Le grand malentendu

En cette Saint-Valentin particulièrement tendue — les accusations de puritanisme et de chasse aux sorcières s’élevant contre les dénonciations d’agressions sexuelles qui pilonnent l’espace public —, Cupidon ne sait plus à quelles flèches se vouer.

Il n’est pas le seul.

À en juger par les propos de Gilbert Rozon, ciblé par des allégations d’inconduite sexuelle — « je n’ai jamais fait l’amour à quelqu’un si une personne a dit non » —, la confusion paraît fort répandue. Mais avant de s’attaquer au grand malentendu qui sépare les coeurs aigris des choeurs grecs, disons d’emblée que personne ne prend plaisir à voir des hommes connus piquer du nez. Pas plus qu’à voir des femmes d’envergure avouer qu’elles ont trop longtemps enduré l’inacceptable. Tout ça est très difficile et, oui, humiliant pour tout le monde.

L’imbroglio dont je parle tient essentiellement au fait qu’une femme existe pour se faire sauter. C’est une loi après tout incontournable de la nature : les femelles sont, par définition, les proies sexuelles des mâles. Or, que ce soit au nom de l’évolution de l’espèce, de l’Église catholique ou de la stabilité sociale, la disponibilité sexuelle des femmes a toujours été un principe que personne, même pas les suffragettes — dont on fête aujourd’hui l’anniversaire —, n’a contesté. Le « bas les pattes, bonhomme » est un phénomène, rappelons-le, extrêmement récent. Extrêmement révolutionnaire, aussi.

Au Canada, il a fallu attendre 1983 pour que le viol ne soit plus vu comme rare et exceptionnel, l’affaire d’un forcené assoiffé de pénétration vaginale violente. Avant cette date, une femme ne pouvait pas prétendre avoir été violée par son conjoint, par exemple, justement parce que sa disponibilité sexuelle, peu importe la nature des préambules, était un fait accompli. Son consentement, en d’autres mots, comptait pour zéro. Elle ne pouvait pas non plus porter plainte pour viol (ailleurs qu’au sein du couple) sans la corroboration d’un tiers. Même si ce type d’agression se fait quasi toujours en catimini, sa parole à elle ne suffisait pas. Comme nous le rappelait récemment un juge de Halifax, la présomption qu’une femme est par nature ouverte aux avances d’un homme — peu importe si elle est ivre morte sur la banquette arrière d’un taxi — est profondément ancrée.

Malheureusement, la révolution qui s’est opérée au coeur de la jurisprudence canadienne à la fin du siècle dernier ne semble pas du tout s’être passée dans le coeur des mortels. Et j’inclus les femmes là-dedans. Même si, ici comme ailleurs, la notion de viol disparaît en faveur de l’agression sexuelle — ce qui implique « une présomption de consentement des femmes à l’acte sexuel », qui, lui, comprend dorénavant toute une panoplie de gestes, du baiser volé à la pénétration forcée —, nous avons été légion à ignorer les nouvelles consignes, la cuisse qui se veut insistante dans le métro, les mains baladeuses du patron ou le comique de Juste pour rire qui vous fouette les fesses avec sa cravate.

Au nom des hommes qu’on aime et qu’on admire, de ceux qu’on est heureuses d’avoir dans nos vies, au nom de l’amour qu’on espère tous, on se l’est bouclée. On s’est royalement tus. Était-ce après tout si grave ? « Après tout, tu n’as pas été violée », comme aurait dit Lise Payette à Léa Clermont-Dion. Au nom de l’harmonie entre les sexes, ou simplement la peur de perdre sa job, on a collectivement passé l’éponge.

Il est là, le malentendu. Malgré ce que dit la nouvelle jurisprudence, qu’on ne batifole plus avec l’amour, que, sans consentement, implicite tout au moins, les petits gestes comme les grandes embardées sont passibles de sanctions, on a continué comme si de rien n’était, marchant dans les sillons d’une histoire ancienne où les hommes n’ont jamais eu à demander la permission et où les femmes ont toujours feint d’aimer ça. Et puis, l’affaire Weinstein a éclaté, et le compromis bâtard qui a trop souvent scellé les rapports hommes-femmes a finalement sauté. Des milliers de femmes se sont souvenues qu’elles étaient dans leur droit d’être traitées autrement.

On peut évidemment comprendre la confusion d’un Gilbert Rozon devant un revirement aussi soudain. On peut aussi craindre les dérapages et une certaine aseptisation des rapports sexuels devant un tel coup de barre. S’il n’est pas inutile de réfléchir aux conséquences du mouvement #MoiAussi, ne perdons pas de vue l’essentiel. La dignité humaine, le respect des femmes, et des hommes aussi, viennent de faire un immense bond en avant. Cupidon peut se consoler.

16 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 14 février 2018 01 h 46

    distribuant des bons de rationnements et des droits de vivre

    en fait je crois que la politique change avec les générations, car les mythes aussi changent avec les générations, il en a eu de toutes sortes, a l'origine il y a eu les héritiers royale, ensuite les barons, ensuite il y a eu les propriétaires,, ensuite les thecnocrates c'est fonctionnaires tres spécialisés qui étaient capables de tout transformer en systême, ensuite il y a eu les gérants avec ou pas de plus value, bientôt nous allons voir arriver les femmes avec leur perception unique,apres il y aura les hypers conscients capables de prévoir l'avenir enfin si l'avenir est possible et imaginable, peut être des sortes de capitaines distribuant des bons de rationnements et des droits de vivre

    • Marc Therrien - Abonné 14 février 2018 19 h 47

      Je vous ai relu attentivement à 3 reprises.
      Je cherche encore comment votre propos codé pourrait nous aider à dissiper ce "Grand malentendu" dont parle Francine Pelletier.
      Et aussi comment, il pourrait nous aider à éviter d'éprouver la confusion qui a perdu Gilbert Rozon.

      Marc Therrien

  • François Beaulé - Abonné 14 février 2018 08 h 09

    Un bond en avant ?

    Il me semble que Mme Pelletier et bien d'autres confondent les gestes répréhensibles de certains hommes en situation d'autorité ou de pouvoir hiérarchique avec l'ensemble des rapports hommes-femmes. La plupart des hommes ne se comportent pas comme cela. Et la plupart des hommes ne sont ni patron ni directeur musical ni producteur de cinéma. Le gain qui peut être espéré est le changement d'attitude des hommes de pouvoir vis-à-vis des belles jeunes femmes. Et il est à souhaiter que les éventuelles victimes se plaignent plus rapidement et non pas des années ou des décennies après les faits.

    Pour le reste, la grande excitation de certaines féministes, dont Francine Pelletier, devant ces scandales peut s'expliquer par la difficulté pour elles de fixer de nouveaux objectifs collectifs pour les femmes. Notamment à cause des inégalités entre les femmes, qui atteignent des sommets. L'identification d'un ennemi supposément commun à l'ensemble des femmes, l'homme abuseur, leur fait serrer les rangs. Mais pour combien de temps ?

  • Gilbert Turp - Abonné 14 février 2018 08 h 22

    Une pratique de liberté

    Vous avez raison, madame Pelletier. Faire l'amour devrait (hélas, il faut le dire au conditionnel) toujours être une pratique de liberté.
    Peut-être que la contrainte et plus souvent encore, je crois bien, l'astreinte (qui fait qu'on se résigne à faire quelque chose dont on n'a pas envie) est le signe que nous vivons encore, et plus que jamais, dans un monde où nous ne trouvons pas nos aires de libertés.
    Pour l'instant, en termes pratiques, on pourrait commencer par sortir la porno d'Internet, ce serait déjà un début (pas la censurer, mais la remettre à sa place, dans des espaces circonscrits réservés aux adultes), compte-tenu qu'elle massacre toute idée d'éducation sexuelle sereine auprès des enfants pubères dont l'éveil sexuel est d'emblée contaminé par cette sous-culture.
    Mais bon, je rêve.

  • André Savard - Abonné 14 février 2018 09 h 14

    Bas les pattes

    ça fait des décennies que je vis sur Terre et sur ma planète des hommes qui se font rembarrer et qui se font dire "bas les pattes", des hommes qui faute d'un regard complice savent d'emblée qu'ils n'ont aucun droit de cuissage, cela s'avérait la norme plutôt que l'exception.

  • Pierre Robineault - Abonné 14 février 2018 10 h 36

    Ma décision

    J'ai décidé de vous lire ce matin, madame, allez savoir pourquoi!
    Seules trois personnes jugées par vous méprisables son nommées en opprobre dans votre chronique: Rozon, Weinstein, et puis tout à coup comme ça Lise Payette!
    Et à la suite de la mention de madame Payette, vous ajoutez "Au nom de l’harmonie entre les sexes, ou simplement la peur de perdre sa job, on a collectivement passé l’éponge." Chose certaine vous ne me semblez pas inquiète de devoir perdre le vôtre, et je me demande pourquoi.
    Vous prenez vraisemblablement vos précautions, au cas où (?) en affirmant qu' "elle aurait dit" plutôt que "elle a dit", ce qui n'est pas passé inaperçu. Et dans quel contexte l'aurait-elle dit et dans quel esprit? Vous n'en savez rien ou vous avez tout simplement préféré ne pas mentionner le contexte précis?
    Je me refuse quant à moi à qualifier votre chronique telle qu'elle le mérite pourtant.