Vivre dans le futur

Hélène Dubé cueille son jus d’orange dans sa maison autonome de Chertsey, un vaisseau terrestre de hobbits.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Hélène Dubé cueille son jus d’orange dans sa maison autonome de Chertsey, un vaisseau terrestre de hobbits.

Ils l’ont baptisée l’Es-cargo, une maison de hobbits qu’ils ont construite sous la terre il y a 14 ans, à l’ouest de Rawdon, et qui semble encore être à l’état de projet évolutif. Comme la vie, rien n’est coulé dans le béton. Contrairement au commun des mortels, Hélène Dubé et Alain Neveu vivent en relative autonomie dans une habitation de type « Earthship » — la première au Québec —, dont le squelette est composé de pneus recyclés remplis de terre et de bouteilles de verre.

Ils sont orientés passifs (et solidaires), plein sud, avec des panneaux solaires, puisant l’eau qui coule de la montagne pour s’abreuver, entourés du grand silence pour s’isoler. Leur petit intérieur feutré est chauffé par un foyer de masse extrêmement efficace et n’occupe que 800 pieds carrés, partagés avec Frodo, le chien.

Hortense, la chatte, sorte de déité silencieuse, dort dans un habitacle accroché au plafond. Elle a son entrée privée qui donne accès à l’extérieur et aux mulots.

Un oranger en fleurs et un bananier à l’état nain font rêver d’un climat plus tropical et ajoutent à l’impression d’autarcie. À l’entrée, la serre du potager intérieur a été abandonnée et attend le retour des beaux jours.

 

Des ténébrions grouillent dans un bac en plastique et ignorent encore être destinés aux poules. Les eaux grises arrosent le jardin et on a accès à Internet lorsqu’il fait soleil. Toute est dans toute.

« Nous sommes comme les abeilles, souligne Hélène, 57 ans. On s’active lorsqu’il fait soleil. » Ces jours-là, elle sort l’aspirateur et fait la lessive. L’été, on fait vroumer les outils qui fonctionnent à l’électricité pour avancer l’éternel chantier propulsé par la débrouille et l’inventivité.

Hélène est passée du milieu de la finance, où elle faisait de l’arbitragisme institutionnel, à de la négociation plus terre à terre entre les éléments et sa survie.

La maison autonome dont rêvent ses habitants se double également d’une philosophie simplicitaire ; on consomme peu, on travaille moins, on fabrique soi-même ce qui peut l’être. Empreinte de carbone ? Au minimum, s’il n’y avait les deux voitures qui servent peu. Ils en ont déjà eu une propulsée à l’huile végétale, c’est dire comme ils prennent la chose au sérieux.

On nous prend faut pas déconner dès qu’on est né / Pour des cons alors qu’on est / Des / Foules sentimentales / Avec soif d’idéal / Attirées par les étoiles, les voiles / Que des choses pas commerciales

 

J’aime pas Hydro

Mais surtout, Hélène et Alain fonctionnent sans Hydro-Québec, le fantasme secret de bien des hipsters branchés. « Les Québécois aiment haïr Hydro et rêvent de s’en passer », constate Hélène, qui donne aussi des formations en écoconstruction et en permaculture à des jeunes qui débarquent à l’Es-cargo avec leur tente durant l’été. « Pour vivre en autonomie complète, il faut que tu sois très riche pour acheter autant de panneaux solaires que tu veux, ou alors tu trouves une façon de t’en passer. »

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Alain Neveu, copropriétaire de l’«Es-cargo» et sculpteur-cueilleur

Ce qu’ils ont fait. Jusqu’à 100 fois moins de consommation selon la saison, sans four (le foyer de masse est suffisant pour faire cuire le pain), sans frigo (un congélateur débranché, recyclé et isolé sert de « glacière » comme dans le bon vieux temps), sans micro-ondes ni pompes. Seules entorses à leur philosophie : leur « vrai » congélateur squatté chez le frère d’Hélène, l’eau chauffée au gaz propane et la génératrice deux ou trois fois par hiver lorsque la lumière se fait trop rare.

Les deux earthshipers vivent avec aussi peu que 15 000 à 20 000 $ par année et l’Es-cargo leur a coûté 20 000 $ en matériaux recyclés, incluant la « bécosse-compost » dans la cour. Alain, un artiste de 52 ans, se définit comme un sculpteur-cueilleur et gosse des cuillères de bois dans les PFNL (produits forestiers non ligneux). « Mon excellence, mon mode opératoire identitaire itératif, ce sont les cuillères », dit-il sérieusement.

La prochaine « excellence » d’Hélène sera de présenter sa candidature pour Québec solidaire dans la circonscription de Rousseau. « L’humain est un animal social. C’est pour cela que je vais en politique », avance celle qui était politisée à l’âge de dix ans. Le groupe idéal pour vivre de façon autonome et locale serait de 150 à 200 personnes comme eux. « Même les arbres se regroupent. Ce n’est pas pour rien que j’enseigne la permaculture ! »

Elle pourrait aussi enseigner comment faire du pain au levain, du yogourt, du granola, de la choucroute, du vin de cerises, du cidre, des conserves. « Adolescente, mes héros, c’étaient les Robinson suisses naufragés sur leur île. Je me suis inspirée d’eux pour la sonnette de porte, une cloche de bateau. »

Retour vers le futur

Nos joyeux naufragés de Chertsey n’ont qu’un téléphone cellulaire à deux et connaissent la consommation d’énergie de chaque appareil dans la maison, de la lessiveuse frontale (100 watts par lavage) aux lampes (2-3 watts), en passant par l’ordi (25 watts).

L’hiver, ils consomment 250 watts par jour, l’équivalent de quelques lumières allumées durant une heure chez la majorité des Québécois. Cela dit, ils ne sont admissibles à aucun programme de subvention d’économie d’énergie car ils ne sont pas clients d’Hydro-Québec.

« Si la fin du monde arrive, on va s’en rendre compte un mois plus tard ! » rigole Alain. Ni survivalistes ni passéistes, ils maintiennent le cap sur un futur où le pétrole ne pourra plus servir de béquille, où les ressources se feront plus rares et coûteuses.

« Cette maison est une philosophie de vie, celle de la responsabilisation, insiste Hélène. Les gens pensent qu’ils ont droit à tout. Nous ne voulons pas retourner dans le passé et on ne fait pas de préparatifs pour l’avenir. Nous faisons comme si c’était déjà la fin. »

Alain opine du bonnet : « On ne crache pas sur la modernité ! On vit comme dans le futur, mais on profite de la technologie. La fin du monde est déjà arrivée ; il manque d’eau à Cape Town, en Afrique du Sud. »

Hélène ne le cache pas, vivre hors réseau, ce n’est pas payant, le coût de l’électricité québécoise ne le justifiant pas pour l’instant. Alors, pourquoi le faire ? Ils répondent en duo et d’un bel élan : « Parce qu’on est vert foncé ! »

Vous pouvez les traiter d’utopistes, mais moi, j’éprouve toujours du respect envers une personne qui cueille son jus d’orange le matin sans avoir à mettre le nez dehors.

On aime son plan B

Le sympathique slameur Grand Corps Malade était sur le plateau d’On n’est pas couché, samedi soir dernier, pour y livrer un extrait de son dernier disque Plan B et répondre aux attaques toujours corrosives des snipers Yann Moix et Christine Angot. Cela fait un moment que j’ai décroché de l’émission de Laurent Ruquier en raison de la dose d’acidité qui imprègne chaque salve réservée aux invités, sans parler de la mauvaise foi parfois trop évidente.

La dernière intervention d’Angot a fait le tour du Web devant un Grand Corps Malade poli : « Pour tous les artistes, devenir artiste est toujours un plan B, disait-elle. C’est toujours le résultat, au fond, d’un échec. » L’échec, il est là, sans envergure, lamentable et étroit d’esprit. J’espère qu’Angot a déjà un plan B pour la saison prochaine.

Noté que la maison Es-cargo offre deux formations l’été prochain sur la construction d’habitations « Earthship » et sur la façon de vivre en autonomie.
On peut aussi visionner cette vidéo avec Hélène Dubé qui explique le projet et montre bien leur maison hors norme.

Aimé cette vidéo de la maison en paille de Patrick Baronnet, un Français qui nous fait découvrir le solaire passif, son foyer de masse qui sert à la fois de radiateur et de climatiseur, son éolienne. Son mode de vie économe (12 fois moins d’électricité) et libre est très éloquent. Il explique la différence entre autarcie et autonomie, atteinte en communauté notamment. À voir.

Remarqué que la pièce de théâtre documentaire J’aime Hydro de la comédienne Christine Beaulieu reprend sa tournée en région. Elle sera à Rimouski cette fin de semaine. D’autres dates en mars à Trois-Rivières et à Saint-Jérôme. On peut profiter de la retransmission audio — en direct — de cette pièce étonnante. 

À l’heure des grands projets de Northern Pass, cette enquête théâtrale qui pose de vraies questions est plus pertinente que jamais.
1 commentaire
  • Hélène Gervais - Abonnée 23 février 2018 07 h 06

    Je les envie ...

    ceux qui ont le courage, la témérité, la créativité de vivre de cette façon. Je les félicite d'avoir autant d'imagination et de créativité.