L'admiration

Si vous êtes abonnés aux Internets ou aux communications en temps réel de façon générale, vous savez d’ores et déjà ce qu’il est advenu d’Ester Ledecka à l’épreuve de slalom géant en parallèle de surf des neiges aux Jeux olympiques d’hiver de 2018 à Pyeongchang en Corée du Sud. La finale avait lieu à minuit et quelque (ou du moins elle devait avoir lieu, on ne sait plus trop à qui se vouer en raison du climat), et vous aurez beau affectionner le papier autant que moi, il présente un inconvénient : le mal d’écrire, celui qu’on ressent quand il faut se prononcer avant que le récit se déroule. Peste soit des fuseaux horaires. Voilà, c’est dit.

Mais peu nous chaut ce que Ledecka a (aura) fait dans la discipline où elle partait grande favorite. Elle a déjà gagné ses épaulettes, comme on disait dans le temps où on parlait encore de la Tchécoslovaquie et où on confectionnait des vêtements féminins avec de vraies épaulettes même pas pour jouer au hockey, les plus vieux pourront vous raconter. Car Ledecka ne se contente pas de son surf : elle fait aussi du ski alpin, également appelé « sport biplanche ».

Le week-end dernier, elle a montré avec un rare brio qu’il ne faut jamais vendre la peau des dents avant que le coq ait chanté trois fois passera, et accessoirement que Yogi Berra avait donc raison même si la preuve ne restait plus à faire. C’était le super-G, et les meilleures venaient de passer. Il restait encore une vingtaine de concurrentes à venir dévaler la piste, mais l’affaire semblait entendue puisque, contrairement à ce que prétend le mythe populaire, il arrive le plus souvent en ski alpin que les dernières restent les dernières. La rédemption y est rare, même si vous avez mené une vie sans reproche.

Le réseau NBC décide donc de quitter l’épreuve pour diffuser d’excellentes publicités, du patin de fantaisie et un reportage émouvant sur le gars qui chauffe la Zamboni sur la glace du courte piste et a contesté avec succès en début de carrière une contravention pour excès de vitesse. Avant de partir, les experts qui sont payés pour ça nous informent que l’Autrichienne Anna Veith, une experte en montagne qui occupe alors la tête du classement provisoire, a gagné la médaille d’or.

C’était là, on le devine déjà sans trop de peine, enduire d’erreur l’honnête abonné au câble qui n’a vraiment pas mérité pareil traitement. Car il y avait encore Ester Ledecka à descendre. Or, bien que 43e au classement du super-G en Coupe du monde cette saison, celle-ci a négocié le parcours en un centième de seconde de moins que Veith. L’authentique médaillée d’or, c’était elle.

Elle n’y a d’abord pas cru. Au bas de la pente, on l’a d’abord vue hocher la tête, le regard sceptique, alors qu’elle songeait clairement qu’il y avait comme une erreur de chrono. Mais non : le chrono est contrôlé par un robot qui carbure à l’intelligence artificielle et il ne se trompe conséquemment jamais.

Plus tard, Ledecka a révélé qu’elle avait emprunté les skis de la grande Mikaela Shiffrin, l’Américaine qui représente le présent et l’avenir prévisible du ski alpin et qui avait fait une croix sur le super-G en raison d’un horaire trop chargé. Bien sûr, cela donne des idées folles : vous vous dites que si vous preniez le bâton de Marcel Goc, pour prendre un exemple au hasard, vous pourriez propulser l’Allemagne jusqu’au match pour la médaille d’or de hockey sur glace et laisser le Canada entier maudire Gary Bettman, le gars qui n’a pas voulu qu’on envoie nos meilleurs aux JO parce qu’il veut de l’argent et encore de l’argent et toujours plus d’argent et qui est responsable de ce joyeux gâchis. (En passant, si vous aimez le fric et avez un jour accès aux accessoires d’un grand, faites bien attention de ne pas abîmer le matériel. Preuve : jeudi, jour du 38e anniversaire du Miracle on Ice à Lake Placid, le gouret utilisé par Mike Eruzione, le capitaine de l’équipe des États-Unis et auteur du but gagnant contre l’URSS, a été vendu au prix de 290 000 $US. L’acheteur a requis l’anonymat, et on n’a pas pu lui demander pourquoi parce qu’on ne sait pas qui c’est.)

Ensuite, Ledecka s’est présentée en conférence de presse chaussée de ses lunettes de ski. Selon des sources bien au fait du dossier, elle voulait ainsi donner de la visibilité à son commanditaire. Mais comme une telle pratique est rigoureusement prohibée par le Comité international olympique, auquel vous devez verser des centaines de millions de francs suisses pour que votre nom donne simplement l’impression d’exister, elle a plutôt prétexté qu’elle avait tellement été étonnée de gagner qu’elle n’avait pas pensé à emporter sa trousse de maquillage.

Elle est la première à concourir dans deux disciplines différentes aux mêmes Jeux. Je me croyais revenu de tout, mais je constate que j’avais encore des réserves d’admiration.


 

Allons à l’essentiel : peu importe qui a gagné, la finale de hockey féminin a fait la démonstration, si besoin était encore, qu’une séance de tirs de barrage est une invention diabolique. Il devrait être interdit par la convention universelle des droits de la personne, ou quelque chose de similaire, de régler un match de cette façon. C’est rire du monde.

Jouez une cinquième période, une sixième s’il le faut, ou alors disputez une autre rencontre le lendemain, n’importe quoi, mais pas ça. Qu’ont-ils fait au bobsleigh masculin à deux quand l’Allemagne et le Canada étaient à égalité au centième de seconde près après quatre descentes ? Ils ont donné deux médailles d’or. C’est mille fois mieux que des lancers de punition qui n’ont aucun sens.

Un verdict nul, ça existe. C’est idiot de le nier.

Je vous laisse, je dois aller prendre mes calmants.

1 commentaire
  • Pierre Robineault - Abonné 24 février 2018 10 h 22

    Dommage!

    Dommage car j'allais justement vous prier de ne surtout pas vous calmer!