Nos vies comptent

Les vies des Noirs et des autochtones comptent moins. Ça veut dire quoi, au juste ?

La société, c’est comme une rivière. Nous sommes chacun responsables de notre propre canot. Cela dit, il existe des rapports de pouvoir dans la société, symbolisés par les courants de la rivière. Certains courants nous aident. Il s’agit des privilèges. Par exemple, être Québécois, avoir des parents scolarisés, être un homme, être hétérosexuel.

D’autres contre-courants nous rendent la tâche difficile. Il s’agit de nos barrières. Entre autres, avoir grandi dans la pauvreté, un problème de santé mentale, un handicap physique, l’obésité.

Par leurs propres habiletés, mais aussi par l’interaction des courants, certains individus sont propulsés. D’autres avancent lentement. Il y en a qui traînent derrière et qu’on ne voit même plus. Parmi ces derniers, ceux qui meurent parce que les contre-courants sont trop violents.

La couleur de peau participe aux courants de la rivière. Ça ne veut pas dire que les Noirs et les autochtones sont accablés de tous les maux. Quand nous disons que nos vies comptent moins, ça ne signifie pas que nous sommes à tout instant à risque de mourir aux mains de la police.

Ce sont d’abord les personnes vulnérables qui souffrent du peu d’importance qu’on leur accorde, peu importe la couleur de leur peau. Ceci se traduit notamment par un traitement inéquitable par la police. Si la police tuait injustement un itinérant blanc, l’incident attirerait moins d’attention et de sympathie que si j’étais tué dans les mêmes circonstances. C’est à cause de mon statut social. Or, le fait d’être Noir ou autochtone est un facteur pouvant contribuer à la vulnérabilité.

Un enfant de parents noirs ou autochtones est plus à risque de naître dans la pauvreté. La détresse provoquée par la pauvreté augmente le risque de souffrir de troubles de santé. La pauvreté et les troubles de santé augmentent les risques de délits. Ce cocktail, combiné aux préjugés voulant que les personnes vulnérables et de couleur représentent un danger, contribue à la criminalisation de ces personnes par la société. La criminalisation, elle, alimente l’exclusion sociale et maintient le cycle de pauvreté. D’autant plus qu’on sous-investit dans la lutte contre… tout ce qui précède. Ainsi, un contre-courant peut entraîner un autre contre-courant. C’est une manifestation de ce qu’on appelle l’intersectionnalité.

Le 7 février dernier, la famille de Pierre Coriolan diffusait la vidéo montrant l’intervention policière du 27 juin des suites de laquelle cet homme noir de 58 ans est décédé. L’ex-policier et militant pour les droits civiques Will Prosper souligne que trois choses jouaient contre M. Coriolan : la couleur de la peau, le statut social et un problème de santé mentale. Certains seraient tentés d’exclure la couleur de la peau comme facteur de discrimination et suggérer qu’on lutte contre les inégalités indépendamment de la couleur de peau.

Or, pourquoi l’enquêteur correctionnel Howard Sapers a-t-il déterminé que la population carcérale d’origine autochtone a augmenté de 46 % de 2003 à 2013 au Canada ? Et de 80 % chez les Noirs ?

Et savez-vous ce qui détermine le taux de présence policière dans une ville ? Le sociologue Jason Carmichael a déterminé en 2015 que la présence de minorités visibles au sein d’une ville canadienne constitue de loin l’indicateur le plus significatif de la taille des corps policiers dans cette ville. Et ce, sans égard au niveau de criminalité. À Montréal, on comptait, en 2006, 235 policiers pour 100 000 habitants. À Lévis, la même année, on ne comptait que 87 policiers pour 100 000 habitants.

Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si les rapports entre l’État et les autochtones sont viciés au point de nécessiter une commission sur les services publics qui leur sont rendus au Québec ainsi qu’une commission sur les femmes et filles autochtones assassinées et disparues à travers le pays.

Plusieurs penseurs estiment que la lutte contre la discrimination raciale s’oppose à la lutte pour un meilleur partage des richesses. Ils ont tout faux. Tous les progressistes souhaitent la protection des plus vulnérables. Ceci inclut la reconnaissance de la valeur humaine des personnes de couleur.

     

Rectificatif  

Dans sa chronique du 2 février 2018, notre collaborateur Fabrice Vil a affirmé qu’il croyait les allégations de nature sexuelle portées à l’endroit de Michel Venne. Le texte a pu laisser penser que l’opinion de M. Vil était basée sur des faits démontrés étayant les allégations présentes dans le débat public qui auraient autrement été portées à sa connaissance. Ce n’est pas le cas. Nous nous excusons à M. Venne pour les inconvénients causés par les propos diffusés.

16 commentaires
  • François Beaulé - Abonné 16 février 2018 05 h 58

    Le Devoir s'excuse

    Auprès de (et non pas «à») M. Venne.

    On constate que M. Vil ne s'excuse pas du fait que l'expression de ses croyances ait pu atteindre à la réputation de M. Venne, un ancien éditorialiste du Devoir. Il avait aussi écrit qu'il «condamne sans réserve les gestes qui lui sont reprochés».

    On se souvient aussi que M. Vil, dans la même chronique du 2 février dernier, affirmait que « Steve Rasier, pasteur au sein de l’Église PQL et ancien gérant de Rachid Badouri, a toujours été bienveillant à mon égard ». Cette fois il exprimait ses sentiments pour relativiser la portée des agissements allégués des dirigeants de cette secte.

    M. Vil entache la réputation du Devoir par son manque d'objectivité.

    • David Cormier - Abonné 16 février 2018 10 h 16

      Je suis entièrement d'accord avec vous. Et il en rajoute ce matin en comparant le ratio policier-habitant de Montréal et de Lévis, comme si la métropole du Québec pouvait se comparer à une ville de banlieue de la capitale provinciale. Bien sûr, il attribue le ratio plus élevé à Montréal au fait qu'on y trouve plus de gens "racisés" (et non simplement au fait qu'on y trouve plus de criminalité, comme dans toute grande ville). Probablement un autre cas où l'opinion de M. Vil n'est pas "basée sur des faits démontrés étayant les allégations présentes dans le débat public".

    • Christiane Gervais - Abonnée 16 février 2018 10 h 21

      M. vil affiche toujours un parti pris et un manque d'objectivité flagrant. C'est sans doute le propre des chroniqueurs qui n'ont rien à voir avec le journalisme.

  • André Joyal - Abonné 16 février 2018 08 h 31

    Le misérablisme de M. Vll

    Nous connaissons tous l'histoire du petit noir qui demande à Dieu pourquoi il est noir.
    Le tout-puissant qui est partout ( question 12 de notre petit catéchisme) lui répond en évoquant l'Afrique:
    ses très chauds rayons du soleil contre lesquels il faut se protéger. Alors, le gamin lui rétorque être né
    à Montréal...

    Ceci étant, j'admets l'odieux du sort de Pierre Cariolan

  • Michel Blondin - Abonné 16 février 2018 09 h 05

    "Le sociologue Jason Carmichael a déterminé en 2015 que la présence de minorités visibles au sein d’une ville canadienne constitue de loin l’indicateur le plus significatif de la taille des corps policiers dans cette ville"

    Ce qui s’applique au Canada prima facie ne s’applique pas nécessairement au Québec. Un seul corrélat en sociologie n’est pas suffisant pour valider et pour en faire une vérité inaltérable.
    Tous les liens de cet article sont fragiles, Conclure serait prétentieux. Il est curieux de prétendre, jugement a posteori, que la relation entre l’État et les autochtones est viciée parce que le gouvernement fait une commission sur le sujet. De là, une tendance trop facile à vendre du vent. Tout est dans tout.

  • Solange Bolduc - Abonnée 16 février 2018 09 h 23

    Et moi, je suis Métis aux yeux verts !

    Personne ne me voit!

  • André Savard - Abonné 16 février 2018 09 h 28

    Une vision du monde binaire

    J'ai beaucoup de mal avec cette vision du monde racialisée qui définit les liens avantageux au pouvoir uniquement en fonction de la couleur de la peau. Il y a deux semaines un noir anglophone gueulait à la cantine avec d'autres noirs contre Impératif Francais etsla publicité. Il disait en anglais qu'on vit dans un pays bilingue et que le français ne doit y être qu'une option. Quelle est la différence entre ce discours et celui d'un white anglo bon teint? Ce n'est pas parce que notre peau est colorée qu'on ne chevauche pas de rapports de pouvoirs avantageux et qu'on ne veut pas se tailler la part du lion en se gargarisant du moralisme de la majorité.
    André Savard