Déprimer en souriant

Une dépression «standard» prend de trois à six mois et la psychiatrie est loin d’être une science exacte. 
Photo: iStock Une dépression «standard» prend de trois à six mois et la psychiatrie est loin d’être une science exacte. 

Ils ont mis un visage humain sur l’épuisement professionnel ou sur la bureaucratie inflexible réservée à ceux qui tombent au front. Qu’ils s’appellent Émilie-aux-cheveux-roses ou Samuel l’intellectuel-bon-père-de-famille, ils sont parvenus au bord du gouffre, au bout de leur souffle. Derrière les statistiques, on oublie souvent le portrait de l’humanité souffrante. Le voici. « Dans ta face ! » Même les travailleurs sociaux s’effondrent à essayer de nous relever.

Il suffit d’avoir été un pion qui vacille pour savoir ô combien la maudite machine est cruelle, sans pitié. Au suivant ! Il faut tenir le rythme, sinon on est expulsé du jeu. Comme on écarte les vieux, les handicapés, tous ceux qui ralentissent la cadence.

N’eût été la force des réseaux sociaux, le Dr Barrette n’aurait pas été tout miel avec les infirmières et Desjardins n’aurait pas revu le dossier de M. Archibald, cette victime de dépression, doublement échaudé par un système qui vous presse le citron jusqu’aux pépins et vous empêche de déprimer en souriant ou en joggant.

 

C’est une logique néolibérale qui milite en faveur des robots, remarquez. Ceux-ci n’ont pas d’états d’âme et n’exigent pas de congés de maladie. L’employé de rêve. Sauf qu’il ne paie pas de primes d’assurances ni d’impôts…

Je ne prendrai jamais la dépression à la légère. Mon père s’est suicidé en pleine dépression, il y a 15 ans. Il l’aurait fait avant si, en plus de son calvaire mental, il avait eu à négocier avec des peigne-culs (mon pater les appelait des « enfants de nanane ») lui refusant ses indemnités pour faire manger ses enfants.

Il aura fallu un homme de beaucoup de mots, de sensibilité et d’intelligence comme Samuel Archibald pour que l’engrenage s’enroue à cause du grain de sable. Lorsque la compagnie d’assurances écrit dans son communiqué de presse laconique que le taux de refus se situe sous la barre des 5 % pour les cas de santé mentale, elle oublie de mentionner que le taux de harcèlement psychologique est au-dessus de la barre du 100 % pour traiter les réclamations.

La lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil

 

Les assurances mènent le monde

Les Bougon de la défunte émission télé, ces anarcho-BS, avançaient qu’on paie des primes d’assurances pour être « rassurés ». Mais, on l’a vu avec la tonne de témoignages déversés sur Facebook à la suite de l’affaire Archibald, dès que tu es dans la mouise, on va t’user jusqu’à la faillite. J’aime bien cette analyse d’Eduardo, attrapée au vol dans les replis d’un fil de conversation facebookienne : « Si on résume. Une coopérative financière qui a une entente avec un syndicat d’une université socialiste, sur la base d’une dénonciation de ses collègues solidaires, a une attitude éthique d’assureur qui ferait rougir de honte certaines firmes de Wall Street… Seems legit. Bienvenue dans le Québec moderne. #AlphonseSeRetourneDansSaTombe. »

Cette semaine, je me suis longuement entretenue avec une psychiatre au sujet de l’absurdité de cette logique marchande qui tente de vous crucifier de honte (le tabou est fort) parce que vous faites partie du 1 sur 5 atteint au « mental ».

Je relate les propos du docteur qui préfère demeurer anonyme pour les raisons que l’on devine (c’est d’ailleurs devenu une constante en journalisme, cette omertà de régime soviétique) : « Des cas comme le sien, c’est courant. Déjà, obtenir un rendez-vous avec le psychiatre, ça peut prendre des mois, sinon plus. Les assureurs veulent que ça aille vite — les médecins aussi —, mais il faut également avoir accès à la psychothérapie. Et là, c’est un an d’attente. »

La doc m’apprend aussi que la médication, comme pour Samuel Archibald, ne fonctionne que dans 30 % des cas du premier coup. Et elle ne réussit pas toujours. Sans compter les effets secondaires dont on préfère ne pas parler.

Là où ça se corse, c’est lorsqu’on demande au patient d’aller voir un collègue psychiatre pour une « expertise » (une seconde opinion) payée par la compagnie d’assurances. Cet expert peut invalider la décision ou faire changer la médication. « Ils tapent sur des gens qui ont le plus de misère à prouver quoi que ce soit. Je dis toujours aux compagnies d’assurances de m’appeler plutôt que d’appeler le patient. Ils les aggravent ! En un coup de fil, j’ai vu des cas retomber. » La psy m’a aussi raconté qu’elle remplit des formulaires de 10 pages, véritables inquisitions de l’intimité, sans être payée. « Il faudrait que je réclame au patient, mais ils sont déjà à terre. »

Ajouter l’anxiété à la dépression, c’est un peu comme ajouter la cocaïne à l’alcool 

 

La troïka

Entre vous et moi, on dit burn-out, mais c’est peut-être plus complexe que cela. Le vrai diagnostic pourrait se nommer « trouble d’ajustement avec humeur anxieuse ou dépressive », ou encore un choc post-traumatique passé sous le radar. La psychiatrie est loin d’être une science exacte.

Une dépression « standard » prend de trois à six mois. Lorsque le cas traîne, la compagnie d’assurances envoie du renfort ; des compagnies de gestion des ressources humaines comme Morneau Shepell. « Ils sortent le fouet et se mêlent même de nous dire quoi faire, me confie la psychiatre. De toute façon, face aux assurances, notre avis compte, mais ils peuvent toujours aller en chercher un autre. »

Les médecins ne pèsent pas lourd dans la balance, sauf pour les honoraires, je vous l’accorde. Les docs ne sont qu’un pion dans cet organigramme. Des intervenants en santé (je reste floue à dessein) m’ont déjà expliqué que la troïka est composée des compagnies d’assurances, des compagnies pharmaceutiques et du corps médical à qui on dicte quoi faire selon des études financées par… ? Je vous le donne en mille.

Le patient ? Quasiment quantité négligeable dans l’équation. Qu’il bouffe ses pilules, qu’il aille en chimio — le prestataire qui a le cancer vit à peu de chose près les mêmes problèmes de réclamations, même si le cancer est « visible », et se double parfois d’un cancer de l’âme provoqué par les médicaments —, qu’il suive le protocole établi et qu’il se taise. Les assurances peuvent même le forcer à subir un traitement. Si vous refusez la lobotomie collective, on tire sur le fil. Aussi simple et efficace que cela. De quoi rendre fou pour de bon, si ce n’était déjà fait.

Le corps sain dans l’esprit sain ?

La psychiatre insiste : « Il faudrait que les médecins parlent d’hygiène de vie au patient dépressif. Chaque fois. Mais ils n’ont pas le temps en dix minutes. On laisse cela aux infirmières… qui n’ont plus le temps non plus. » Hygiène de vie en santé mentale, eh oui ! « C’est la base : alimentation, exercice, sommeil. » J’ajouterais équilibre de vie, la clé selon bien des spécialistes.

Mais encore faut-il avoir les ressources de base, se sentir soutenu. Pour terminer, ce message de Patrick, un anonyme assuré chez Desjardins : « Dans mon cas, des usuriers qui m’ont escorté vers l’endettement/faillite alors que je me tapais une dépression et un cancer avec des petites miettes de filet social. Se sentir crever tout seul reste chose possible. »

Sourcillé en apprenant dimanche que l’ex-directeur médical de la compagnie américaine d’assurances Aetna (23 millions de clients) a reconnu sous serment ne jamais avoir consulté les dossiers médicaux des patients avant de décider s’ils étaient admissibles à une couverture ou non. Il a travaillé pour Aetna de 2012 à 2015. S’il nous fallait davantage de preuves que les médecins sont des pions dans ce système.

Trouvé des perles dans Psychiatrie mortelle et déni organisé du Dr Peter C. Gotzsche (traduit par le Dr Fernand Turcotte, professeur émérite au Département de médecine sociale et préventive de l’Université Laval, dont il est un des cofondateurs). Le Dr Gotzsche, un rare renégat, documente abondamment l’efficacité très relative des médicaments utilisés en psychiatrie et qui poussent certains au suicide ou vers la démence. Chaque maladie a droit à son chapitre. Sans compter la dépendance aux médicaments et les sevrages dangereux. Un chapitre sur la psychothérapie et l’exercice nous apprend que les dépressifs qui feraient de l’exercice sans antidépresseurs s’en sortiraient mieux que les autres selon une (trop ?) petite étude. Tous les psys et médecins de famille devraient lire ce livre qui casse la baraque. Quant au Dr Turcotte, le traducteur, il m’a déjà confié que les deux champs les plus corrompus de la médecine sont l’oncologie et la psychiatrie. 

Visionné l’épisode Jack Assurance (saison 3) des Bougon qui deviennent assureurs. À voir ou revoir si février vous achève. 

Adoré le récit Rester en vie de Matt Haig. C’est probablement la description la plus utile et imagée d’un gars qui fait une dépression doublée d’anxiété (la moitié des cas). Si vous êtes dedans, ça vous aidera. Si vous accompagnez quelqu’un qui y est, ça vous éclairera. Haig ne voulait pas d’antidépresseurs et a plutôt privilégié l’hygiène de vie (dont la course), un voyage et des somnifères à l’occasion. Il fait la liste des épreuves de vie qui lui ont valu plus de compassion qu’une dépression. C’est à la fois touchant et désespérant. Publié dans 24 pays, ce livre console tout en informant. 

7 commentaires
  • Stéphane Volet - Abonné 16 février 2018 04 h 05

    Guérir

    Jadis, lors d’un sévère coup de gris à la mi-quarantaine, le livre « Guérir: le stress, l'anxiété et la dépression sans médicaments ni psychanalyse » du regretté (et bien connu de cette chronique) David Servan-Schreiber m’avait bien aidé à éviter les interventions chimiques et autres de la psychiatrie moderne...

  • Normand Trudel - Inscrit 16 février 2018 11 h 32

    Excellent

    Très bon texte. Ne pas oublier de considérer qu'il n'y a peut-être pas à proprement parler de "maladie mentale" mais bien, chez certains, une réaction normale à la perte de sens et d'équilibre qu'engendre la pression constante exercée par la "maudite machine cruelle et sans pitié". :-)

    • Marc Therrien - Abonné 16 février 2018 20 h 14

      La pression constante exercée par la " maudite machine" que nous avons nous-mêmes construite sur le rêve de pouvoir maintenir un niveau de vie satisfaisant, plus élevé que celui du bénéficiaire de l'aide sociale, alors que nous sommes à l'écart de la population active qui continue de créer de la richesse en notre absence. Le pouvoir des Assurances, aussi grand que celui des médecins, leur est conféré par notre grande peur du malheur que semble celui d'être pauvre.

      Marc Therrien

  • Hélène Tremblay - Abonnée 16 février 2018 12 h 49

    Merci, Madame Josée

    Qu'ajouter de plus... merci de porter ce message de façon aussi brillante et sensible.

  • Solange Bolduc - Inscrite 16 février 2018 12 h 58

    Très bon texte !

    Merci !

  • Marie-Claire Plourde - Abonnée 16 février 2018 16 h 53

    Mutatis mutandis

    Josée Blanchette est le baromètre de notre époque. Écrire des chroniques pas truquées,chose rare de nos jours.
    [ ... ] Merci !!! pour la chroniqueuse militante qui se dresse contre les monstres de la mondialisation qui se multiplient à une vitesse exponentielle [ ... ] [ [Chaque parole a des retentissements. Chaque silence aussi ] ] J.P Sartre