Avantage Pyongyang

Jeux de Pyeongchang ou Jeux de Pyongyang ? La question est aussi facile qu’évidente, si l’on sort du registre de la compétition sur glace… pour tenter une nouvelle interprétation du monde sans cesse revisité de la « diplomatie sportive ».

Ce grand art, le régime totalitaire nord-coréen le manie ces jours-ci avec un talent diabolique, au grand dam du pachyderme sans cervelle que devient de plus en plus la diplomatie sans perspective du régime Trump.

Dans la joute parasportive — on ne peut dire « paralympique », le terme est pris — qui se déroule en Corée du Sud, c’est très clairement aujourd’hui… « avantage Pyongyang ».

Devant un monde obsédé et saturé d’images, où une part croissante de la diplomatie devient une compétition des apparences — avec des médias qui jouent le jeu, et même l’encouragent —, le vice-président Mike Pence et son immuable mimique d’utraconservateur figé se sont fait battre 10 à 0.

Les beaux yeux et le sourire muet de Kim Yo-jong, soeur cadette et envoyée spéciale de Kim Jong-un, ont remporté la manche. Avec une « offensive de charme » — le terme est éculé mais parfaitement approprié — menée avec maestria et précision.

Devant cette offensive, qu’a fait M. Pence ? Il a colporté de façon mécanique une langue de bois usée, devenue impuissante à force de répétition : « Les États-Unis continueront à appliquer des sanctions maximales, jusqu’à ce que le Nord démantèle son arsenal nucléaire. »

Face à lui, Mme Kim, en plus de décocher ses oeillades d’autant plus efficaces qu’elles n’engageaient à rien, a livré un message de réconciliation envers Séoul, vague à souhait, mais en plein celui que voulaient entendre ses interlocuteurs. Rencontrant le président du Sud, Moon Jae-in, elle a fait un tabac à CNN, qui lui a réservé un traitement royal.

(La chaîne en continu s’est attiré, sur les réseaux sociaux, les sarcasmes de ceux qui y ont vu « une prise de contrôle des ondes américaines par la propagande nord-coréenne ».)

Finalement, la bombe diplomatique : cette invitation inattendue de Kim Jong-un à son homologue du Sud, Moon Jae-in, à Pyongyang dans un avenir proche.


 

Dans les derniers mois de 2017, le catholique Moon avait mis en avant, avec enthousiasme, les Jeux olympiques de Pyeongchang, les rebaptisant avec ferveur « Jeux de la paix ». En ce qui a trait aux symboles, l’objectif est atteint… à un point que nul n’aurait pu prévoir il y a seulement deux mois.

Mais aujourd’hui, il est un peu pris à son jeu (avec « j » minuscule). Celui d’en face a relevé le défi et doublé la mise. Que va répondre Séoul à la surenchère apparemment « pacifiste » de Pyongyang ? M. Moon et son gouvernement pourraient bientôt se retrouver déstabilisés, en porte-à-faux, entre les frères du Nord que l’on veut retrouver — oui, ce sont des frères ; oui, les liens du sang, cela compte — et l’alliance aujourd’hui lézardée avec Washington.

C’est évidemment le calcul du jeune, cruel et très doué dictateur de Pyongyang : faire oublier ses dents carnassières derrière le sourire de sa soeur ; enfoncer un coin entre les États-Unis et l’allié sud-coréen. Puis, peu à peu, proposer une convergence Nord-Sud… sous un nouveau parapluie nucléaire, celui de Pyongyang.

Peu nombreux, peut-être minoritaires dans l’ambiance olympique, mais néanmoins présents dans l’opinion publique sud-coréenne, des manifestants ont brandi hier, au centre de Séoul, des drapeaux sud-coréens et américains. Ils ont scandé des slogans dénonçant Kim Jong-un, se disant effarés devant leurs compatriotes et le reste du monde « dupés par la visite et les sourires de Kim Yo-jong ».


 

L’euphorie pacifiste de la trêve olympique — sans doute plus présente à l’international et dans les médias étrangers que parmi les Sud-Coréens, qui en ont vu d’autres — ne doit pas faire oublier que la Corée du Nord est désormais une puissance nucléaire. Un État qui ne renoncera sans doute jamais à cet extraordinaire avantage stratégique, intimement lié à son caractère dictatorial, condition de sa survie.

Devant l’épuisement manifeste de la stratégie des sanctions, le démocrate Moon veut tenter le rapprochement et le désamorçage des tensions : comment pourrait-on l’en blâmer ? Mais il doit rester bien conscient du caractère essentiellement tactique des minauderies habiles de la famille Kim.

1 commentaire
  • Raymond Chalifoux - Abonné 12 février 2018 09 h 23

    Blond...

    "...pachyderme sans cervelle..."

    Au premier coup d'oeil j'avais lu "..pachhyderme blond sans cervelle.." mais bon...

    En passant, il est où, le Secrétaire d'État?