Le lettreur de la «Main»

Depuis quelques années, en déambulant sur le boulevard Saint-Laurent, dans le Mile-End et parfois au-delà, je remarque sur plusieurs vitrines annonçant le nom et les spécialités de petits commerces (restos, friperies, magasins d’alimentation, etc.), des mots visiblement écrits à la main avec de beaux traits parfois enjolivés de motifs.

Il m’a semblé que notre grande artère, qui coupe Montréal en deux, trop longtemps sinistrée par les travaux d’excavation de la Ville, gagnait, avec cette calligraphie déclinée de façons diverses, une poésie nouvelle.

C’est en visionnant Claude n’est pas mort, documentaire de Bruno Boulianne, que j’ai pu mettre un nom sur l’auteur de cet art urbain qui séduit les passants : Claude Dolbec, légende vivante et pourtant discrète. Le peintre affichiste, métier en déclin, trimballe ses couleurs et ses pinceaux dans un gros sac et sa main assurée trace ces lettres élégantes sur les vitres, parois et affiches, comme les moines sur les parchemins de jadis.

À force de tenir ses pinceaux à la bouche, le plomb et le mercure des anciennes peintures la lui ont abîmée. Il vit dans une autre temporalité que celle des clics des ordinateurs, voire de l’imprimerie, dans l’au-jour-le-jour d’une bohème imbibée, intense et inspirée, préférant travailler dehors et debout. Les commerçants (souvent ses amis) se refilent son nom par la vieille méthode du bouche-à-oreille.

Claude n’est pas mort sera présenté le 28 février aux Rendez-vous Québec Cinéma, puis à la Cinémathèque dès le 5 mars, et sera diffusé à Canal D le 14 mars. Je le recommande chaudement tant ce documentaire offre un magnifique portrait d’artiste authentique et survivant des pires naufrages. La mort de sa fille Maude, adolescente assassinée en 2002, incurable blessure et gouffre de dépression, l’éloigna du décor durant cinq, six ans. Puis une amie l’a recommandé pour les lettrages d’une brasserie de Longueuil. Sa main ne l’avait pas lâché.

L’art du trait

Le film de Bruno Boulianne (Bull’s Eye, Un rêve américain) s’attarde sur les gestes du fin tracé, sur ses liens avec sa grande amie Linda Charbonneau et plusieurs brocanteurs et commerçants du coeur de Montréal, en remontant jusqu’à la Petite Italie.

J’ai rencontré l’artiste et le documentariste au Darling (l’ancien Bobards), angle Saint-Laurent et Marianne, resto-bar arborant la griffe de Claude Dolbec dans tout l’affichage intérieur et extérieur, jusqu’à l’indication des toilettes.

Daniela Mujica, une connaissance commune, a parlé de lui à Bruno Boulianne, qui s’est fasciné pour son modèle : « J’ai pu faire le portrait d’un personnage, d’un artiste, d’un homme d’action avec un vécu, explique le cinéaste. Le film parle de l’influence de l’art dans nos vies modernes, quand tu ne t’en aperçois pas. » Neuf jours de tournage seulement, mais un profil intime et névralgique comme un air de blues.

« Chaque personne possède sa musique intérieure, assure Claude Dolbec. Dans le film, je chante Our House in the Middle of the Street. »

Cet autodidacte me parle de son art comme d’une danse unissant le corps et la tête. Travaillant d’abord le cuir, Claude a commencé à « lettrer » dans les années 1980, en gravant sur des cartons « Tomates, 59 ¢ » pour un maraîcher grec. Il a acheté des livres montrant les différents caractères calligraphiques. Ainsi naissent les vocations.

Durant plusieurs années, l’ordinateur et le vinyle ont occupé le terrain perdu par la calligraphie sur les vitrines des commerces. « Puis les hipsters ont envahi la place… » La mode vintage appelait le trait artisanal, garant d’humanité. C’était reparti.

Ses prix ? « Ça dépend, répond-il. S’ils veulent quelque chose de laid que je n’ai pas envie de faire, je demande plus cher… »

L’art du trait, Claude Dolbec le compare à l’éloquence de celui qui trouve soudain le mot juste. Question de doigté et d’écoute. « Il faut prendre soin des gens qui ouvrent un commerce avec leur coeur, dit-il. Je n’arrive pas chez eux comme un shérif qui tire un coup de revolver, mais en leur demandant des indices, des pistes d’intention. Et puis, on ne fait pas le même lettrage pour annoncer des hot-dogs ou des petites cailles à la mode du jour… »

La merveilleuse Friperie Saint-Laurent, angle Duluth, hélas fermée depuis quelques mois, est très présente dans le documentaire, avec la griffe de Claude Dolbec posée à pleins murs, témoin de sa longue amitié avec l’ancien maître des lieux, Didier Duran.

Il a longtemps traîné dans le quartier des Portugais, où les femmes lui offraient un morceau de pastèque à goûter et où les effluves des fruits et légumes embaumaient ce coin de la Main adopté par Cohen.

L’époque l’attriste et l’artère change aussi : « Depuis Internet, les gens marchent moins et ne magasinent plus avec passion. Où sont les odeurs des rues ? » Mais à le voir circuler avec son sac et ses pinceaux, on se dit qu’un libre esprit habite encore la Main, capable de peindre sur elle tant de mots lâchés au vent des jours.

1 commentaire
  • Jean-Pierre Grisé - Abonné 24 février 2018 19 h 25

    On se doit

    d'aimer les poetes et ceux qui les font connaitre.