La modération extrême de YouTube

Régulièrement, des situations témoignant de la difficulté de réguler la circulation de l’information sur Internet sont projetées en pleine actualité. Récemment, Logan Paul, un youtubeur célèbre a été sanctionné par la plateforme de partage pour avoir diffusé des images de suicidés de même que des images dégradantes d’animaux morts.

Des milliers de vidéos sont affichées chaque semaine sur YouTube. Cette plateforme conçue comme un environnement de « partage » fonctionne selon un modèle d’affaires fondé sur la valorisation de l’attention générée par les documents mis en ligne par les usagers. Certains des usagers sont devenus des diffuseurs quasi professionnels recevant même des redevances en publiant régulièrement des vidéos racontant ce qu’ils vivent et montrant ce qu’ils veulent nous exprimer.

Ces plateformes ne sont pas a priori responsables des contenus. Elles appliquent les règles énoncées dans leurs « conditions d’utilisation » ou les « standards de la communauté », ces normes étant censées refléter les « valeurs » de la communauté des personnes qui fréquentent la plateforme.

C’est là que le modèle montre ses limites. Sur Internet coexistent plusieurs communautés d’usagers. Dans cet espace virtuel sans frontières, les valeurs, ce qui est tenu pour acceptable ou condamnable, se télescopent. Ce qui est banal en Europe est un scandale en Amérique.

Les différences existent aussi entre les usagers. Sur Internet se retrouvent des gens de tous les horizons culturels avec leurs croyances, leurs sensibilités, leurs tabous. Les adeptes de gore ou de Jackass n’ont pas forcément les mêmes évaluations que les membres de telle ou telle secte quant à l’acceptabilité de certains contenus.

Réagir aux pressions

Dans un environnement aussi diversifié, réguler les contenus, déterminer ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas constitue une tâche colossale. Un fardeau si considérable que l’on a tenu pour acquis, dès les premières années d’Internet, que les intermédiaires, aujourd’hui devenus ces méga-plateformes de « partage », ne devaient pas être placés dans la position de devoir surveiller les contenus et leur appliquer des normes de censure.

C’est ce qui explique que les plateformes n’exercent pas a priori de contrôle éditorial sur les contenus mis en ligne par les usagers. Elles réagissent, le plus souvent à la pièce, aux humeurs ou aux mouvements qui condamnent tel ou tel contenu. Elles appliquent tant bien que mal les normes de la communauté. Mais bien malin celui qui pourra dire ce qu’est en fait cette « communauté ». Ces normes reflètent certaines des valeurs partagées par une portion des usagers. Il peut arriver qu’elles soient peu sensibles aux valeurs de certains autres.

Même dans les espaces pourtant géographiquement définis que sont les États, départager l’obscène et le simplement érotique, le propos méprisant et le discours humoristique d’un goût discutable demeure une tâche extrêmement difficile.

C’est dire l’ampleur du défi de la « modération » dans des environnements comme YouTube.

Ces plateformes génèrent des profits en commercialisant sur les marchés publicitaires l’attention générée par les vidéos auprès des internautes. Un document qui attire est rentable ! Jusqu’à un certain point, les plateformes ont un intérêt économique à pratiquer une modération indolente, se limitant à intervenir uniquement lors qu’il y a crise. Il n’est pas étonnant qu’elles retirent des contenus extrêmes lorsque la réprobation atteint un seuil qui pourrait mettre à mal la réputation de la plateforme ou des entreprises qui y achètent des espaces publicitaires.

Régulation privée de l’expression

Réguler l’expression est un travail qui suppose de départager les divers droits fondamentaux. Laisser cette tâche à des entreprises privées n’est pas sans danger. Limiter la liberté d’expression n’est justifié que dans la mesure où l’on est capable d’invoquer un tort véritable à l’égard des droits d’autres personnes. C’est pourquoi, dans les sociétés démocratiques, on estime nécessaire de confier ces arbitrages à des juges indépendants. Des décideurs qui ont l’obligation d’appliquer des normes connues de tous. Des juges qui rendent des décisions expliquant en quoi le maintien en ligne ou la censure d’un contenu déterminé est justifié en fonction des normes applicables.

À moins d’endurer les décisions ad hoc de censure de la part d’entreprises qui n’ont pas nécessairement à coeur la promotion des valeurs qui font consensus au sein d’une collectivité, il faudra tôt ou tard exiger la mise en place de mécanismes fonctionnant en ligne pour départager les prétentions de ceux qui réclament de censurer et de ceux qui souhaitent diffuser. De tels mécanismes devront fonctionner à une vitesse conséquente avec la vélocité de la circulation des données dans un réseau comme Internet. Les conflits sont en ligne, ils devraient être arbitrés en ligne.

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