Entre l’utopie et la dystopie

Ça se passe à l’Arsenal art contemporain, immense bâtiment des anciens chantiers navals de la Canada Marine Works à Griffintown, un de ces cadres industriels où la résonance des oeuvres paraît amplifiée, comme dans un temple. Sauf que le spectacle Utopie(s) de Hanna Abd El Nour ne fait écho là-bas, signe des temps, qu’à des pas de femmes.

Quinze artistes féminines de toutes disciplines nous y ramènent au débat de l’heure, qui s’enflamme et s’essouffle, entre pas de travers et rêves de libération.

Jusqu’au 10 mars, Utopie(s), happening sur des figures du passé de l’Amérique, se déploie en dix fresques, abordant la colère, la résistance, etc. Le tableau principal du samedi dure douze heures, mais seuls de plus braves que moi s’y aventurent.

Mardi soir, j’ai assisté au segment sur la solitude, renvoyant chacune des artistes en piste, danseuses, chanteuses, musiciennes, à sa propre bulle. La cohorte de performeuses à travers cet espace immense s’agitait çà et là sous des grondements de tonnerre en fond sonore. Des accents du violon de Kristin Molnar se dégageait une sorte d’hypnose, de transe parfois lassante, parfois obscure, qui poussait le bouchon de ces rêves féminins. Comme dans la vraie vie. Car comment ne pas projeter sur ces utopies-là les nôtres, à coups de reculs et d’avancées ?

Zone de turbulence

La scène est un miroir du réel. Cette sensation de se retrouver sur la crête d’une vague qui propulse des gens et en engloutit d’autres, en un même rugissement. Incroyable zone de turbulence que celle des derniers mois, ayant vu les sphères de pouvoir basculer, avec coups et blessures ! L’utopie d’un monde égalitaire s’y mêle à la dystopie du tribunal des médias sociaux. Tous ces certificats de bonne conduite requis pour exercer une fonction publique évoquent les diktats de Big Brother et nous effraient, mais, en se libérant, la parole des femmes ouvre des sentiers d’avenir.

Sur la Toile, dans les médias et dans la rue, je vois des observateurs ronger leur frein en attendant la fin de l’orage, convaincus que #MoiAussi et les autres mouvements du genre seront un feu de paille. Erreur !

Weinstein et même Trump furent de simples déclencheurs d’un raz de marée qui les dépasse. Et si le succès de ces revendications féminines reposait surtout sur des données démographiques ? Les vieux moules d’oppression furent forgés à des époques où les femmes étaient reléguées aux zones d’ombre. Plus elles occupent les sphères d’influence sur la place publique, moins ces cadres se montrent adaptés aux réalités contemporaines. À croire qu’on a atteint soudain un point de débâcle.

La présence massive des femmes dans l’arène professionnelle rend les injustices (des salaires moindres) et les agressions physiques et psychologiques plus difficiles à justifier qu’avant. Les armes de la violence et de la manipulation ne font plus force de loi. Faudra s’asseoir ensemble, et faire preuve d’écoute, avec appel à transformer les institutions, le système judiciaire, les rapports humains. Reste l’horizon du partage. Utopie, là aussi ? Certes, mais pourquoi pas ?

Chaque bouleversement de société suscite son poids de dérives et de pots cassés. Reste que mieux vaut tâcher de voir les pièges à ses pieds afin de les éviter en se servant de sa tête pour avancer.

Cette façon qu’ont les uns et les unes de présenter un seul côté de la médaille… On peut déplorer ceci et cela du mouvement #MoiAussi tout en saisissant du même souffle la légitimité du combat des femmes, auquel se colle celui de plusieurs minorités.

Traquer uniquement les effets pervers de ces revendications, c’est nier le coeur du problème. Oui, les lynchages sans procès font peur ; oui, l’hystérie s’en mêle ; oui, des hommes, artistes ou pas, se voient effacés de la voie publique sur un clic de souris, avant d’avoir croisé la moindre toge.

Mais ce mépris accumulé, ces viols, ces meurtres domestiques, ces doubles standards salariaux, les femmes en ont vraiment plein le dos. Avec raison. Autant le crier dix fois plutôt qu’une.

J’entends par ailleurs des voix féministes inviter au révisionnisme d’oeuvres d’art, miroir du machisme de leurs auteurs. Alerte ! L’art témoigne des mentalités des créateurs, avec les préjugés et les éclairs de leur temps. Perdre cette empreinte serait se condamner au brouillard.

Allons donc attaquer l’héritage culturel des peuples et des siècles, comme sous la Chine de Mao ! Surtout à une époque populiste comme la nôtre, quand le legs culturel en question prend l’eau de toutes parts. Le vrai danger, c’est l’amnésie. De grâce, n’en jetez plus. L’art, à son meilleur, transcende aussi la main des créateurs. D’où son pouvoir sur les esprits.

On appelle au règne du bon sens, par effet de balancier. Et à conserver nos énergies pour construire un avenir meilleur. Le pouvoir, entre les mains de l’homme blanc depuis des lunes et des lunes, devra se partager, de bon ou de mauvais gré, dans nos sociétés bariolées. Autant s’élancer sur cette voie du bon pied.

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