La mort de Jésus scrutée à la loupe

L’historien français autodidacte mais érudit Frédéric Armand, spécialiste des bourreaux du Moyen Âge, s’attaque à un gros morceau dans son essai Jésus est-il mort sur la croix ? (Liber, 2018, 274 pages). « D’un point de vue strictement historique, demande-t-il, à partir des sources fiables dont nous disposons, et avec des méthodes critiques reconnues, que peut-on dire de la mort de Jésus ? » Conscient du caractère iconoclaste de ses conclusions, Armand précise, d’entrée de jeu, que son livre ne se veut pas « une provocation envers les chrétiens » et est essentiellement « le résultat d’une lecture rationnelle et dépassionnée des textes », principalement des évangiles.

Malgré ces précautions, l’issue de cette enquête exégétique menée avec grand sérieux ne peut que bousculer le lecteur, surtout s’il est croyant. Armand, en effet, affirme que Jésus n’est pas mort sur la croix, c’est-à-dire que le supplice de la crucifixion ne l’a pas tué et qu’il était donc encore vivant quand on l’a mis au tombeau. Par conséquent, ce n’est pas un ressuscité qu’ont vu les apôtres dans les jours suivants.

La thèse n’est pas nouvelle. L’écrivain français Gerald Messadié l’a développée dans ses romans-essais L’homme qui devint Dieu (Laffont, 4 vol., 1988-1995) et Jésus dit Barabbas (JC Lattès, 2014). Messadié, toutefois, passe pour un original, et les connaisseurs ont rapidement qualifié de romanesques ses thèses les plus audacieuses.

Travail sérieux, conclusion fragile

 

Armand reprend plusieurs des conclusions de Messadié, mais il ne le cite jamais. L’historien rationaliste tient à la nature rigoureuse de son travail et ne veut pas être assimilé à ces auteurs qui usent d’imagination pour boucher les trous de l’histoire. Spécialiste des procédures d’exécution et fin lecteur des sources, Armand souhaite que sa conclusion soit reçue comme « l’aboutissement d’une réflexion conduite avec méthode et détachement idéologique ». Les savants en jugeront, mais les autres, dont je fais partie, ne manqueront pas, même en demeurant dubitatifs, d’être captivés par la démonstration de l’historien.

Armand établit d’abord que les évangiles de Jean et, surtout, de Marc sont les plus fiables sur le plan historique. Il avance d’ailleurs l’hypothèse selon laquelle Jean l’évangéliste, qui se dit témoin oculaire de la crucifixion, n’est pas un des douze apôtres, mais « un enfant au moment des faits ». Dur à croire, mais plausible, mettons. Pour compléter sa mise en contexte historique, Armand recourt aussi à de grands ouvrages contemporains d’exégèse évangélique, La mort du Messie, de Raymond E. Brown, et Un certain Juif, Jésus, de John P. Meier.

Jésus, affirme l’historien, n’était pas un agitateur politique, un zélote, et il a été condamné parce qu’on l’accusait de menacer l’ordre établi en se disant « roi des Juifs » — il ne l’a jamais dit lui-même — et en bafouant les lois sacrées. Armand précise, au passage, comme Messadié avant lui, que Barabbas n’a probablement pas existé (« bar abba », en araméen, signifie « fils du père » ; il s’agirait donc de Jésus lui-même) et que la coutume de relâcher un prisonnier à Pâque n’a aucun fondement historique.

Jésus, continue l’historien, a bien été flagellé, comme tous les condamnés à mort du temps, et, nu, a porté la barre horizontale de la croix jusqu’au lieu de sa crucifixion. Supplice fréquent à l’époque, le crucifiement, malgré son caractère spectaculaire, entraîne une mort très lente (plusieurs jours, parfois). Mis en croix le vendredi matin ou midi, Jésus en est descendu vers 15 heures, avant le début du sabbat. Pour s’assurer de la mort des crucifiés, on leur brise les tibias à la masse. Or, l’évangile de Jean affirme que ce supplice a été épargné à Jésus parce qu’on le croyait déjà mort, ce qui, écrit Marc, étonne Pilate. L’affaire du coup de lance au côté, évoquée par Jean, est aussi analysée par Armand, qui conclut que le geste n’a pas été fatal. Encore une fois, dur à croire, mais plausible.

Valeurs ou résurrection ?

L’historien avance l’hypothèse de la syncope pour expliquer l’inconscience profonde de Jésus au moment de la descente de la croix. Son « réveil » surviendra une fois au tombeau, et les apôtres, ensuite, croiront vraiment à une résurrection. Armand, contrairement à Messadié, rejette l’hypothèse de la mise en scène ou du complot et écrit que « la survie de Jésus apparaît accidentelle, non organisée, non préméditée ». Il avoue son ignorance quant au sort de Jésus après ces événements.

La thèse, on l’a dit, n’est pas nouvelle, et Armand l’admet. Heinrich Paulus, par exemple, un théologien allemand du XIXe siècle, la défendait déjà et concluait que « la grandeur de Jésus réside dans ses valeurs morales et non pas dans les miracles qu’on lui attribue ». Armand semble partager ce constat, mais reconnaît que, « sans résurrection, il n’y aurait […] pas eu de culte chrétien ». En effet, mais que Jésus ne soit pas mort sur la croix n’exclut pas qu’il soit ressuscité plus tard et qu’on puisse espérer en faire autant en mourant de vieillesse.

L’énigme Jésus est-elle soluble par la seule raison ? On peut en douter.

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