Relire notre passé

En 2016, le film Chasse-galerie : la légende, écrit par Guillaume Vigneault et réalisé par Jean-Philippe Duval, m’a déçu. Je l’ai trouvé maladroit, surtout sur le plan formel. Son traitement du merveilleux — le canot vole, ne l’oublions pas — ne dépasse jamais le factice et ses personnages, pourtant plongés au coeur de situations troublantes, nous restent indifférents. Je n’ai pas aimé le film, donc, mais je salue malgré tout son existence. Une culture vivante doit savoir, en effet, reprendre et revisiter les légendes qui la fondent, quitte à manquer son coup à l’occasion.

La règle vaut aussi pour les grands textes de notre littérature. Nos classiques doivent être respectés, évidemment, et il nous revient, en tant que lecteurs, d’en retrouver, à chaque époque, la force et l’actualité. Ces vieux livres parlent encore à qui sait lire. Or, les classiques sont aussi faits pour être bousculés, revus, voire détournés. Ils sont assez robustes pour qu’on se permette de les revisiter, même avec audace, sans les tuer.

Un Séraphin trop noir

C’est le pari que font l’auteur Gilles Desjardins et le réalisateur Sylvain Archambault avec la série télé Les pays d’en haut. Encore une fois, j’aime l’idée. Je tiens Un homme et son péché (1933), le roman original de Claude-Henri Grignon, et Les belles histoires des pays d’en haut (1956-1970), le téléroman du même auteur qui en est issu, pour de purs chefs-d’oeuvre. On ne peut que se réjouir du fait que des créateurs d’aujourd’hui souhaitent replonger dans ce riche univers pour en extraire de nouveaux trésors.

Le résultat, toutefois, là aussi, déçoit. Léchée et hyperviolente, la nouvelle série se caractérise par son ton sensationnaliste. Les critiques à ce sujet n’ont pas manqué. Les défenseurs de la série ont répliqué en affirmant que cette nouvelle version télé est plus fidèle au roman original et à la dure réalité campagnarde de l’époque en cause.

Une relecture du roman de Grignon ne confirme pas la thèse de la fidélité à l’oeuvre originale. Dans Un homme et son péché, Donalda a les cheveux noirs, Séraphin est « toujours frais rasé » et Alexis est un homme jovial, père de huit enfants. Ce sont, il est vrai, des détails. Qu’en est-il du reste ? Dans le roman, l’avarice rend Séraphin « méchant et cruel », mais c’est là son seul péché, qui finit d’ailleurs par le rendre fou. Dans la série, l’avare devient un enragé du pouvoir, doté de presque tous les péchés. Le roman, de plus, ne parle jamais d’armes à feu, alors que la série en regorge.

Peut-on croire que présenter les pays d’en haut de la fin du XIXe siècle en western noir, avec fusillade dans la rue principale de Sainte-Adèle, témoigne d’une fidélité à la réalité de l’époque ? La campagne québécoise de ce temps n’accueillait-elle, comme le suggère la série, que des idiots et des lâches ou des fourbes ? Les Laurentides du siècle de Séraphin n’étaient certes pas le lieu que de « belles histoires », mais, même dans la misère, de l’air y passait. Dans la série, on étouffe tout le temps, avec pour résultat que cette nouvelle version écrase le classique dont elle s’inspire pour se satisfaire, au nom d’une prétendue lucidité, de noircir le passé québécois. La série a des qualités artistiques et peut captiver, mais elle offre une relecture frustrante de l’oeuvre de Grignon.

La Scouine au présent

Avec La Scouine (La Peuplade, 2018, 136 pages), une réécriture du roman du même nom publié par Albert Laberge en 1918, le jeune romancier Gabriel Marcoux-Chabot vise-t-il plus juste ? Le roman de Laberge, dont l’action se déroule elle aussi à la fin du XIXe siècle, est un classique de « l’antiterroir ». Les personnages d’habitants qu’on y trouve sont laids, mesquins et dégénérés. Inspiré par Zola et Maupassant, le romancier brille par son style sobre et chirurgical, mâtiné d’envolées lyriques lugubres. Son réalisme revendiqué cache peut-être, au fond, comme le note Marc Blondin dans une analyse du roman, son mépris personnel pour le mode de vie paysan.

Marcoux-Chabot paraphrase l’oeuvre de Laberge. Il reprend certains passages tels quels, utilise la narration au présent plutôt qu’au passé simple, modifie la chronologie des événements, reprend les mêmes personnages, mais attribue aux uns des actions posées par les autres dans le roman de Laberge et se sert de son interprétation de l’oeuvre de son prédécesseur pour donner un tour psychologique original à la sienne.

Chez Marcoux-Chabot, des désirs incestueux et homosexuels s’ajoutent au portrait d’ensemble sans le dénaturer, et le tout reste au plus près de l’oeuvre originale, témoignant ainsi d’un respect littéraire en forme d’hommage délicatement audacieux. Le jeune écrivain renouvelle le classique en l’aimant. Son roman n’a pas le charme centenaire de l’ancien, mais il en dit la force qui perdure. On peut parler d’une réussite.

4 commentaires
  • Yves Lever - Abonné 17 février 2018 14 h 16

    C'est la faute à Grignon...


    Pour la préparation d'une conférence («Séraphin au grand écran)», j'ai relu le roman de Grignon. Belle surprise.

    Au colloque où je participais sur les diverses suites au roman (radio, théâtre d'été, films, bande dessinée dans Le Bulletin des agriculteurs, télévision), j'ai appris que le romancier avait lui-même transformé ses divers personnages dès la série pour la radio en 1936, donc seulement trois ans après la publication du roman, surtout, évidemment le personnage d'Alexis.

    Je partage l'opinion de Louis Cornellier au sujet de la présente série télévisée, qui n'a rien à voir avec le roman initial, et fort peu avec les autres avatars depuis 80 ans. Il est vrait qu'on ne peut voir le passé qu'avec les yeux et les filtres du présent... Il serait intéressant de poursuivre l'analyse sur ce que cette série reflète de la culture présente au Québec.

  • Bernard Dupuis - Abonné 18 février 2018 11 h 57

    UN SÉRAPHIN À OUBLIER.


    C’est mon avis aussi que la nouvelle version du mythe de « Séraphin » fait perdre tout son sens à l’œuvre originale. La raison en est que l’idéologie qui inspire les écrivains de la nouvelle série intitulée « les pays d’en haut » relève du sensationnalisme, mais aussi de la gauche multiculturelle. Les invraisemblances relativement à l’histoire et relativement aux Québécois du passé apparaissent comme une véritable imposture.
    Le récit d’un mythe évolue. Un mythe n’est jamais figé dans une seule version. Selon les époques, on en change certains éléments, mais sans trahir sa signification fondamentale. On peut penser aux diverses versions de l’Iliade et de l’Odyssée ou des évangiles du Christ. Chaque peuple, chaque culture possède ses mythes qui de génération en génération sont transmis avec ses constantes et ses variables.
    Selon moi, la version actuelle ne sera pas retenue longtemps parce qu’elle ne respecte pas les fondements historiques et culturels de la version originale. Par exemple, les auteurs d’aujourd’hui ne se représentent pas Séraphin comme un avare compulsif. Il a plutôt le caractère de l’entrepreneur véreux comme on en connaît aujourd’hui. Il est un thésaurisateur, mais surtout un manipulateur corrompu à la manière de libéraux d'aujourd'hui.
    Le contexte historique réel est complètement ignoré. Comment concevoir un curé alcoolique et joueur de cartes à l'hôtel de même qu'un féminisme triomphant au XIXe siècle? Les auteurs revisitent le passé uniquement à la lumière des valeurs contemporaines souvent incompatible avec l’époque réelle. Par exemple, le langage truffé de sacres et de "franglais" propre à l’usage de notre époque, mais dénaturant la langue de l’époque.
    L’anachronisme des valeurs est évident. Le passé québécois n’avait rien à voir avec le « western » d’Hollywood. Les Québécois n’étaient pas des tarés et des xénophobes comme le laisse croire l’idéologie de la gauche multiculturelle contemporaine. De plus, il est clair que les auteurs cher

    • Bernard Dupuis - Abonné 18 février 2018 12 h 00

      (Suite et fin)

      De plus, il est clair que les auteurs cherchent à noircir le passé des Québécois comme le font les historiens et les journalistes canadianistes d’aujourd’hui. Il suffit de lire The Gazette, le Globe and Mail ou même La Presse pour le vérifier.
      Je ne pense pas que le Séraphin d’aujourd’hui viendra remplacer celui du roman et même celui de la première série télévisée. J’espère qu’il sera vite dépassé.

      Bernard Dupuis, 18/02/2018

  • Yves Lever - Abonné 18 février 2018 12 h 32

    Écrire pour son époque


    Monsieur Dupuis a une opinion tout-à-fait pertinente sur les personnages du Séraphin de la télé d'aujourd'hui. Il amorce l'étude de ce que cette série nous révèle sur notre temps. C'est une question essentielle, qu'il faudrait poursuivre, plus intéressante que de se demander si le curé Labelle se saoulait de temps en temps et si le personnage d'Arthur Buies se rapproche du journaliste du temps.

    Quand Grignon a écrit son roman, il était encore proche de la période de «vers 1890» dont il veut rendre compte, période qu'il a à peine connue puisqu'il est né en 1884. Fils de médecin, il n'a probablement rien vu des drames des paysans, mais il en a entendu parler. Ce dont il témoigne dans le roman, c'est davantage les drames des années 1930 que ceux de 1890.

    Ainsi en est-il des deux Séraphin pour les salles de cinéma que Paul L'Anglaise produit en 1949 et 1950 qui nous parlent avant tout de 1950. Et le long métrage de Charles Binamé sorti en 2002 nous présente un imaginaire bien de l'an 2000. Anecdote au sujet de ce dernier film: vers 2004, passant dans un village de campagne, ma compagne et moi décidons d'aller visiter l'église, à première vue intéressante. C'est un samedi vers 15 h et arrive le cortège d'un mariage: dans l'église, pour l'arrivée des mariés, les hauts-parleurs jouent le thème principal du Séraphin de 2002.