«Flying Circus»

Le 9 août 2016, Colten Boushie, jeune Cri de Red Pheasant, en Saskatchewan, passe du bon temps à la rivière avec ses amis. Sur le chemin du retour, le groupe s’arrête à une ferme. Besoin d’un coup de main avec une crevaison. Gerald Stanley, le propriétaire du terrain, craint qu’on tente de le voler et tire une balle dans la tête de Boushie. Ce dernier meurt sur le coup. Un accident, plaidera Stanley avant d’être acquitté, le 9 février 2017, par un jury entièrement blanc — dans une province où 12 % de la population est autochtone. Rien n’indique que l’acquittement de Stanley soit mal fondé en droit ni que l’accusé ait été au-dessus de la loi. On reste tout de même avec l’impression que les autochtones, eux, sont en dessous d’elle.

Apprenant la mort de son fils, Debbie Baptiste s’est effondrée sur son perron en hurlant de douleur. « Get it together »,lui ont ordonné les policiers avant de fouiller son domicile. On lui a demandé si elle avait bu. APTN News a rapporté plus tard qu’un agent de la GRC aurait écrit sur Facebook que Boushie avait eu ce qu’il méritait.

Le rapport des autochtones au système judiciaire est depuis toujours marqué par la discrimination et l’abandon. Faut-il s’en étonner ? Après tout, le droit et ses institutions sont le foyer de la violence symbolique de la colonisation. La loi, les tribunaux et la police sont la tête, la bouche et les bras de celui qui a imposé son ordre ; ses normes, ses traditions, sa langue. Dans leurs interactions avec la justice institutionnelle, les autochtones se heurtent constamment à l’arrogance du colonisateur.


 

À la suite de l’acquittement de Stanley, le gouvernement Trudeau a promis des changements. Le Parlement vient d’ailleurs d’adopter, à l’initiative de Romeo Saganash, un projet de loi sur l’harmonisation de la législation canadienne à la déclaration de l’ONU sur les droits des peuples autochtones. C’est bien. Mais il ne suffira pas d’outils formels pour réparer les injustices passées et éliminer les discriminations présentes. À preuve, la jurisprudence canadienne reconnaît depuis 1999 qu’il faut tenir compte du passé traumatique des Premières Nations dans l’attribution des sentences et prioriser les démarches de justice réparatrice. Or cela n’a en rien corrigé la surreprésentation des autochtones dans la population carcérale. On parle ici de 26 % des détenus fédéraux, et de 38 % chez les femmes.

Pour résoudre ce problème, il faut d’abord reconnaître le caractère culturellement spécifique du droit et des institutions judiciaires. C’est ainsi que se révèle le fossé immense qui sépare la justice formelle de ses conceptions véhiculées par les traditions autochtones. Or cet écart est si grand qu’aux yeux de bien des membres des Premières Nations, le droit, celui des Blancs, n’est rien d’autre qu’une machine qui délibère, tranche et emprisonne, sans légitimité particulière autre que sa force effective.

Je discutais dimanche avec Valérie Bergeron Boutin, avocate à l’aide juridique de Kujjuuaq. Ses clients, explique-t-elle, tous Inuits, ont avec le système de justice un rapport empreint tantôt de méfiance, tantôt d’indifférence. Pour plusieurs, la procédure judiciaire ne veut simplement rien dire ; on ne perçoit qu’une démarche hermétique et absurde, étrangère à toute idée de la justice. Mieux vaut régler les problèmes entre nous, entend-elle souvent.

Les conditions d’exercice de la justice dans le Nord n’aident pas. L’avocate est seule et débordée. Les dossiers procèdent en rafale, la journée du mois où siège le tribunal. On « ship » fréquemment des prévenus à Montréal, et de là à Amos, où ils peuvent obtenir une remise en liberté sous caution, puis revenir à la case départ. Personne n’est de mauvaise foi, mais le manque de ressources — et peut-être de volonté d’organiser les choses autrement — mine la confiance. « Tu sais comment ils nous appellent ? lance Valérie. Le “Flying Circus”. Des Blancs qui débarquent de l’avion, font leur spectacle procédural, puis repartent avec leurs promesses de justice. »

L’image fait sourire, mais elle est empreinte de sagesse. Qu’est-ce que le droit, après tout, sinon une affaire de représentations, de spectacle ? Peu importe l’orgueil dont il se pare, il repose sur des croyances, des symboles et des rites, désignés pour organiser la vie sociale. Nos institutions et pratiques judiciaires n’y échappent pas. Comment se fait-il, donc, que notre tradition juridique soit jusqu’ici restée imperméable aux traditions de l’Autre ; en l’occurrence celui qui porte toujours les marques de la colonisation ? La réconciliation, la vraie, commande qu’on ouvre notre horizon de justice pour y intégrer les traditions et les façons de faire de ceux qui, bien avant nous, occupaient le territoire.  

1 commentaire
  • Raymond Chalifoux - Abonné 23 février 2018 07 h 36

    Juste un pas derrière...

    Dans ce beau pays "Ad mari usque ad mare", si vous êtes "des premières nations", votre intérêt est de ne rien avoir à faire avec ceux armés et en uniforme. Même par accident. C’est l’idéal. C'est comme ça. Or pour avoir tenté à l’automne 2007 de faire un compte rendu vidéo portant sur les relations (tendues?) des "F... Frenchies" (les jeunes Québécois) qui vont travailler dans l'Okanagan, BC, avec la GRC locale, j'en suis venu à cette petite conclusion bien personnelle que nous étions en fait (les F.. Frenchies) dans ce usque ad mare, juste un pas derrière les autochtones dans la hiérarchie des (incompris) de ce corps policier: tous parents avec Louis Riel, tsé genre comme...

    "Tenté"? Ouais, tenté un reportage. On m'a répondu que des tensions, il n'y en avait pas. Que s‘il en avait, on le saurait. Que ma requête serait transmise à l'état-major et que l'on me reviendrait incessamment, certain, certain. Ce qui n'arriva jamais, "of course", comme des problèmes, à la GRC, il n’y en pas et n’y en a jamais eu... Selon la GRC.