établissements de pêche à Cap-à-l’Ours, à Cap-des-Rosiers, à Rivière-au-Renard, à Grande-Grave, des quais, des entrepôts, des magasins, un hôtel, des terrains ainsi qu’une résidence à Montréal, où il avait l’habitude de passer l’hiver tandis que, guettant la mer, les pêcheurs attendaient la prochaine saison dans l’horizon de leur misère.

Ce n’est pas par esprit de tradition ou de résignation qu’on continua si longtemps en Gaspésie de pêcher la morue à la voile et à la rame pour ensuite la saler, mais bien parce que ce type de pêche profitait à une structure digne d’un régime féodal. Pendant ce temps, les Européens et les Américains vinrent pêcher gaiement au large, avec de gros bateaux à moteur dont les cales étaient réfrigérées. Le gouvernement fédéral finança le transport ferroviaire du poisson frais, mais depuis Halifax. Le train n’arriva à Gaspé qu’en 1911 et plus tard ailleurs. Il avait manqué le bateau. La morue était devenue dure comme le ciment. Et à force de ne jamais se donner les moyens de casser cette vieille spirale de la pauvreté, la facture sociale est demeurée salée.

8 commentaires
  • Jacques Lamarche - Abonné 26 février 2018 02 h 39

    ¸La beauté des mots arrimée sur la pauvreté des sots!

    Que c'est beau, ce langage de M. Nadeau!

    Les Gaspésiens voulaient un pays. Mais faut-il subir une telle misère et tout ce mépris pour arriver à penser ainsi?

  • Gaston Bourdages - Abonné 26 février 2018 04 h 19

    Mon sang et bon sens Gaspésien...

    ..vous remercient monsieur Nadeau pour tous ces tableaux si bien peints d'injustice sociale. « Extraordinaire » que ette capacité qu'a l'Homme de pouvoir exploiter ses pairs ! Les noms que vous y citez sont, peut-être, des sortes de précurseurs du néolibéralisme contemporain ambiant. Ah ! La « pôvre » misère de certains riches !
    Ma fierté Gaspésienne n'est certainement pas à bord du bateau de la cimenterie avec un tel taux de pollution environnementale en sus des centaines de millions $ « imprévus »
    Gaston Bourdages,
    Saint-Mathieu-de-Rioux,Qc.

    • Brigitte Garneau - Abonnée 26 février 2018 10 h 20

      Cette cimenterie représente à elle seule le comble de la bêtise humaine et gouvernementale...

  • Ginette Couture - Abonnée 26 février 2018 07 h 56

    Grandes entreprises contre petites entreprises

    Monsieur Couillard, lors de l'inauguration de la folle cimenterie, affirmait qu'il préférait investir des millions dans UNE GRANDE entreprise plustôt que dans de petites. Les gens de par chez-nous ont protesté. Les petites entreprises, c'est connu depuis des décennies, sont plus flexibles, plus inventives et crées plus d'emplois qu'un éléphant blanc qui ressemble à la Gaspésia (450 millions de perdu). Alors, pourquoi le train n'a pas ses rails sécuritaires ? Pourquoi les incompétents (ou les vendus) possèdent-ils un tel pouvoir ? Notre histoire ( il faut lire Sylvain Rivière sur le sujet) en est une de « survivance », même en 2018. Et je ne vous parle pas de Forillon... ni de nos parcs hors prix... La Gaspésie, c'est beau à fendre le coeur; autant par son histoire de la pêche, que celle de laforesterie . À ce sujet, il faut lire Avant de m'en aller de Bertrand B. Leblanc, un cri du coeur, une histoire de la foresterie québécoise, éditions de la francophonie, 2017. Merci monsieur Nadeau pour ce texte éclairant.
    Gérald Tremblay, écrivain de Saint-Léandre.

  • Bernard Terreault - Abonné 26 février 2018 08 h 03

    Confus

    Comme celui de M. Couillard, le message du chroniqueur est confus. Du métro de Mtl. à la morue gaspésienne, on ne sait où il veut en venir. Si le climat gaspésien est trop rude pour la grande agriculture (céréales, soja, lait, élevage intensif), si le poisson est épuisé, s'il n'y a pas de grosses ressources minières, faut-il y créer une économie artificielle et non compétitive à coup de subventions? À seulement quelques centaines de km, la région de Québec est à court de main-d'oeuvre. Et laissons la Gaspésie être en bonne partie une réserve naturelle pour la faune et la flore, un petit paradis pour la relaxation et les sports de nature. Pas besoin d'un Detroit ou un Osaka à Percé.

  • Raynald Rouette - Abonné 26 février 2018 08 h 26

    Une triste réalité qui se perpétue


    Une fine écriture, comme si nous y étions.

    Il y a une série télévisée qui a été produite sur le sujet avec Isabelle Richer et Luc Picard. À voir ou revoir.

    Le néolibéralisme et le colonialisme vont de pair!