Une Francophonie en panne

Il y a un mois, on apprenait que le théâtre Le Tarmac allait fermer ses portes. La petite scène du boulevard Gambetta, dans l’Est parisien, est pourtant la seule en France, et ailleurs dans le monde, dont la vocation est essentiellement tournée vers la Francophonie. C’est là que de jeunes artistes québécois ont pu entrer en contact avec des troupes africaines, des auteurs libanais ou des metteurs en scène palestiniens, nous expliquait récemment un jeune dramaturge québécois.

Ce fait divers passé inaperçu ne serait pas si grave s’il n’était l’illustration du désarroi dans lequel se trouve la Francophonie. Elle est loin, l’époque où le Québec et la France frappaient à la porte de l’UNESCO pour faire adopter une convention sur la protection de la diversité culturelle. Loin l’époque où les premiers ministres français et québécois faisaient une mission commune au Mexique. Encore plus loin l’époque où des artistes africains, français et québécois attiraient les foules sur les plaines d’Abraham.

Depuis au moins deux décennies, on avait rarement vu la Francophonie dans un tel état d’abandon. Ce n’est pourtant pas faute de locuteurs puisque ceux-ci sont en recrudescence un peu partout dans le monde. En Afrique, dont le décollage économique n’est peut-être pas si éloigné, on se bouscule en effet pour apprendre notre langue. À Madagascar et au Togo, on manque cruellement de maîtres francophones. À Lomé, l’université accueille des fonctionnaires et des hommes d’affaires du Nigeria qui veulent commercer avec l’Afrique francophone. Même à Madrid, à Londres et à Rome, il est souvent plus facile pour un journaliste de faire des entrevues en français qu’à Toronto.

Alors, où est le problème ? Certains s’inquiètent des relents coloniaux qui subsisteraient dans la Francophonie. Ils ont raison. Pourtant, les colonisés ne sont pas ceux que l’on croit. Ces colonisés, on les retrouve plutôt sur le Plateau-Mont-Royal et à Saint-Germain-des-Prés. Ils ne se baladent ni en boubou ni en sandales. Non, ils écoutent plutôt les rengaines anglicisées de Dead Obies et ne jurent que par la presse américaine quand ils n’affichent pas fièrement leur soumission à l’anglais en écrivant sur la tour Eiffel « made for sharing ».

     

Alors que le Québec et les élites françaises s’anglicisent dans l’indifférence, on ne s’étonnera pas que la Francophonie soit mal en point. L’ancien secrétaire général de l’OIF Abdou Diouf le savait, lui qui remettait régulièrement la France devant ses responsabilités. Son successeur n’a ni ce pouvoir ni cette volonté. Or « la France est le pays francophone qui a le plus laissé de côté la Francophonie », rappelait récemment la Française Marie-Béatrice Levaux, de l’influent Conseil économique, social et environnemental.

La crise interne qui déchire l’Organisation internationale de la Francophonie n’est qu’un symptôme de ce malaise plus profond. Le froid est tel avec l’Élysée que, dans son discours-fleuve de Ouagadougou en novembre dernier, le président Emmanuel Macron n’a pas même mentionné l’OIF et sa secrétaire générale, Michaëlle Jean. Un véritable camouflet.

Qui pouvait s’imaginer qu’une ancienne représentante de la reine d’Angleterre couronnée par un François Hollande à bout de souffle contre une partie de l’Afrique pouvait relancer la Francophonie ? Ajoutons-y les révélations du Journal de Montréal sur son train de vie (lui aussi d’inspiration coloniale) et le vase est plein. Tout cela, alors que la secrétaire générale avait hérité d’une organisation qui n’était peut-être pas une Formule 1, mais qui était en ordre de marche.

Pour peu que l’on veuille bien sortir des clichés, les chantiers sont immenses. C’est ce qu’a révélé la conférence organisée récemment à Paris par l’Institut français. Un peu partout en France, les propositions fusent. On sent que l’on s’active en préparation de l’important discours que doit prononcer Emmanuel Macron le 20 mars prochain. Serions-nous à l’aube d’un réveil ? Rien n’interdit de le penser. Après s’être demandé s’il existait « une culture française », voilà le président qui prophétise que le français pourrait être demain « la première langue du monde ». On n’en demandait pas tant !

Entre les deux, n’y aurait-il pas place pour un engagement ferme et déterminé de la France ? L’idée de recentrer enfin la Francophonie sur ses missions premières que sont l’éducation, la culture et la langue paraît aujourd’hui une évidence. À l’heure de Netflix, la Francophonie a notamment oublié qu’elle avait entre les mains la seule chaîne de télévision du monde véritablement internationale, TV5.

Mais le défi est aussi chez nous. En effet, comment les Africains pourraient-ils croire aux discours québécois sur l’avenir du français alors que, lorsqu’ils immigrent au Québec, on les accueille par un « bonjour/hi » ? Comment croiront-ils aux discours français si, à l’heure où le Royaume-Uni s’en va, la France n’est même pas capable de faire respecter sa langue dans l’Union européenne ?

Il ne s’agit pas de faire la danse du ventre en prétendant « déringardiser le français », mais de cesser de plier l’échine devant une mondialisation qui veut nous imposer sa langue, sa morale et sa culture.

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