L’inconnu

C’est clair : l’amateur moyen a mal à son hockey. Mais il faut le comprendre. En temps ordinaire, il s’autorise une pause de deux ou trois semaines pour voir la crème d’entre toutes les crèmes que vous pouvez imaginer se démener pour leur pays. Mais cette fois, ça n’adonne pas.

Pas plus tard que l’autre jour, je discutais justement le bout de gras avec un amateur moyen. Laissez-moi vous dire qu’il était en beau furax.

« Moi, quand je regarde mes Olympiques, oui ils sont à moi, je paie assez cher pour ça, je m’attends à voir les meilleurs au monde, m’a-t-il confié en requérant l’anonymat parce qu’il se croit espionné par l’UPAC. Tiens, je regarde du skeleton et je sais qu’ils et elles n’ont pas d’égal pour dévaler une piste glacée à mille milles à l’heure à plat ventre. Idem pour le biathlon et le snowboard cross. Je ne suis pas nécessairement de près le calendrier de skeleton parce que j’ai un emploi à temps plein et des débarbouillettes à repasser, mais je sais qu’ils sont les meilleurs, ils l’ont dit à la TV, et ils connaissent ça. Juste à voir les statistiques qu’ils déballent, c’est évident qu’ils savent de quoi ils parlent. Mais au hockey, ça ne colle pas. Je me considère comme un expert même si j’occupe un emploi à temps plein, et il ne fait aucun doute que ce qu’on nous montre là, c’est du dilué. De l’ersatz. Des joueurs de deuxième division dans la ligue du Luxembourg. Remboursez, quelqu’un ! »

Je lui ai d’abord fait remarquer qu’il ne faut pas toujours se fier à la télé. J’avais un excellent exemple dans ma besace : Katie Couric, de NBC, qui a déclaré lors de la cérémonie d’ouverture que, si les Néerlandais sont si bons en patinage de vitesse longue piste, c’est qu’ils peuvent gambader sur les canaux d’Amsterdam pour aller au boulot. Elle s’est par la suite répandue en plates excuses pour cette belle, quoique fausse, histoire des pays d’en bas, mais là-haut, ils en rigolent encore.

C’était à côté du sujet. L’amateur moyen n’en décolérait pas. « Des gars que je ne connais même pas, a-t-il tonné, à l’exception possible de Pavel Datsyuk et du fils de Raymond Bourque. Ça donne quoi comme tournoi ? N’importe quoi. Je veux dire, les États-Unis ont perdu contre la Slovénie. La Slovénie ? Ils n’ont même pas Anze Kopitar, qui est resté à freakin' L.A. ! »

J’ai mentionné qu’il y a quand même là un potentiel de belles choses à raconter. Tous ces joueurs qui ont vu leur ambition de carrière dans la Ligue nationale s’échouer, qui ont traîné leurs savates un peu partout et voient tout à coup le rêve olympique à portée de main. N’est-ce pas précisément cela, le rêve olympique ? C’est sûr, nous avons tous en tête le but de Sidney Crosby en prolongation du match pour la médaille d’or à Vancouver, et le casque qui revole d’un bord et le protecteur buccal de l’autre, mais il y a d’autres moments mémorables. Tu es peut-être trop jeune pour t’en souvenir, amateur moyen, mais en 1994, à Lillehammer, nous étions scotchés au téléviseur pour la fusillade du match final Canada-Suède, des inconnus contre d’autres inconnus. C’était avant que les gros professionnels arrivent.

Et essaie un peu d’imaginer 1980. Tu ne me croiras pas, mais le match États-Unis–URSS qui est passé à la postérité par son résultat plus qu’improbable — les USA, une bande de collégiens assemblée à la diable, ont gagné contre la formidable machine soviétique — était présenté à 17 h à Lake Placid. Mais à l’époque, il n’y avait pas de Jeux olympiques disponibles quand vous le vouliez, au complet et sur toutes sortes de plateformes. Il fallait attendre le bon vouloir de la télévision, qui montrait seulement ce qu’elle croyait que nous voulions voir. Ça fait drôle à dire, non ? Plus encore : les Internets étaient en noir et blanc et muets !

Toujours est-il que le réseau ABC avait décidé de présenter la rencontre en période de grande écoute, à compter de 20 h dans le fuseau de l’Est. Le match était déjà terminé, et le présentateur, Jim McKay, avait dit quelque chose comme « on connaît le score final, mais on ne le vous dit pas, on vous garde la surprise ». Bien oui, c’était le temps où il était possible de ne pas savoir. Impensable aujourd’hui.

Alors voilà, c’était une gang de parfaits inconnus, moyenne d’âge de 21 ans, mais sans eux, il n’y aurait pas eu de plus grand exploit dans l’histoire du hockey, il n’y aurait pas eu de film, il n’y aurait même pas eu de gens qui jurent encore avoir vu le match du siècle en direct alors que les seuls qui peuvent prétendre cela sont les 8500 spectateurs qui étaient présents dans l’aréna ce jour-là.

Et il n’y aurait pas eu la phrase célèbre d’Al Michaels, trois secondes avant la sirène, « Do you believe in miracles ? Yes ! » qui, c’est pas mêlant, me donne encore la chair de poule 38 ans plus tard.

Les inconnus qui sortent de nulle part pour ébahir le monde entier, c’est un peu pour ça qu’il y a des Jeux olympiques. J’irais même jusqu’à dire que ce n’est peut-être pas pour ça qu’on vit, mais que c’est une bonne raison de continuer à vivre, sachant qu’on ne sait jamais ce qui nous attend. Les meilleures prédictions sont celles qui ne se réalisent pas.

Et si, malgré tout ça, amateur moyen, tu tiens quand même à voir les meilleurs hockeyeurs au monde, je te rappelle que la LNH poursuit ses activités. Tu peux regarder les matchs de Canadien : les meilleurs au monde, pas de doute là-dessus.

1 commentaire
  • André Joyal - Abonné 17 février 2018 13 h 01

    Moi aussi je me souviens...

    J'étais «visiting scholar» à Berkeley. Mon voisin, un Finlandais, m'a invité à regarder le match
    à la télé. Il m'acceuille avec un curieux sourire. Inhabituel. Un ami, qui était au match, lui avait donné
    le score par un coup de fil. Mais, il s'était bien gardé de me le dire. Plus le match avançait, plus mon hôte
    recourait à son sourire inhabituel. J'ai commencé à croire à... l'incroyable. Ben pour dire, n'est-ce pas?
    Je me demandais pourquoi, avec 10 minutes à jouer, l'instructeur n'arrêtait pas de crier: «Play your game!»
    Croyez-y St-Cimonac! aurait-il dit s'il avait été québécois.

    Les évangélistes attribuent ce miracle sur glace («on the rocks») au fait que ce regretté
    instructeur portait le nom de Christian.