La loi de la pauvreté galopante

Il y a plusieurs raisons qui expliquent pourquoi l’entente avec les médecins spécialistes est non seulement une insulte à l’intelligence, mais aussi une pelure de banane pour l’ensemble de la société québécoise. D’abord, l’idée même de rattraper l’Ontario alors que le coût de la vie au Québec, incluant les salaires, est beaucoup plus bas est irrecevable. À ce titre, rattrapons le salaire des menuisiers, des physiothérapeutes, des cuisiniers, des chauffeurs de limousine… Ils font tous plus d’argent là-bas qu’ici.

Ensuite, si jamais la notion d’un certain rattrapage se justifiait, il aurait fallu un contexte différent, un système qui fonctionne, des professionnels de la santé qui n’ont pas peur de se laver les mains, si on peut dire. Tout le contraire de ce qui se passe actuellement. Si la réforme Barrette a démontré une chose, c’est l’urgence d’améliorer un système de santé dysfonctionnel. Or, partout, la solution a été de couper dans le gras, d’éliminer des postes et des structures administratives, d’alléger le plus possible. À une exception près, celle des médecins. À ce chapitre, et passons sur l’énorme conflit d’intérêts qui se manifeste ici, l’approche privilégiée par le docteur en chef a été la carotte plutôt que le bâton, les incitations financières plutôt que les mises à pied.

Seulement, dans les deux cas, la réduction d’effectifs ou les cadeaux en argent, le miracle ne s’est pas produit. Le système québécois est toujours en deçà de celui de l’Ontario, quel que soit le critère appliqué : temps d’attente, accès à un médecin de famille, présence d’infirmières à temps plein, etc. Dans un tel contexte, pourquoi diable devrait-on payer nos médecins 10 à 20 fois plus que monsieur et madame Tout-le-monde ? Pour ne rien dire du fait de payer nos médecins 15 % de plus que le font les Ontariens eux-mêmes.

La loi de la pauvreté grandissante

Finalement, avec cette entente, le Québec — qui aime rappeler son sens du « vivre-ensemble » — vient d’introniser la notion du 1 %, l’inégalité sociale à son meilleur. En obtenant un salaire frôlant le demi-million, les médecins spécialistes se retrouvent en fait dans la stratosphère du 0,21 % — très très loin au-dessus des deux tiers de la population dont le revenu ne dépasse guère les 60 000 $ par année. En fait, en 2015, 39 % des Québécois gagnaient 25 000 $ ou moins. Or, permettre de telles montagnes russes n’est pas sans conséquence.

Partout où les inégalités sociales sont criantes, les indicateurs de bien-être social piquent du nez. L’enrichissement des plus riches n’implique pas seulement l’appauvrissement des plus pauvres, en d’autres mots, ce que Marx appelait la « loi de la pauvreté grandissante ».

Une répartition inégale des revenus appauvrit également la vie en société comme telle. De nombreuses études ont démontré que tous les facteurs qui mesurent l’harmonie d’un pays, tous les aspects qui le rendent attrayant — le taux de littératie, de santé, de non-violence, de confiance envers les institutions — sont affectés négativement par l’inégalité de revenus.

Même dans des pays riches comme les États-Unis, Singapour, la Grande-Bretagne, mais où les inégalités sociales sont parfois criantes, la mortalité infantile, le taux de décrochage, la santé mentale, la mobilité sociale… affichent de très mauvais scores comparativement aux pays scandinaves, par exemple. Ce qui fait dire au professeur Richard Wilkinson, auteur de The Impact of Inequality, que « si les Américains veulent vivre le rêve américain, ils devront vivre au Danemark ». Selon le sociologue anglais, l’inégalité financière agit sur une société comme de l’acide sur la carrosserie d’une auto. C’est un destructeur du tissu social.

Si le Québec/Canada n’affiche pas les inégalités criantes qu’on retrouve aux États-Unis ou ailleurs, tous nos indicateurs de bien-être social sont néanmoins plus faibles que ce qu’on retrouve dans les pays scandinaves. Contrairement à ce qu’on aimerait croire, la cohésion sociale, la confiance en soi, la confiance dans notre milieu de travail et dans nos institutions, la capacité de croire en nous-mêmes et en notre avenir ne sont pas ce qu’elles devraient être.

Pour toutes ces raisons, l’entente conclue avec les médecins spécialistes de la part du « gouvernement de docteurs » de Philippe Couillard dépasse le simple conflit d’intérêts ou l’erreur politique. C’est un grossier pied de nez fait à l’ensemble des Québécois et à notre capacité de réellement vivre ensemble.
 


Précision

Une précédente version de ce texte mentionnait que les indicateurs de bien-être social sont deux fois plus faibles au Québec/Canada que dans les pays scandinaves. Certains indicateurs étant regroupés selon des critères qualitatifs, le texte a été modifié en ligne pour enlever la notion quantitative  de « deux fois plus faibles ». Selon les indicateurs de Richard Wilkinson, cités dans la chronique, le Québec et le Canada restent toutefois à la traîne de ces pays.

 

14 commentaires
  • Marc Tremblay - Abonné 21 février 2018 10 h 44

    L'Ontario plus riche que le Québec

    Le coût de la vie n'est pas seulement plus bas au Québec qu'en Ontario. La richesse de l'Ontario est également plus élevée que celle su Québec.

    • Michel Blondin - Abonné 21 février 2018 15 h 08

      @ M Tremblay
      Parfaitement juste. L’industrie et les services sont centralisés dans la région de Toronto. Montréal, la métropole n’est pas seulement deuxième, mais tout ce qui a de l’importance en économie est un jour ou l’autre transféré de l’autre côté de la rivière Outaouis et aux Grands Lacs. Les meilleures terres sont en Ontario, le climat du sud est à hauteur du nord de la Californie. Les capitaux, les financiers, les assureurs, la bourse sont concentrés hors du Québec. Nos expertises diminuent et les hauts salaires sont concentrés ailleurs.
      La capacité de payer et la richesse ne sont pas comparables.

      Alors, nos spécialistes le savent et aucun ne demandera de payer plus d’impôts. Ils sont incorporés, en fiducie, quelques-uns en abris fiscaux immobiliers.
      Les actifs immobiliers deviennent par coquille, propriété d’une corporation installée en pays ou zone à imposition déloyale. Pour quelques-uns, 450 000 $ plus 50 000 $ de prime de rattrapage moyen n’est que la pointe de l’iceberg.

    • Nadia Alexan - Abonnée 21 février 2018 23 h 45

      Bravo, madame Pelletier. Votre chronique est superbe ce matin. Vous avez tout à fait raison. Les inégalités ont des effets pervers même chez les riches et les bien nantis, selon le célèbre économiste, Thomas Picketty. On a qu'a regardé le malheur de la société vénézuélien ou le taux de criminalité a grimpé à au moins 90 homicides par jour, après la chute du prix du pétrole.

    • Jean-Yves Arès - Abonné 22 février 2018 13 h 08

      Bonne chronique en effet, qui demande tout de même correctif.

      C'est 71.4% de la population en 2015 qui ont des revenus de 50,000$ et moins, et non pas 60,000$ comme Mme. Pelletier l'écrit. Les chiffres de 2013 donnent que la chose concerne une part de 73% de la population. C'est revenus ne sont pas constitués que de salairiés, donc le niveau salarial est encore plus bas, et un nombre bien plus important est composé de salariés a 50,000$ et moins.

      Et encore, les avantages sociaux restent invisbles dans ce bilan. Et on comprende que plus les salaires sont élevés, plus ils sont "garnis" de gros avantages sociaux. Entre autre cela permet de donner moins de visibilité a leur niveau salarial réel. Vaut mieux ne pas trop rende trop visible les iniquités institutionnalisées !

      Un autre image de la situation est donné avec les chiffres de Revenus Canada de 2010, qui concernent que les revenus "de marché", qui incluent aussi autre chose que les salaires (revenu de capitale, comme les revenus de locations d'immeubles). Ce 50,000$ et moins composait 80% de la population.

      Voir ici, www.goo.gl/1eAgHp

      On remarquera que 70,000$, c'est a dire le revenu a maturité d'un enseignant primaire et secondaire en 2010 (sans visibilité de la valeur des avantages sociaux), était sur la ligne des 10% des revenus généraux (qui comporte d'autres revenus que les salaires).
      Il serait bon de toujours situer ou se trouve au juste dans ce portrait de richesse de la population ceux qui, la main sur le front, se plaignent de leur sort en mode incessant.

      Graphiques disponibles ici pour toutes les provinces, et pour bien des villes. A les voir on comprend qu'il est plutôt ridicule de demander de la partié salriale hors de notre contexte, autant pour les hauts revenus que pour le salaire minimum.
      http://www.lapresse.ca/multimedias/201312/06/01-47

  • Michel Blondin - Abonné 21 février 2018 11 h 23

    Les inégalités inégales

    Écrire sur ce qui fonde l’économie est rassembleur quand on reste au niveau des principes.
    L’économie a comme objectif fondamental la répartition de la richesse plus équitable.

    Les conséquences des inégalités sont toujours désastreuses. Elles brisent le tissu social comme Francine Pelletier le dit bien.
    Mais, les solutions ne sont pas simples. Tous les économistes veulent résoudre cette sacrée équation. En fait, le problème au Québec se situe que le ROC embête nos destinées.
    Quelque en soit le problème, le fait de ne pas avoir les outils, que ces outils sont contrôlés ailleurs et non par le peuple québécois sur son territoire, nous ne serons qu’eunuque qui s’ignore. Les pouvoirs d'exceptions sont nécessaires pour les temps même exceptionnels. Justement!
    Le premier pas est de se saisir de la loi des lois et d’en fait sienne. Croire régler les inégalités maintenant sans outils pour légiférer sur les abris fiscaux, les salaires, la transparence des salaires publics, des revenus et dépenses publiques et publiées c’est croire en la fédération canadienne.
    Or, sans considération pour la langue et la culture québécoise, ces points de nature économique ne sont pas partagés dans le ROC de la même façon et de la même intensité. Et indubitablement, à notre corps défendant, la culture et la langue prennent toute la place prépondérante et prioritaire.
    Nous revenons à la case départ.
    Assurer le respect de la culture et de la langue nécessite de créer la structure de son pays, ce qui est la loi des lois.
    On n’en sort pas. Se donner les pouvoirs de la constitution est nécessaire comme premier pas pour régler les inégalités inégales.

  • Robert Beauchamp - Abonné 21 février 2018 11 h 27

    La FMSQ

    Cette fédération est composée d'une délégation de 130 membres qui ont voté à 99% en faveur de l'entente. Pourcentage qui me paraît anormalement élevé considérant le malaise évoqué par plusieurs médecins sur le terrain. Serait-ce que cette délégation serait noyautée par une spécialité quelconque? Barrette est radiologue, aurait-il à l'époque recruté des médecins issus majoritairment de sa spécialité? On sait qu'à une certaine époque la pénurie de radiologistes leur permettait de tenir le beau bout du baton et ne s'en privaient pas.

  • Colette Pagé - Inscrite 21 février 2018 11 h 36

    Un enrichissement sans cause !

    Plus qu'en aucun moment dans l'histoire du Québec ce Gouvernement de médecins spécialistes pour ses confrères médecins spécialistes a appauvri le Québec comme jamais détournant des fonds qui aurient été mieux utilisés tout en contribuant à faire la promotion des inégalités et à enrichir le 0,54 % des mieux nantis.

    Dans cette saga, ce qui étonne le plus, c'est de constater la faiblesse de l'équipe de négociations gouvernementales qui il faut bien le reconnaître ne faisait pas le poids comparé à l'abrasfif Ministre de la santé écarté des négociations à la demande de la puissante Fédération des médecins spécialistes.

    Cette équipe de négociation gouvernementale, dirigée par l'ami fidèle du PM, n'a pu que baisser les bras à la suite du mandat sans équivoque,il faut le présumer vu le résultat, donné par le PM qui souhaitait acheter la paix et obtenir une entente quelqu'en soit le prix. Depuis ce temps comme le déclare justement l'ex-ministre libéral Claude Castonguay le PM dit des âneries en parlant d'économies réalisées découlant de cette entente.

    Lorsque le Gouvernement va jusqu'à consentir que l'augmentation se poursuve malgré le fait que le traitement des médecins excède la moyenne canadienne et que l'on n'exigne pas de remboursement c'est ce qui s'appelle de l'enrichissement sans cause.

    Et lorsque l'onf fait référence aux salaires des médecins ontariens sans tenir compte de la différence de coût de la vie c'est une stratégie supplémentaire de la Fédération cupide pour obtenir encore davantage.

  • Marc Therrien - Abonné 21 février 2018 12 h 22

    La pauvreté galopante avec la maladie à ses côtés


    Parmi les inégalités ou disproportions dont on souhaite qu’elles ne se mettent pas à galoper, il y a celle qui entraînerait un trop grand déséquilibre entre la population active qui finance majoritairement les services publics et la population inactive.
    Nous allons vivre au cours des 20 à 30 prochaines années un accroissement sans précédent de la demande en soins et services de santé qui n’avait certes pas été planifié il y a 20 à 30 ans et pour lequel nous ne sommes pas préparés.
    Nous allons apprendre à le gérer en le faisant et le chemin des décisions budgétaires se fera à mesure que l’on le marchera.
    Il s’annonce côteux, sinueux et rocailleux si bien que nous ne pourrons certes pas y galoper.

    Marc Therrien